Pourquoi «Tout le monde déteste la police»

J'ai une confession à faire. Je ne crois pas totalement au slogan "Tout le monde déteste la police !". Premièrement parce que, qu'on le veuille ou non, il y a plein de gens qui l'aiment. Probablement autant que de gens qui la détestent. Deuxièmement, parce que je ne déteste pas la police de façon abstraite, je la déteste telle qu'elle existe actuellement.

J'ai une confession à faire. Je ne crois pas totalement au slogan "Tout le monde déteste la police !". Premièrement parce que, qu'on le veuille ou non, il y a plein de gens qui l'aiment. Probablement autant que de gens qui la détestent. Deuxièmement, parce que je ne déteste pas la police de façon abstraite, je la déteste telle qu'elle existe actuellement. En fait je crois que, tout comme les marchés et l'économie, la société a besoin de règles pour éviter le chaos. Et comme l'être humain est un animal malheureusement profondément égoïste dans bien des cas, on ne peut pas compter sur lui pour librement suivre ces règles sans représentants pour les faire respecter. Aussi, il serait totalement hypocrite de ne pas avouer que si je me fais violer ou autrement agressée, je serai contente de pouvoir aller porter plainte à la police.

Mais voilà, à mon avis, l'institution policière telle qu'elle existe aujourd'hui est une catastrophe et donc je me vois volontiers scander le slogan, "Tout le monde déteste la police!". Et comme les grandes histoires sont faites de petites histoires, je vais donner quelques exemples d'expériences personnelles (si j'incluais tout ça serait bien trop long !) pour expliquer ce sentiment de dégoût profond partagé par de nombreuses personnes si pas par tous.

1. 1er mai, 2016 : Je filme la manifestation traditionnelle du 1er mai à Paris - également, cette année, une manifestation contre la loi travail. Le récit général du déroulement de la répression a fait l'objet de bien des papiers et vidéos et je ne reviendrai donc pas là-dessus. Personnellement, puisqu'il s'agit de donner des exemples personnels, étant aussi excédée que les autres manifestants (je suis une réalisatrice militante qui ne prétend en aucun cas à une fausse objectivité, objectivité que nul ne peut atteindre totalement même si les meilleurs journalistes peuvent l'approcher dans certains articles/reportages si nécessaire, mais ce n'est pas mon rôle à moi, ça l'a été à une époque mais ça ne l'est plus) nassés dans la chaleur pendant plus d'une heure, je me mets à scander avec eux le fameux slogan, "Tout le monde déteste la police !". Est-ce pour cette raison qu'un ou des policiers ont visé mes yeux deux fois et l'objectif de ma caméra une fois avec leur spray lacrymogène hautement toxique et ce en toute illégalité ? Peu importe la raison, ils en n'ont souvent pas besoin, je suis loin d'être la seule à laquelle cela est arrivé et celle que j'avance comme possibilité n'est pas une raison valable.

2. 23 juin, 2016 : Je filme dans la rue de Lyon, pas loin de la Bastille à Paris, les gens qui tentent de se rendre à la manifestation contre la loi travail mais se font illégalement harcelés et arrêtés par la police, souvent parce qu'ils ont des lunettes de plongée pour se protéger, ce qui n'est en aucun cas illégal. Un grand policier baraqué se met à me pousser très violemment, vite rejoint par un deuxième, donc deux grands policiers baraqués contre une femme de 50 ans. Je leur dis que j'ai le droit de filmer et l'un d'eux me réplique qu'il s'en fout, qu'il fait ce qu'il veut. Je ne me laisse pas faire et résiste. Le "policier chef" tente ensuite savamment de me déstabiliser, sans succès, pendant plusieurs minutes dans l'espoir de me dissuader de filmer plus. Encore une fois, je suis loin d'être la seule à laquelle ce genre de chose, voire bien plus grave, est arrivé.

