15 JOURS AVANT LA PRESIDENTIELLE 2022

A quinze jours du premier tour de l’élection présidentielle 2022, le Président Macron est toujours au coude à coude avec ses deux principaux adversaires. Passage en revue des trois candidats susceptibles de diriger la France dans quelques semaines.

LE MILIEU

A Marseille mercredi dernier, dans le bain de foule qui menait le candidat Emmanuel Macron au Stade Vélodrome pour y effectuer l’un de ses derniers grands meetings, juste avant la rencontre de Champions League OM - Real Madrid, un père de famille venu soutenir le président tenait son fils dans ses bras. Lorsque Macron s’est approché de la foule, il serra la main du père et frictionna les cheveux bouclés du pitchoune. Ce dernier se tourna vers son parent : « C’est lui, le Président de la République, papa? Il a l’air vieux! », provoquant l’hilarité gênée autour de lui. Bruno Roger Petit, le DirCom omniprésent de la campagne, glissa une réplique à l’oreille du président, qui ne se départit pas de son sourire pour lancer à la cantonade « Je vois que les Marseillais, dès leur plus jeune âge, sont fidèles à leur réputation de toujours exagérer les choses! ». L’anecdote mérite d’être racontée, tant elle pointe le paradoxe de cette campagne Macron 2022 par rapport à celle de 2017 qui l’avait consacré.

Emmanuel Macron n’est plus le jeune loup qui avait dévoré un à un les vieux politiciens, l’homme sans parti à la rencontre des Français, la modernité et la rupture incarnées en une personne. Ses tempes ont en effet grisé, la calvitie se prononce sur son front, et des rides marquées sont apparues sur son visage de Tancrède. Le pouvoir, ça use énormément. Il est dans la course pour un second quinquennat, à la fois fort et affaibli d’un mandat aux affaires.

Comme cela était prévisible, il se présente aux Français avec un bilan en demi-teinte. Côté lumière, le chômage a fortement reculé grâce à ses mesures. 6,8 % le mois dernier. Cela est inédit depuis la crise de 2008. Dans le même temps, le taux de pauvreté a progressé, 15% des Français vivent avec moins de 1000 euros par mois. Le nombre de fonctionnaires a également fortement baissé, avec 400.000 départs à la retraite non remplacés et départs volontaires, bien au-delà de l’ambition initiale de 120.000. Contre toute attente, l’incitation à ces départs volontaires a amené plus de 300.000 agents titulaires à accepter un chèque (2.000 euros non imposables par année d’ancienneté) en échange d’une lettre de démission. Ce résultat a rendu très populaire le Président, lui permettant de remonter dans les côtes de popularité après un essoufflement à mi mandat. La méfiance à l’égard des fonctionnaires s’était en effet durablement accrue ces dernières années parmi la population. Le modèle traditionnel français que l’on pensait éternel a vécu. La majorité des Français, si l’on en croit les enquêtes d’opinion, préfèrent une fonction publique réduite à son minimum, et une prise en charge individuelle de ses besoins en termes de santé, d’éducation, de culture, en l’échange d’une baisse de l’imposition fiscale. A l’heure où le Grand Autre n’existe plus, comme disent les psychanalystes, c’est à dire où il n’y a plus de grand devoir collectif s’imposant à tous, l’idée de « devoir faire société » par une solidarité imposée et un idéal de mixité n’a plus lieu d’être. Ce serait comme aller à la messe tous les dimanches alors que l’on ne croit plus en Dieu. Et ce, même en France, aussi impensable que cette idée fût encore à l’orée du quinquennat. L’opposition se désole des résultats de cette saignée consentie, arguant que les services publics se transformaient à grande vitesse en des dispensaires de soins de première nécessité et d’éducation minimum. L’accent est mis sur l’écriture et les mathématiques dans les écoles publiques, charge aux parents d’apporter la culture, le sport, la créativité, leurs propres valeurs. La formation professionnelle se fait désormais dès la classe de sixième, soutenue financièrement par de grands groupes industriels s’engageant à fournir aux diplômés un CDI à l’issue de leur formation. Dans le système hospitalier, tous les services de soins psychiatriques de secteur ont été fermés et les locaux vendus; « les soins, c’est à l’hôpital que ça se passe » avait communiqué Macron. Les durées de séjour en CHU ont drastiquement diminué grâce aux primes versées aux chefs d’établissement et chefs de service, sans que le taux de mortalité post-intervention n’en pâtisse. Des centaines de millions d’euros économisés à la clef.

