IRAN - ISRAËL : CONFLIT SUR TATAMI

Menacé et forcé à perdre pour ne pas affronter un israélien aux mondiaux de Tokyo, le judoka iranien Saeid Mollaei se rebelle, médiatise tout et se réfugie en Allemagne. Trois mois plus tard, il est de retour sur les Tatamis, cette fois, sous le drapeau de la Fédération Internationale de judo.

Saeid Mollaei, judoka iranien refugié en Allemagne © source : La FIJ Saeid Mollaei, judoka iranien refugié en Allemagne © source : La FIJ

« Il faut que tu perdes ! » Une étrange exigence de la part d’un entraîneur. Pourtant, elle fait partie de la vie des athlètes iraniens depuis quatre décennies. La république islamique, ne reconnaissant pas Israël, interdit à ses athlètes d’affronter les Israéliens en compétition. C’est ce qui est arrivé à Saeid Mollaei aux mondiaux de Tokyo, mercredi 28 août. Judoka, ex-numéro 1 mondial dans la catégorie des moins de 81 kg, il a reçu l'ordre de s'incliner face au belge Matthias Casse en demi-finale, car il risquait de rencontrer l'israélien Sagi Muki en finale.  « On m’a appelé du comité national olympique et du ministère du sport. On m’a dit que je ne devais pas gagner ce combat. J’ai demandé pourquoi, et on m’a dit que c’était la loi et que je risquais d’avoir des problèmes si je n'obéissais pas, » raconte Mollaei dans son premier entretien accordé à la Fédération Internationale de Judo (FIJ). 

Cette « loi », en réalité, est inexistante dans la législation iranienne. Car cela entrerait en contradiction avec la Charte Olympique et ses principes fondamentaux qui interdit toute sorte de discrimination, notamment raciale, politique ou ethnique et religieuse. L’interdiction émane en fait d’un ordre du Guide suprême Ali Khamenei qui qualifie le refus de participer à une compétition sportive face à Israël comme « la véritable victoire ».

Message de Mohammad Barimanlou Message de Mohammad Barimanlou

Peu importe la loi ou l’ordre, l'important c’est d'obéir ou d’en subir les conséquences. Depuis 2001, au moins 26 sportifs ont été contraints de renoncer à entrer en lice face à un adversaire israélien, selon l’agence semi-gouvernementale iranienne ISNA. Souvent, afin d'éviter les sanctions, ils doivent trouver une excuse médicale - blessure subite ou intoxication alimentaire. Et parfois, ce sont les autorités qui s’en chargent avant même le début de la compétition : Mohammad Mohammadi-Barimanlou, médaillé de bronze aux mondiaux de Baku en 2018 dans la catégorie des moins de 73 kg, a vu son voyage à Tokyo cette année, annulé à la dernière minute. Raison officielle : la délivrance tardive de son visa, mais Mohammadi-Barimanlou n’y croit pas et le dit sur son compte Instagram : «Ce n’est pas un problème de visa, ce sont les hauts dirigeants de la fédération qui l’ont décidé.» Son message sera supprimé quelques heures après qu’il annonce sa décision de mettre fin à sa carrière d'athlète. Il n’a que 26 ans.

 

BRAS DE FER SANS PRÉCÉDENT

L'accord signé entre la FIJ et l'Iran L'accord signé entre la FIJ et l'Iran

Les méthodes connues de tous mais que les instances internationales n’ont jamais pu dévoiler. Manque de preuves tangibles ou négligence délibérée ? Une chose est sûre : la FIJ souhaite y mettre un terme : « Notre rôle est de défendre l'intégrité du sport et ses valeurs définies dans la Charte Olympique, » me précise Vlad Marinescu, responsable médias de la FIJ, et ajoute : « l’Iran n’a pas respecté ses engagements : Mollaei est forcé de perdre. On l’a menacé, lui et sa famille. » 

Au mois de mai, la FIJ se félicite d’avoir obtenu « un accord historique » avec les Iraniens afin de « protéger le droit des athlètes pour une compétition équitable. » L'accord est signé par le président du comité national olympique et celui de la fédération nationale de judo. L’Iran y affirme son engagement à « respecter la Charte Olympique et son principe non discriminatoire,» et prévoit d'entamer « des négociations avec le parlement afin d’identifier des solutions juridiques adéquates. »  

Mais comme ne rien se passe et que le boycott des athlètes israéliens perdure, la FIJ décide de prendre des mesures radicales : la fédération iranienne de judo est suspendue « de toutes les compétitions organisées par la FIJ jusqu'à ce que [le pays] apporte de fortes garanties de son respect des statuts de la FIJ et que ses membres acceptent de combattre contre des Israéliens. »

Le coup est dur pour l’Iran, à quelques mois des Jeux olympiques de Tokyo, alors que le judo constitue l’un des ses points forts.

 

CHEMIN D’EXIL 

La pression politique et la déception sportive poussent certains athlètes iraniens à l’exil. Et ils sont nombreux : au moins 23 depuis 2009, d’après mes comptes. Saeid Mollaei en fera désormais partie. Il a décidé de rester en Allemagne et d’entamer une nouvelle vie : « je suis un judoka, je n’ai jamais fait de la politique. Je respecte la Charte Olympique et souhaite tout simplement continuer à faire ce que j’aime le plus : le judo. » 

Pourtant, tout est politique dans un pays comme l’Iran, car Israël n’est jamais loin. Depuis ses révélations, Mollaei fait l’objet de toutes les accusations possibles et imaginables : le traître, l’espion, l’escroc, etc. Il est harcelé sur les réseaux sociaux ou par téléphone. Les médias de l’État publient certains de ses échanges avec la FIJ, et l’accusent d'avoir « préparé, bien en amont, les démarches de sa naturalisation. » Des échanges sur WhatsApp, qui selon Mollaei, sont photoshopés et falsifiés. Et jusqu'à des ‘enquêtes’ sur sa compagne et sa belle-mère allemandes prétendant qu’elles travaillent pour le compte d'Israël. 

Malgré toutes les pressions, il a tenu bon et continué à faire ce qu’il aime le plus, le judo. En exil, il a participé au Bundesliga, et aux camps d'entraînement organisés par la FIJ. Il est désormais membre de l’équipe des réfugiés et combat sous le drapeau de la Fédération Internationale de Judo.  

Et, ironie de l'histoire, Mollaei fête son retour aux compétitions internationales là où tout a commencé. Au Japon. Il espérait certes une médaille au Grand Slam d’Osaka ce week-end, mais arrivé jusqu’en quart de finale, c’est déjà une victoire au regard de tout ce qu'il a vécu ces derniers temps. 

Si tout va bien, il sera de retour à Tokyo dans huit mois. Et il ne sera pas le seul iranien de l’équipe des réfugiés de la FIJ : Mohammad‌ Rashounejad, l’un ses anciens coéquipiers, lui aussi réfugié pour la même raison aux Pays-Bas, l'accompagnera dans cette nouvelle aventure. 

 

La Fédération Internationale de Judo se félicite de retour de Saeid Mollaei aux compétitions à Osaka © Judo

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