3. Fin-août, 2016 : Je vais acheter du haschich en très proche banlieue parisienne, (et je me fous complètement des réactions puritaines des intellos et autres, surtout ceux qui n'hésitent en plus pas à boire de l'alcool !!, Et, par ailleurs, je ne fume plus depuis peu pour plusieurs raisons mais surtout pour mes poumons, ce qui ne vous regarde pas vraiment, mais bon c'est un récit personnel) dans un coin où les choses se passent très bien, dans le respect de la population locale autant que possible, coin très fréquenté et dont la police est au courant depuis belle lurette, et, pendant que j'attends, le jeune qui vient d'arriver pour vendre de l'herbe se fait arrêté par deux flics en civils que nul n'a su repérer. C'est la fin du mois et il faut bien faire du chiffre. Non content de l'arrêter et de le menotter, les deux grands flics baraqués (oui encore deux flics baraqués) plaquent le jeune gamin mince et plus petit qu'eux à terre face au sol, et l'un des deux flics met son bras autour de son cou - tout ça avec une température de 37° et alors que le gamin ne résiste pas du tout. Utilisation de la force excessive et strictement non-nécessaire. On peut être totalement sûr que dans les rares cas où la police arrête un fraudeur fiscal des beaux quartiers, elle ne le plaque pas à terre etc. Tout le monde part en courant sauf moi : étant une grande gueule qui ne peux pas s'empêcher de réagir face à la violence et à l'injustice (d'où qu'elle émane et il ne s'agit pas d'une "qualité" mais d'une réaction épidermique), je me mets à gueuler sur les flics et leur rappelle le cas d'Adama Traoré. Ils me répondent que c'est à cause de gens comme moi que ce gamin est là. "Faux !", je réplique. C'est parce que le gouvernement refuse de légaliser. Et s'il ne veut même pas considérer la question, c'est parce qu'il achète la paix sociale avec ce traffic et que cela lui permet de ne pas trouver d'autres solutions pour les jeunes abandonnés des quartiers populaires. Enfin, le "dialogue" dure un petit moment pendant lequel le gamin continue à être plaqué au sol pour rien. Je finis par m'en aller lentement, d'autres sont arrivés et ne sont pas loin… Quel dégoût face à la vie gâchée d'un jeune qui ne fait vraiment rien de mal, j'insiste là-dessus, mais même ceux qui désapprouvent son activité ne peuvent en aucun justifier le traitement violent et injuste et d'ailleurs illégal, non ?, qu'il reçoit. En plus, la police participe là à un système totalement dégueulasse, hypocrite et inutile, ce que je n'ai pas manqué de leur dire et ce de façon à ce que tout le monde aux alentours l'entende. (Et pour ce qui vont crier au scandale, je suis fière, très fière de ma réaction et je recommencerai sans aucune hésitation si je re-témoignais une chose pareille !!!!!) Comme à chaque fois que je fais quelque chose qui ne lui plaît pas (comme je l'ai dit en introduction, je ne relate ici que quelques expériences sinon ça serait bien trop long), la police fait le tour des commerçants de mon quartier pour m'harceler : on ne me répond plus quand je dis bonjour etc. etc. Certains s'y prêtent, d'autres pas bien au contraire, d'autres le font mais avec un petit sourire juste pour me faire comprendre ce qui se passe… C'est tout un jeu fait pour qu'on ait aucune preuve et pour qu'on ait l'air paranoïaque quand on le raconte (je ne sais plus quel auteur de l'Europe de l'Est a écrit une excellente pièce à ce sujet) mais qui est bien réel et qui arrive à tous ceux qui dérangent la police. C'est illégal, mais comme vous avez pu le constater, la police se fout totalement de la loi quand ça l'arrange. Le seul effet est que je déteste encore plus la police, et s'ils n'ont pas encore compris qu'ils ne réussiront jamais à m'intimider,… je vous laisse terminer la phrase vous-même.

4. Entre 2009 et 2012 (cela fait une demie heure que je me prends la tête avec mon meilleur ami et ensuite avec ma mère pour retrouver l'année exacte, manque de bol aucune trace dans mon passeport, mais rien n'y fait….) Je fais un voyage anti-dépression à Les Saintes en Guadeloupe pour assouvir ma passion de snorkelling (natation à l'apnée ou au tuba pour les puristes de la langue française mais je trouve que ça ne sonne pas jolie et je préfère le franglais dans ce cas….). Contrairement aux lois environnementales, les bateaux de plaisance privés rentrent continuellement dans des zones de coraux qui leur sont interdites. Résultat : les coraux sont gravement abimés et les poissons et autre faune marine sont de moins en moins nombreux. Mais que fait la police ? RIEN !! (A vrai dire, il y avait une note sur ce problème dans un guide touristique mais j'ai pu constaté à quel point c'était vrai sur place, et surtout que j'y étais déjà allée plusieurs années auparavant….) Excédée par toute cette destruction illégale, je vais au commissariat local pour demander pourquoi la police ne fait rien. Je ne reçoit aucune réponse valable. Que des, "mais que voulez-vous qu'on fasse" et autres conneries du genre. Ben votre travail messieurs, ce pour quoi les impôts vous paient. Surtout que les zones concernées sont réduites et très proches des côtes donc très, très facile à contrôler.

Suite, très probablement, à des accras de morues trop pimentés pour moi, je fais une crise de diverticule en rentrant chez moi. Envoyée d'urgence à l'hôpital par mon médecin quand il reçoit les résultats des premiers examens, je prends un taxi, et le chauffeur est en fait un flic en civil qui ne s'en cache pas et qui me répète à plusieurs reprises quand on arrive aux urgences, en insistant bien pour que je comprenne (et pour l'emmerder je feins ne pas comprendre…), qu'il n'a pas le droit de "rentrer dans cette zone." A l'intérieur, l'infirmière et le médecin me parlent sur un ton exécrable et tout sauf respectueux, mais, vu la gravité de mon cas, ne se permettent pas un traitement médical inférieur (ce qui n'est pas toujours le cas comme j'ai pu le constater dans d'autres circonstances à New York et en région parisienne - la collusion occasionnelle mais pas rare entre police et certains personnels médicaux est une vraie honte de plus, encore une…..).