La société française a beaucoup changé en cinq ans, bien plus que cela était imaginable. La culture du service public est révolue, et le pragmatisme du Président donne des résultats probants dans le domaine de l’emploi.

Le Président Macron incarne désormais le chef d’Etat garant de la Ve République, l’homme avec l’expérience et le savoir-faire dans une mondialisation toujours plus compétitive. Newsweek l’a d’ailleurs désigné « The Last Politician » en couverture de sa dernière édition. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, la candidature démocrate d’Oprah Winfrey, battue de peu il y a deux ans, a scellé pour un temps la fin des hommes et des femmes politiques amorcée avec Trump. Ils reviendront assurément, dans une ou deux décennies, mais le duel de stars de TV américaines, ainsi que la campagne du chanteur Morrissey comme candidat torry aux législatives britanniques, sont une nouvelle forme de « dégagisme » touchant les grandes démocraties. Le monde s’interroge : les Français se débrouilleront-ils pour faire de nouveau l’inverse des autres, et élire un vrai homme politique à leur tête? Curieux paradoxe en effet, Macron a été poussé à faire une campagne radicalement opposée à celle de 2017. Il a insisté sur les institutions, il a utilisé le dernier remaniement pour rappeler de vieilles figures au gouvernement : François Hollande aux Affaires Etrangères, François Bayrou à l’Interieur. Quasi-absent médiatiquement depuis son départ, l’ancien Président socialiste avait ravivé l’envie de sa personne. On n’aime jamais autant un Président que lorsque l’on n’entend plus le son de sa voix… Le Quai d’Orsay était idéal, consensuel, et Hollande a réussi à éviter tout faux-pas. Bayrou, très nerveux à sa prise de poste, comme un taureau resté trop longtemps dans le toril avant de pénétrer l’arène, avait remis au gout du jour l’épisode de la claque à un petit Arabe qui lui « faisait les poches » en 2002, en infligeant un coup de poing au visage d’un jeune homme qui le conspuait un peu trop vivement. Les Français avaient soutenu leur ministre à 66%, y voyant la fermeté de l’Etat à l’égard des voyous. L’équipe du Président lui avait ensuite intimé de ne plus reproduire ces gestes, afin de ne pas passer du côté de la maltraitance. La majorité présidentielle n’était en effet pas unanime, la Ministre aux Egalités Marlène Schiappa avait prévenu qu’en cas de récidive elle ne se priverait pas de s’en désolidariser par un tweet ou un snap, « Je ne peux pas dire que la violence est illégale envers les enfants alors que le Ministre de l’Intérieur se fait respecter à la manière d’un vieux patriarche ». Les deux ministres se sont soigneusement évités toute la campagne.

Poursuivant sur la présidentialisation de sa personne, Macron a troqué les déguisements de pompier et de spationaute du début du quinquennat pour apparaître uniquement en costume présidentiel, voire à quelques reprises avec le grand collier de la légion d’honneur autour du cou.

Son bilan et sa campagne lui permettent aujourd’hui d’espérer raisonnablement être réélu, il est actuellement à 33% dans les intentions de vote, bien plus haut donc qu’en 2017.

LA DROITE

A sa droite, la trouble-fête que personne n’attendait là se nomme Marion Maréchal Le Pen (MMLP). Il y a de cela un an, tout le monde pensait encore que ce serait Laurent Wauquiez le principal opposant de droite.

