INTERNET NATIONAL IRANIEN : UN PAS DE PLUS VERS LE TOTALITARISME ?

Pendant une semaine, l’Iran est coupé du monde. En l’absence d’Internet mondial, peu d’informations filtrent et une répression féroce commence. Un plan macabre exécuté grâce à « l’Internet National », le réseau interne du pays. Il devient désormais l’arme redoutable du régime pour étendre sa mainmise sur la circulation de l’information. Comment fonctionne-t-il ? Et quel est son but ultime ?

« Internet est toujours coupé ! » © Bozorgmehr Hosseinpour « Internet est toujours coupé ! » © Bozorgmehr Hosseinpour

 

La version courte de cet article fut publié pour la première fois sur le site de Marianne

« Le Réseau National de l’Information » (le RNI), plus communément connu sous le nom d’« Internet National », est un projet longuement débattu au sein des différentes instances de l'État iranien. D’un projet utopiste pour ne pas dire irréalisable, il en sort une structure pragmatique, intelligente et effrayante.  

Le RNI a pour but de créer un réseau dans lequel les internautes iraniens n’auront accès qu’aux services et logiciels nationaux ou les contenus autorisés. « C’est un projet sécuritaire, politique et économique, » explique Kaveh Azarhoosh, chercheur à Small Media Foundation basée à Londres, « un projet protectionniste selon les autorités iraniennes qu’elles justifient avant tout pour renforcer la cybersécurité ». L'Iran, en effet, subit de nombreuses cyberattaques depuis plusieurs années : du malware Stuxnet en 2010 et le virus ultra-sophistiqué Flame en 2012 jusqu’à l’attaque aux systèmes informatiques de l'unité aérospatiale des Gardiens de la révolution en juin 2019, cela fait longtemps que la cyberguerre entre l’Iran, Israël et les État-Unis est déclarée. 

« Deuxième justification : des raisons politiques que les autorités iraniennes présentent sous l’angle de “l'invasion culturelle”» poursuit ce spécialiste d’Iran. L'invasion culturelle est l’une des obsessions du Guide suprême Ali Khamenei. Il l’explique ainsi en décembre 2013 lors de la rencontre avec les membres du Conseil suprême de la révolution culturelle : « Nous allons vers un monde interconnecté. Nous ne pouvons pas simplement nous entourer du barbelé et dire que rien ne nous atteindra [...] Nous devons penser à un remède avant que ce soit trop tard [...] Cela signifie que nous ne devons pas seulement nous défendre, mais aussi prendre une position offensive. La passivité est le pire des actes face à une culture offensive. » Un combat sans relâche sans pitié face à ‘l’ennemi’. Un combat où le RNI serait l’arme ultime pour empêcher la propagation des ‘valeurs occidentales’. 

Les autorités mettent aussi l'accent sur « les bénéfices financiers » que ce projet pourrait apporter à l’économie pantelante du pays. L’État iranien subventionne massivement des entreprises et des startups afin d'élargir le marché numérique du pays et de développer son ‘économie de résistance’ - pour reprendre le terme du Guide - face aux sanctions internationales.

Le RNI est ainsi pensé dans une grammaire de guerre : une cyber guerre idéologique et économique. Une guerre d’une ampleur inédite pour contrôler l’espace numérique. Comment fonctionne-t-il ?

AU COMMENCEMENT, INTERNET HALAL

Des études préliminaires du RNI sont menées durant les mandats du Président Ahmadinejad (2005 - 2013). En émerge l’idée d’un « Internet Halal », purifié de tous les contenus ‘immoraux’ et déconnecté totalement de l’Internet mondial. « Ce fut un projet farfelu et techniquement irréalisable, » souligne Kaveh Azarhoosh. Et cela pour deux raisons principales : premièrement, la censure méthodique des sites n'empêchait pas les internautes iraniens de trouver les moyens de passer entre les mailles du filet - grâce notamment aux réseaux privés virtuels (VPN).

Deuxièmement, la grande partie de l'écosystème financier, institutionnel et industriel iranien s’était digitalisé sur les serveurs et hébergeurs étrangers, et donc dépendait d’Internet mondial pour fonctionner. À cela s'ajoutent les infrastructures informatiques dépassées, que le régime de Téhéran n’avait pas pu jusqu’alors rénover. Par conséquent, même si l’Iran annonce en 2012 avoir connecté toutes ses administrations à son réseau interne, la séparation du trafic ne s’est pas véritablement réalisée jusqu'en 2017, sous le mandat de Rohani.  

