L’ironie au temps du Corona : il pleut des aubergines en Iran

C’est l’histoire d’une bande d’amis, et de trois vidéos. C’est l’histoire d’un projet créatif perturbant « la tranquillité publique ». C’est l'histoire d’une allégorie à l’iranienne.

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Article coécrit avec Esfaindyar Daneshvar

Le plan du smartphone est hésitant, banal : une tour, un peu de verdure et quelques badauds déambulant comme des zombis à l’arrière-plan. Le vent souffle et la séquence ne dure que 32 secondes. Au centre de l'image, un jeune homme agacé pose et parle à la voix féminine derrière l’objectif : « Dépêche-toi d’enregistrer Azi ! ». « Mets-toi un peu de ce côté-là, rétorque la femme. Non, non de l’autre côté plutôt et arrête de parler deux secondes. » Irrité, le jeune homme se moque d’elle et de son idée de story dans « ces circonstances ». Soudain, à l’arrière-plan des choses tombent du ciel. La voix féminine s’alarme : « Oh ! Qu’est-ce qui se passe derrière ? C’est quoi ça ? » L’homme se retourne et sort du champ en courant. À l’arrière, des passants affolés se prennent ces « choses » sur la tête. On entend plusieurs fois le mot « aubergines » et la caméra affolée rase le sol effectivement jonché de centaines d'aubergines.

ویدیوی دیگر از باران بادمجان در تهران © Telegram Iran تلگرام ایران

La séquence est évidemment un simple montage vidéo avec une pluie d’aubergines en 3D, plutôt bien réalisé. Jusque-là rien de grave puisqu’il ne pleut jamais d’aubergines dans la réalité. Sauf qu’au lendemain de la diffusion de celle-ci et deux autres sur la toile, les auteurs sont arrêtés pour avoir « perturbé l’ordre et la tranquillité publiques. »

Pourquoi au moment où le Coronavirus fait des ravages en Iran, le régime de Téhéran se soucie-t-il des aubergines ? N’a-t-il rien d’autre à faire que de poursuivre des farceurs ? La vidéo aurait-elle été perçue comme un pied de nez au régime des Mollahs ? 

Le sujet mérite réflexion puisque la réaction de la police paraît disproportionnée face à la légèreté de la blague. Et pourtant… l’aubergine, légume à la fois « bénéfique pour la santé », « le foie » et « aphrodisiaque » d’après l'encyclopédie islamique, Ganjineh-e Akhlagh, serait aussi selon le prophète « le premier arbre (sic) qui a cru en Dieu ». Mais elle est également un symbole phallique et cocasse dans le folklore universel qui, en 32 secondes de plaisanterie, a visiblement fait mouche plus que n’importe quels discours directs contre la République islamique. 

بارون بادمجون در تهران © Aazad AAz

Il semble que les antennes du régime ne soient pas moins affutées que l’humour, digne des Monty python ou d’un tableau de Magritte de ce “club des cinq” à qui il aurait mieux valu donner le prix du meilleur court-métrage, plutôt que des punitions.  Quelle mouche les a piqués ? Aucune. D’après les « aveux volontaires » du réalisateur Amin Taghipour, il s’agissait d’un simple projet technique d’incrustation d’objets en 3D. Naturellement, en faisant son mea-culpa devant la caméra de la télévision nationale, il souligne que la trop réaliste pluie d’aubergines n’avait pas pour but de perturber la sérénité du régime.

Sérénité ? Avec les émeutes de novembre 2019 et des centaines de personnes tuées et des milliers arrêtées. Ensuite, le vol d'Ukraine International Airlines abattu « par erreur », alors que l’État voulait venger général Soleimani. Et pour couronner le tout le régime tait la propagation du coronavirus  pour éviter l’absentéisme aux législatives 2020, causant des milliers de morts et d’infectés au Covid-19.

On a beau dénoncer, crier des slogans anti-régime ou envoyer des vidéos sur la toile, force est de constater que la plupart des cris tombent dans l’oreille des sourds. Il ne reste plus qu’à prendre son imagination à deux mains et utiliser le langage de la mondialisation et de la jeunesse : court, codé, allégorique et visuel.

La vidéo fait mal au régime justement parce qu’elle n’a pas un discours direct qui puisse être contré ou réfuté par une autre. Son langage humoristique est limpide et se rit de l’absurdité du système totalitaire où l’on peut observer des corps tombant par milliers dans les rues comme des aubergines du ciel. Sous couvert du rire, l’horreur est pourtant là pour le regard averti, et si l’État y voit danger ou insulte, c’est qu’il reconnaît son reflet dans ce miroir métaphorique.

A en croire la boule de cristal Web - ou l'interprétation des rêves selon Internet à l'iranienne - la pluie présagerait « l’opportunité se présentant à un moment de votre vie, » mais de mauvaise augure, l’aubergine serait « votre incapacité à progresser dans la vie malgré ces opportunités. Peut-être vous faudrait-il méditer sur votre propre appréhension du bien et du mal. »

Pas étonnant donc qu’une grande partie des Iraniens subit la damnation céleste qui, depuis 1979, au lieu de lui envoyer une pluie bénite continue de lui montrer un gros légume violet.

ویدیوی سوم از باران بادمجان در تهران © Telegram Iran تلگرام ایران

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