Le président de LR n’a jamais réussi à s’imposer comme un homme capable de concurrencer Emmanuel Macron. La politique économique de ce dernier a vidé de sa substance des décennies de corpus idéologique propre à la droite française. Il n’y a plus de place pour cette droite classique, à moins de lorgner vers un toujours plus : toujours plus de coupes budgétaires, d’allègement d’impôts pour les plus aisés, de départs de fonctionnaires (« un ou deux millions » entendait-on du côté de cette frange), toujours plus de sévérité envers les chômeurs et les délinquants. Ce programme économique extrémiste n’a pas de prise dans l’opinion, les efforts consentis par les Français depuis cinq ans leur suffisent et ils ne sont pas masochistes. Le seul espace grand ouvert à droite était donc l’identité française. Wauquiez a tenté de jongler avec ces deux boules, l’ascète budgétaire et l’affirmation traditionnelle, sans jamais aller jusqu’à entièrement les assumer. On pourrait comparer sa position à celle de Benoît Hamon lors de la dernière élection : l’obligation d’incarner un changement dans la société tout en ménageant chaque jour les cadres de son parti, divisés en une multitude de chapelles idéologiques. Il en sortait la même bouillie fade, le même goût d’à peu-près, renforçant le sentiment de manœuvre politicienne éculée dont les gens ne veulent plus. Wauquiez n’a jamais réussi à se rendre populaire, 28% d’opinion favorable dans la population générale fut son meilleur résultat il y a deux ans, quand Macron s’essoufflait. Il était redescendu à 18%, à peine plus haut que les prévisions de son score au premier tour de la présidentielle en cas de candidature. Wauquiez incarnait la vieille politique. En réalisant une dernière comparaison avec la déflagration du PS, il était comme Cambadélis : il avait atteint son rêve trop tard, chef d’un parti déjà en soins palliatifs.

Marine Le Pen ne s’est jamais remise de son débat raté du second tour. Si la vague la portait sous le quinquennat de F. Hollande, propulsant son parti à la place de « premier parti de France », les cinq dernières années ont été marquées par sa chute. Plus d’envie, ni d’espoir, rabâchant les mêmes idées qu’en 2017, sans avoir l’air d’y croire elle-même. Elle parlait d’une voix lasse, ne souriait plus beaucoup, et rien n’endiguait sa chute dans les sondages, jusqu’à 7% d’intention de vote. Au Front National, aucune personnalité ne se détachait pour lui faire de l’ombre ou prendre le relais, entretenir la flamme. Ce parti était anesthésié et ronronnait dans une indifférence chaque jour plus évidente. Elle paraissait devoir être une troisième fois candidate à la présidentielle, seulement parce qu’elle était présidente du parti et que le parti devait avoir un candidat.

 

C’est dans ce triste paysage de la droite que Marion Maréchal Le Pen a surgi il y a un an. Sans se porter candidate, elle a multiplié les interventions médiatiques pour y répandre ce que Wauquiez et Le Pen n’avaient plus en eux : de l’énergie, de la clarté, de l’intransigeance, de l’envie. Elle parlait de sa France à elle, de son Histoire, de la fierté qui avait quitté les Français, de la standardisation qu’avait infligé la présidence Macron à sa nation, regrettant que ses compatriotes aient oublié leurs héros historiques pour prendre le train du mondialisme et s’y noyer dans la masse indifférenciée. « Etre Français, ça veut toujours dire quelque chose » martelait-elle. Son silence jusque là lui avait donné une présence dans le paysage politique. On n’y pensait plus mais on savait qu’elle existait. Quand son visage est réapparu sur les écrans, on aurait dit celui de la Madone. Marion Maréchal Le Pen déteste qu’on lui parle de son apparence physique, mettant en avant ses idées et sa personnalité, mais l’honnêteté journalistique nous oblige à dire que cette incroyable beauté n’est pas insignifiante dans la croissance vertigineuse de sa popularité. L’électorat masculin y est particulièrement sensible, et l’on sait depuis longtemps que le vote n’est pas qu’affaire rationnelle.

Son expérience dans le privé lui a été bénéfique : elle n’avait pas besoin de mandats pour vivre, elle avait la vie des Français moyens. Elle n’avait plus payé ses cotisations au FN depuis son départ en 2017, coupant de fait le lien avec son ancien parti. Elle n’apparaissait pas comme candidate officielle, mais comme candidate spontanée. Sa jeunesse, comme celle de Macron en 2017, jouait en sa faveur. Quelles que soient ses idées, elle apparaissait à nombre d’observateurs comme résolument moderne, actuelle, voire « dans le coup » quand Donal Trump témoigna de son admiration pour elle. Jamais sujette aux emportements, mais toujours ferme, séduisante sans chercher à l’être, elle est ainsi arrivée à voir sa côte de popularité monter régulièrement, jusqu’à apparaître comme la candidate évidente de la droite. Le premier sondage l’incorporant dans les prévisions électorales, au mois d’aout dernier, avait atomisé la candidature Wauquiez. En la présence éventuelle de ce dernier et de Marine Le Pen, Marion MLP réalisait le meilleur score, 17%. En l’absence des deux autres candidats, elle atteignait 27%.

