Ainsi donc les policiers sont « comme » les noirs, juste des individus d’une autre couleur, celle de leurs vêtements bleus (marine), des gens quoi, tous différents, ordinaires, et pas du tout éléments d’un appareil d’État appelé La Police, dotés de 11.43 qui vous font dans la poitrine un trou de la taille d’une assiette et d’une gamme infinie de matériels allant du contondant au létal. Le président du tribunal profitait de ce que le surnommé « policier kung-fu » est noir pour nous inventer un racisme anti-Schtroumpfs, en oubliant à cet instant qu’il avait déclaré recevable la constitution de partie civile du syndicat Alliance précisément parce que les accusés s’en étaient pris à une voiture de police comme symbole de La Police.
Parce que La Police, ça existe, au-delà des policiers-qui-sont-des-gens-comme-tout-le-monde-avec-conjoint-et-enfants-et-un-petit-cœur-qui-bat-sous-l’uniforme. La Police, on la trouve, allez, au hasard, à l’École militaire sur une plaque qui nous rappelle que « le 19 décembre 1941, la police militaire allemande, assistée de la police française, a arrêté 743 personnalités juives française » ; ou sur celle-ci, rue de l’Avenir, qui évoque une mère et ses 4 enfants, « arrêtés par la police française lors de la rafle du Vel d’Hiv » ; ou encore sur cette troisième, on s’arrêtera là, place Eustache Deschamps, à Cachan, qui nous remémore un couple et sa fille de 17 ans, « arrêtés le 16 juillet 1942 par la police française » lors de cette même rafle du Vel d’Hiv durant laquelle la force armée arrêta 13 152 personnes dont bien peu revinrent des camps de la mort.
Vingt ans plus tard, le 17 octobre 1961, c’est à peu près le même nombre de « Français musulmans d’Algérie » qui étaient raflés, et combien d’entre eux – Jean-Luc Einaudi a établi une liste de 400 tués et disparus -, frappés à mort, noyés dans la Seine… Quatre cents, ce n’est évidemment pas l’œuvre de quelques « brebis galeuses », c’est forcément le fait d’un corps tout entier dans lequel il s’agirait plutôt de dénicher les quelques « brebis vertueuses » qui n’y auraient pas participé.
Pourtant, on ne trouve marqué « la police » sur aucune plaque, pas même – La Police étant devenue aujourd’hui quelque chose de quasi sacré et, de ce fait, innommable -, sur celle proposée avant-hier soir sur le pont Saint-Michel par le Collectif du 17 octobre contre l’oubli, qui la remplaçait par cette périphrase : « des policiers agissant sous l’autorité du préfet Maurice Papon. » Papon, c’était bien le préfet de Police, non, pas le préfet de policiers ? Et, le Collectif réclamant la « reconnaissance de ce crime d’État », la force dont l’État dispose pour les commettre, ne s’appellerait-elle pas La Police ?
Aujourd’hui, et ce n’est pas une estimation à la louche mais un chiffre documenté par le CNRS, on a 8 à 10 fois plus de chance de se faire contrôler – au faciès, donc -, quand on est arabe ou noir, tandis que dans la longue liste des victimes de « bavures », il est facile de repérer la couleur de la majorité d’entre elles.
Sous-entendre que les inculpés du 18 mai seraient racistes, c’est à peu près le même tour de passe-passe que la police se proclamant victime d'une « haine de la police ».
Alain RUSTENHOLZ