En effet, depuis 2013 d’après le dernier rapport de TechRasa, l’État iranien a dépensé plus de 5 milliards d'euros afin de développer les infrastructures de communication et son réseau d'Internet. Grâce à ces développements techniques, notamment la fabrication des serveurs informatiques et l'expansion de la fibre oblique, l’accès à Internet par mobile a pris le pas sur les ordinateurs personnels. En 2018, Plus de 53 millions de personnes, soit 66 % de la population iranienne utilise son téléphone portable pour naviguer sur Internet, selon le rapport annuel du Centre national de Statistiques de l’Iran. 86 % des internautes utilisent le système 3G ou 4G dont la quasi-totalité du pays s’est désormais équipé.

 

86 % des internautes iraniens utilisent 3G ou 4G © behrooz assadian

L'indice de développement des technologies de l'information et de la communication, publié par l'Union internationale des télécommunications des Nations unies, montre que l’Iran a surpassé la moyenne des pays en développement.

Une fois les infrastructures nécessaires créées, l’Iran teste la séparation du trafic interne et externe tout en garantissant le bon fonctionnement des réseaux industriels et institutionnels du pays. Ce test à l'échelle nationale a lieu le 30 décembre 2017 : alors que des dizaines de villes iraniennes vivent au rythme des manifestations quotidiennes, l’accès à l’Internet mondial est bloqué pendant une demi-heure.

Cependant, c’est en ce mois de novembre que le projet du RNI fait sa véritable démonstration de force. « Les autorités se préparaient depuis 10 ans pour ce moment, elles ont retenu la leçon de 2009 puis de 2017 et ont réussi en moins de vingt-quatre heures à priver les Iraniens du réseau international, sans perturber massivement le fonctionnement des institutions du pays, » commente Kaveh Azarhoosh. La riposte du régime aux manifestations contre une hausse du prix de l'essence s’est révélé extrêmement efficace. Durant cinq jours, l’accès à l’Internet mondial est bloqué et le trafic limité à 5 % du niveau de connexion habituel, comme en atteste l’ONG spécialisée dans la cybersécurité NetBlocks :

© NetBlocks

Résultat : peu d’informations filtrent du pays, la communication entre les protestataires est compromise, et la répression féroce commence. Le nombre exact des morts et des blessés n’est toujours pas connu. Amnesty International dénombre 208 morts. Les arrestations, d’après des compilations d’organisations humanitaires, s'élèveraient à au moins 7 000

Pour Amir Rashidi, expert en cybersécurité pour l’ONG Center of Human Rights of Iran, ce black-out d’une ampleur sans précédent annonce des jours encore plus sombres : « la coupure d’internet en 2017 n’a duré que 30 minutes, maintenant on constate un ‘shutdown’ de plusieurs jours. Probablement dans 3 ans, ils pourront le maintenir autant ils le souhaitent. » Ils, ce sont les ingénieurs en informatique, les agents des services de sécurité, toute une équipe sous l’autorité du gouvernement et des Gardiens de la révolution qui suivent à la lettre les ordre du Conseil supérieur de sécurité nationale, l’organisme chargé des questions stratégiques et de défense. 

« Tout au contraire de l'équipe qui s’occupait du lancement du RNI sous Ahmadinejad, l’équipe de Rohani est constituée de véritables professionnels du domaine, et ils savent ce qu’ils font, » explique M. Azarhoosh. Ils savent, en effet, que la coupure d’internet ne suffira pas à leur garantir une mainmise totale sur la circulation de l’information. « C’est la méthode en cas d’urgence, mais in fine ils veulent obliger les Iraniens à naviguer que sur le réseau national, » précise-t-il. 

POLITIQUE INCITATIVE EN TROIS ACTES 

Le RNI suit, en effet, une idée bien plus sophistiquée qu’une simple machine de censure. L’État iranien, parallèlement au développement des infrastructures de son ‘Internet National’, mène une politique incitative basée sur un prix concurrentiel, aussi bien pour les internautes que pour les entreprises numériques. Ces dernières peuvent désormais utiliser les serveurs iraniens à un prix dérisoire.