Très vite, une pression monumentale s’était abattue sur le président des Républicains. Il avait beau arguer que Marion MLP n’était pas déclarée candidate et que la question d’un désistement ne se posait pas, lorsque son vice –président Guillaume Peltier annonça le mois suivant qu’il soutenait de toutes ses forces le « formidable projet » de la jeune femme, tout le monde savait que Wauquiez ne tiendrait plus très longtemps. Peltier avait pris du poids dans le paysage médiatique ces dernières années, il ne parlait  pas comme les autres politiciens. Son énonciation, autant que son débit verbal, sont ceux d’un homme qui pense ce qu’il dit sans appréhension. Au fond, il incarnait ces idées bien plus que Wauquiez. Le départ de Peltier de la garde rapprochée des LR fut un coup de grâce.

Marine Le Pen lâcha tout aussi difficilement sa candidature. Il a fallu des mois de mauvais sondages, de mauvaises opinions, et en contraste la brillance audiovisuelle de MMLP pour que sa candidature finisse par lui apparaître comme vaine. Sa nièce était partie sur le même modèle qui a amené Macron à l’Elysée en 2017 : elle ringardisait tous les professionnels de la nébuleuse droite / extrême droite, était animée d’une vision transformatrice du pays, et avait ramené à elle, petit à petit, toutes les femmes et tous les hommes d’importance, plus ou moins opportunistes, sans avoir besoin de leur faire la moindre promesse. Aucun de ses deux rivaux ne voulaient prendre le risque d’être laminé au premier tour, voire de finir sous les 5% synonyme d’ennuis financiers insurmontables. Cependant, comme pour son compagnon d’infortune de LR, pas question de se désister tant que la candidature n’était pas officielle.

Son premier meeting, au mois de novembre, était un évènement attendu avec folie par les médias. Macron s’est fait prendre à son propre jeu et n’a pris au sérieux sa rivale qu’à partir du moment où Le Pen et Wauquiez se sont retirés de la course. Il s’ouvrit rapidement à ses proches : elle pouvait gagner.

Symbolisant qu’elle était là pour et par le peuple, MMLP fit son meeting d’annonce de candidature en province, sur la grand’place de Lille. L’électorat FN y était fort, les difficultés humaines et sociales également. Déjà une chouchoute dans le Sud, elle s’affirmait la candidate anti-Paris. Elle savait l’électorat urbain prédisposée à voter Macron, elle se positionna en candidate de la France périphérique. Au bout d’un long discours où elle reprit les éléments annoncés depuis le début de sa réapparition médiatique, insista sur le patriotisme économique qui devait profiter aux PME, et le sort qu’elle réservait aux travailleurs étrangers et aux « racailles », elle répondit à la foule qui scandait « Ma-rion, Présidente! », après un long sourire sous les applaudissements et le soleil vespéral, « Pour que la France reste la France, je suis candidate à l’élection présidentielle! ». Marseillaise, journal de 20h le soir, Bourdin le lendemain. Dans la semaine qui suivit, Wauquiez et Le Pen l’assurèrent publiquement de leur soutien. Début d’une campagne innovante et omniprésente sur les réseaux sociaux. Elle s’inspira souvent de Trump, n’hésitant pas à colporter des fake news selon son adage qu’« une information erronée révèle parfois davantage la réalité qu’une information factuellement correcte », inonder les réseaux sociaux de courtes vidéos de ses discours, d’extraits de vidéosurveillance de vols et d’agressions commises par des personnes de couleur, de rumeurs sur Macron et les siens, d’interviews de passants qui disaient leur souffrance et leur humiliation dans la France macronienne. Internet était saturé de Maréchalisme, amenant des débats infinis dans les médias, la rendant inévitable.

Elle est donnée à 28%, de façon spectaculairement stable depuis sa candidature.