5. Dimanche, 4 septembre, 2016. Dernier "chapitre" de ce récit qui devient probablement trop long et je m'en excuse mais il y a tant à raconter et je ne raconte pas tout…. Jour de marché à Montreuil. Cet été, la ville a dépensé beaucoup d'argent, qui provient de nos impôts locaux, parmi les plus élevés, si pas les plus élevés (c'était le cas il y quelques années…), de la France, pour refaire la Rue de Paris afin (en grande partie mais pas que) d'empêcher les voitures de se garer en double file, en pleine rue. Ce dimanche donc, premier marché du dimanche de la rentrée, les voitures se mettent à se garer en pleine rue (même pas en double file puisqu'il n'y a pas de places de parking sur la place elle-même pour bonne cause) sur la place Croix de Chavaux juste devant mes fenêtres. Résultats typiques : embouteillages, klaxons, klaxons, plus de pollution… Le problème que la ville a dépensé tant d'argent pour résoudre n'a fait que se déplacer d'une dizaine à une vingtaine de mètres. Et en plus c'est juste devant chez moi. J'appelle donc la police pour leur demander d'intervenir mais on me répond que cela ne fait pas partie de ses priorités, qu'ils n'ont pas le temps de tout faire. Et quand je réplique qu'ils ont bien le temps de faire la chasse aux familles Rroms avec enfants, on me raccroche au nez (surprise !). Je rappelle plusieurs fois et leur fait remarquer qu'ils ont bien le temps d'aller voir les commerces que je fréquente pour m'harceler mais on me traite de folle et on me raccroche au nez. Les voitures restent là, en pleine rue et même dans le couloir de bus, en toute illégalité pendant la durée du marché. Elles sont de plus en plus nombreuses à s'y mettre. Et la police, pourtant au courant, ne fait rien alors que ça serait tellement facile de faire quelque chose. Vers la fin du marché, quand il y a beaucoup moins de voitures, il y a bien une voiture de police banalisée (j'en suis à 99% sûre) qui passe mais les policiers n'interviennent pas.

Conclusion. Oui, enfin la conclusion et merci de votre patience. La police obéit aux ordres illégaux de l'État contre le peuple qu'il est censé servir et certains policiers le font avec un zèle particulièrement répugnant. La police est violente sans aucune justification et se permet d'empêcher les gens de manifester et les preneurs d'images d'exercer leurs droits absolus. La police ment. Elle ment tout le temps. Le mensonge fait partie de sont entrainement de base. La police inflige un traitement hautement différent quand il s'agit de jeunes des banlieues et quand il s'agit de riches des beaux quartiers. La police participe à un système raciste et infecte qui enferme bien trop de jeunes en prison et gâche leurs vies alors que rien n'est fait pour adresser le grand taux de chômage dans les quartiers. La police harcèle illégalement les gens qui osent se rebeller quand ils voient des choses infectes et illégales. La police refuse d'intervenir quand il s'agit de crimes environnementaux ou autres nuisances illégales de vie. La police participe à la chasse aux familles Rroms avec enfants à la rue : c'est ça sa priorité.

Et là je ne vous ai parlé que de quelques unes de mes expériences personnelles. Que dire de toutes les horreurs bien plus graves encore - de la chasse aux migrants réfugiés, de la violence physique éhontée contre ces mêmes migrants comme à Stalingrad et Jaurès en ce moment à Paris, jusqu'aux meurtres toujours, toujours impunis des jeunes et moins jeunes des quartiers (Amin Bentounsi, Ali Ziri, Adama Traoré pour n'en nommer que trois - bizarre, cela n'arrive jamais, jamais dans les beaux quartiers…). Alors oui, je déteste la police telle qu'elle existe aujourd'hui. Je suis sûre qu'il y a des individus qui deviennent policier pour de bonnes raisons et qui font leur boulot honnêtement. Mais cela ne suffit pas à dissiper ma colère face à cette institution qui se sait au dessus de la loi en pratique si pas en théorie, et qui abuse sans arrêt de son pouvoir, et qui obéit aux ordres illégaux d'un gouvernement qui fait totalement fie de la démocratie, et qui sert les riches et une oligarchie dictatoriale mais pas le peuple. Alors, oui, je continuerai à scander le slogan, "Tout le monde déteste la police !", même si ce n'est pas totalement vrai, avec d'autres gens, beaucoup de gens. Et maintenant vous savez pourquoi.

Notes:
1. Voici le lien pour ma vidéo du 23 juin, 2016
https://www.youtube.com/watch?v=g5Do_jVmbmI
2. Excuses pour les fautes d'inattention que je n'ai pas attrapé en relecture : le français n'est pas ma meilleure langue écrite et il est très tard...

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