LA GAUCHE

Sur la gauche du Président, la surprise se nomme François Ruffin. Le candidat de la gauche avait d’abord été perçu comme improbable, folklorique, avant de s’imposer comme le plus logique. Si l’on reprenait son mandat de député depuis le début, on s’apercevait qu’il s’était toujours placé sur le terrain des idées et des combats, jamais des partis. Il n’était pas à la France Insoumise, et cela s’entendait. Il n’avait que faire des étiquettes et n’avait jamais attaqué qui que ce soit à gauche. Il avait logiquement peu d’ennemis dans ces appareils et parmi les sympathisants, et apparaissait en rassembleur autour d’idées communes. C’est finalement au sein de la FI qu’il y avait le plus d’animosité à son égard.

Mélenchon et son équipe avaient établi une stratégie politique de domination, qui consistait à ne jamais chercher à s’entendre avec d’autres partis ou personnalités, et à enjoindre ceux qui partageaient leur combat à rentrer dans leur mouvement. Il était persuadé que c’était la seule manière d’arriver au pouvoir, en obligeant les autres, défaites électorales après défaites électorales, à se ranger de guerre lasse dans leurs rangs. Il se disait qu’en étant systématiquement première force de gauche, il s’ancrait comme l’alternative dans l’esprit des gens, il donnait une preuve de sa conviction et de son allergie aux « tambouilles », et mettait la pression sur les autres pour qu’ils ne fassent pas perdre leur camp. Cette stratégie aurait été gagnante à droite, mais s’est montrée suicidaire à gauche. Aux élections intermédiaires, LFI restait certes la troisième force du pays, mais sans aucune progression, et sans jamais s’approcher du score de Mélenchon à la présidentielle de 2017. Ce mouvement, loin d’entraîner l’adhésion de l’ensemble des sympathisants de gauche, les divisait, et se rendait même antipathique parmi les non-Insoumis. Cette manière de forcer les autres à les rejoindre, presque à se soumettre, ce désir hégémonique, l’indulgence envers des régimes en perdition, et le corpus idéologique trop défini ne permettaient pas au mouvement de s’étendre. 12% semblait être la base stable au niveau national. Malgré ces mauvais scores électoraux on n’observait nulle remise en cause de cette stratégie. A chaque fois, les députés insoumis disposaient de tout un tas d’explications leur permettant de croire que l’adhésion à leurs idées était forte, et qu’elle finirait par se traduire dans les urnes. Les élections européennes? « Traditionnellement pas favorables aux partis euro-critiques (« euro-exigeants » était leur élément de langage), nos amis sont restés chez eux ». Le très bon score de Génération.s, à égalité avec LFI, était « un miroir déformant » pour cette même raison. Les municipales? « Avant tout un scrutin avec ses particularités locales, où les sortants sont généralement réélus ». Aucune grande ville gagnée. Les régionales? Une seule victoire, la Guyane. « La faute à la dispersion de la gauche, au découragement des gens » imputé à la politique de Macron. Pour toutes ces élections, l’abstention importante était mentionnée par les insoumis. Mélenchon et les siens semblaient croire qu’ils avaient là un réservoir de voix invisibles. Tout montrait qu’il faudrait une nouvelle déconvenue, à la présidentielle cette fois, pour mettre un terme à cette stratégie sectaire et entêtée. Cinq années de perdues, en somme.

 

François Ruffin, lui, a continué son petit bonhomme de chemin avec une régularité de marathonien. Le novice en politique, que l’on aurait pu penser essoré par ces années d’immersion dans la politique dure, avait trouvé les ressources pour ne pas s’épuiser. Inlassablement il défendait ses causes, burn out, exil fiscal, écologie (toujours en faisant référence à la santé « de nos enfants »), prise en charge des perdants de la mondialisation, attaque des cadeaux aux plus riches, proposition de lois simples et immédiatement effectives, qui même rejetées par l’assemblée, étaient populaires dans la population. Jamais un mot partisan, ni une critique des autres partis de gauche ou des syndicats. Une opposition à Macron sur des bases pragmatiques, et parfois des soutiens voire des félicitations aux engagements du Président de la République, ce qui ne manquait pas de faire grincer des dents parmi ses collègues députés qui promouvaient l’opposition totale. Quand il se réjouit publiquement du bon résultat des listes Génération.s aux Européennes et invita « toutes les forces humanistes » à se parler et se rassembler, le bateau commença à tanguer au sein du groupe LFI. Ruffin ne se sentait pas lié par une fidélité envers Mélenchon, mais envers les électeurs de sa circonscription, et leurs semblables. Cette manière de faire de la politique, sans se soucier une seule minute de la ligne officielle du parti, lui permit de voir sa popularité progresser avec constance.

Face au spectacle inquiétant de l’allumage des réacteurs de la fusée Ruffin, la FI tenta de reprendre la main. Mélenchon voulait être candidat, mais à six mois de la présidentielle, il fallait reconnaître que ses chances de l’emporter étaient très faibles. La ferveur de 2017 était du côté de Ruffin. C’est comme si le destin s’opposait machinalement aux ambitions du député de Marseille. Touché, mais jamais coulé, le chef des insoumis proposa alors aux siens de lancer dans la bataille « le petit dernier », comme il nommait affectueusement Adrien Quatennens. Jeune, simple, éloquent, bon sur les plateaux, très solide idéologiquement, Mélenchon le voyait comme son successeur naturel et lui promettait un avenir brillant. Le député du Nord se fit alors plus présent médiatiquement, multiplia les réunions publiques. Mais la mayonnaise ne prenait pas plus que ça, pour une raison que Jean-Luc Mélenchon ne voulait pas voir. Quatennens était un pur produit du corpus idéologique de cette gauche là, et il ne s’écartait jamais du dogme. Cela était sa qualité essentielle pour les insoumis, et lui permettait de faire l’unanimité dans leurs rangs, mais c’était précisément ce qui repoussait les électeurs. Il avait beau être jeune et intelligent, il paraissait toujours être plus attaché au dogme qu’à la réalité du pays. D’où son opposition qualifiée de systématique, d’où une lecture du monde chaque fois orientée par les lunettes idéologiques, et donc une réponse à chaque problème, contrairement à François Ruffin. Bien sûr, l’idéologie est importante en politique, mais il faut prendre le monde tel qu’il est : les élections, en cette troisième décennie du XXIe siècle, se gagnent avant tout sur des personnalités, et les effets qu’elles provoquent en chacun de nous. A tort ou à raison, serait-on tentés de dire pour céder à la facilité et s’imposer de ne pas penser ce phénomène. A tort et à raison. La fin du XXe et le début du XXIe siècle avaient vu pulluler des professionnels de la politique, sortis de grandes écoles, soucieux de démontrer leur sérieux et leur expertise, au sein de familles politiques définies. Les gens ne s’y retrouvaient plus, un nouveau cycle devait s’ouvrir, avec du meilleur et du pire. Plutôt qu’un apparatchik ou un membre de l’élite, on envisageait aujourd’hui de confier les rênes du pays à une femme ou un homme incarnant un certain positionnement par rapport à la vie, assumant une sensibilité spéciale dans ce rapport, qui serait le moteur premier de son action politique. Quelqu’un qui n’avait pas tout son programme écrit à l’avance, mais à qui l’on prêtait la personnalité la plus encline à défendre ce qui devait être défendu lorsque les évènements arriveraient. Un idéologue ne pouvait réaliser cela, il « mourrait avec ses idées ».


Cette prévalence de l’image s’était faite sentir lors de la précédente présidentielle. Alors que dans le passé les électorats étaient globalement fidèles et disciplinés - on n’observait de rares et lents basculements qu’au sein de nuances d’un même parti (par exemple Balladur/Chirac)- et les blocs droite/gauche restaient de solides entités, en 2017 la volatilité de l’électorat était patente. Mélenchon avait pu gagner 8% en quinze jours, Le Pen en perdre autant, suite au premier débat télévisé. Loin d’être un exercice imposé et anecdotique, les électeurs ont ce soir là fait le choix de leur candidat, à un mois du vote, pas tant sur le fond des programmes que sur l’impression dégagée par les quatre hommes et l’unique femme devant eux. Cette tendance s’était accélérée depuis et l’on s’accordait à dire qu’aujourd’hui un candidat pouvait prendre ou perdre dix points en moins d’une semaine. C’est ce qui empêche tout triomphalisme dans les équipes de campagne et met sous pression les communicants. Les électeurs ne sont plus mus par autre chose que leurs émotions.

Au moment où Quatennens tentait d’imposer sa présence, François Ruffin était déjà loin devant. Doté d’une bonne image auprès d’une majorité de Français, reconnu « honnête, différent des autres hommes politiques, pragmatique, tenace » dans les enquêtes de personnalité, fort d’un soutien multiple, en janvier il était donné à 18% au cas où il serait le candidat unique de la gauche, Mélenchon à 12, Quatennens à 7. Ruffin ne se préoccupa point de négocier quoi que ce soit avec la FI avant de se déclarer candidat. Il le fit depuis une brasserie d’Amiens, ville d’enfance d’Emmanuel Macron, entouré de son comité de soutien local, sans personnalités, mais avec son slogan, « Ils ont l’argent, on a les gens ».

Sa personnalité pouvait sembler handicapante dans un premier temps. Un côté monsieur tout le monde, citoyen lambda, qui s’exprimait inlassablement sur les sujets qu’il maîtrisait, et assumait de ne pas prendre position dans les domaines plus obscurs pour lui : la politique internationale notamment. Mais cette absence de « vision totale », finalement, convenait plutôt bien à un candidat de gauche en 2022. De cette faiblesse il se fit un atout : il ne serait pas monarque, il ne saurait être que le porte parole de la classe moyenne, et le point de rassemblement de tous les talents progressistes. Il ne prétendait pas tout faire tout seul, et se vantait d’avoir forcément besoin des autres, en s’entourant de personnalités et de professionnels qui eurent été réfractaires à s’engager dans un mouvement trop populiste, anti-élites, et clivant. Il s’affichait comme manquant, imparfait, mais volontaire et ouvert aux innovations. L’anti-chef, pas le « président normal » mais « le collectif au travail », dans un rassemblement où l’on pouvait aisément trouver à se loger. De fait, nombreuses furent les personnalités publiques et civiles à le rejoindre. Benoît Hamon, revigoré par les bons et stables résultats de son mouvement, ne souhaitait pas revivre une campagne qui lui avait infligé un syndrome de stress post-traumatique qu’il soignait encore, et fut l’un des premiers à le soutenir. Les meetings étaient pleins d’un public sociologiquement divers. Devant sa montée dans les sondages (28%), le groupe des députés insoumis, nationaux et européens, se résigna et organisa une conférence de presse pour annoncer « soutenir avec l’enthousiasme et l’espoir sa candidature ». Il y a cinq ans, la division de la gauche les avait amenés à être spectateurs de la décision finale; aujourd’hui, tout est réuni pour que cette gauche se donne les moyens de revenir au pouvoir pour la première fois depuis 1981.

 

EN ATTENDANT LE 24 AVRIL

Pour cette élection à venir, les partisans de l’institution sont principalement chez Macron; à ce titre, il serait en cas de réelection, alors bien l’un des derniers hommes politiques. Mais cette lecture serait trop simple, car Emmanuel Macron ne joue pas que sur ce tableau. Son programme de 2017 était resté vague, et c’est - souvent inconsciemment - pour son attitude personnelle, jugée comme raisonnable, modérée, adaptée à la mondialisation, en connaissant les codes, avec l’idée que cette position d’ « insider » permettrait de tirer davantage que celle d’un opposant au système, qu’il fût élu. Finalement, personne ne savait précisément à l’avance ce qu’il allait faire concernant le respect des libertés publiques, l’aéroport de Notre Dame des Landes, les centrales nucléaires, le service public, la politique migratoire, la diplomatie internationale. Il est ainsi l’un des premiers dirigeants de cette nouvelle lignée. Tout-puissant (donc peu démocratique) car seul décideur, même pas tenu symboliquement par une promesse électorale définie, si ce n’est un vague projet d’ensemble. Dans le même temps, ces choix ont fait des ravis et des déçus, pas forcément ceux que l’on croyait. Son destin réside ici : sa sensibilité personnelle trouve t-elle encore aujourd’hui une majorité parmi les électeurs? A t-il fâché tout le monde, ou son mode de gouvernance atypique a t’il créé un nouveau socle électoral?

Muni de son quinquennat achevé, Macron n’est plus une énième promesse de changement, mais le premier dirigeant français choisi principalement pour sa personnalité, à revenir devant les électeurs avec cette question : « M’aimez vous encore? ».

 

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