En outre, les autorités ont ordonné aux fournisseurs d’Internet de diviser en deux catégories le prix du forfait mobile avec consommation de données numériques. Ainsi, le coût d'utilisation pour les sites et les logiciels nationaux - ou ceux dont les serveurs et hébergeurs sont installés à l'intérieur du pays - devient moins cher que celui donnant accès aux services internationaux. Par exemple, regarder une vidéo sur Aparat - la version iranienne de Youtube - consomme deux fois moins le forfait mobile que sur l’application américaine.

Cette politique de prix incitatif vise à encourager les internautes iraniens à choisir un forfait avec un accès exclusif au RNI : un réseau plus rapide, et deux fois moins cher. Problème : l’accès aux contenus non-autorisés est bloqué, et toutes les données d'utilisateurs sont conservées en Iran.

Par conséquent, elles sont susceptibles d’être utilisées ou manipulées par les autorités iraniennes. C’est ce qui est arrivé à MemarieNews. Ce média indépendant révèle, en septembre 2016, des documents détaillant la corruption dans la municipalité de Téhéran. Les autorités réagissent rapidement et détruisent toutes les données sans qu’il y ait besoin de bloquer le site.

Dans une troisième phase, l’État tente de rendre obligatoire l'identification des internautes. Le vice-ministre de la communication l’avait souhaité en août 2016. Le Conseil suprême du monde numérique l’a approuvé trois ans plus tard. Selon cette proposition de loi toute activité sur Internet « doit être traçable et reliée à un individu identifiable » et tout acte de « dissimulation ou falsification de l'identité est prohibé ».

Cela signifie que nul ne pourra accéder à Internet sans donner son nom, son adresse et le numéro de sa carte d'identité à chaque connexion. Résultat : toutes les données seront conservées dans les serveurs internes. En conséquence, dans un pays où les libertés fondamentales sont régulièrement bafouées et où toute voix dissidente est systématiquement bâillonnée, le droit à l'anonymat en ligne n'existerait plus. 

« De fait, on pourrait imaginer,» prédit M. Azarhoosh, « le jour où l’on autorise un étudiant, par exemple, à accéder à l’Internet mondial alors que toutes ses activités sont enregistrées dans une base de données, et dès le premier faux pas, il sera poursuivi et condamné. » Autrement dit, l’État iranien n’aura peut-être plus besoin de censurer ou bloquer des sites hostiles au régime et à ses valeurs, car il saura exactement qui fait quoi. Ce qui changerait probablement le comportement des internautes iraniens.

La combinaison des politiques de prix incitatif et d’identification obligatoire aura deux impacts majeurs sur le comportement des internautes. Premièrement, seule petite partie de la population, suffisamment fortunée pour pouvoir payer le forfait global, y aura accès. Mais craignant d'être suivie et persécutée par les autorités, elle ne se risquera pas, ou très peu, à transgresser les ligne rouges. Deuxièmement, la grande partie de la population utilisera les services et logiciels nationaux qui sont facilement accessibles, coûtent moins cher et ne représentent aucun risque de représailles.

Parallèlement, l’État développe les logiciels nationaux. Il a subventionné de nombreuses entreprises et Startups afin de créer des applications et des logiciels nationaux. Il a désormais ses moteurs de recherche (comme Yooz ou Parsijou), son service de courriel (Chapar), son Amazon (Digikala), son application de messagerie (Soroush), son Youtube (Aparat), son Waze (Neshan), son Uber (Snapp), etc. Des plateformes de vidéo à la demande (VOD) ainsi que des sites de divertissement en tout genre pullulent. Tous ou presque sont gratuits et diffusent des contenus qui ne posent aucun problème politique, éthique, ou idéologique aux yeux des autorités. Désormais, parmi les dix sites les plus visités par les Iraniens, huit sont créés et ont leurs serveurs dans le pays:

Les dix sites les plus visités par les Iraniens © Alexa Les dix sites les plus visités par les Iraniens © Alexa

 

Malgré les avancés technologiques dans le domaine, l’État n’a pas encore pu persuader les internautes iraniens à utiliser massivement ses messageries locales. Telegram, interdite depuis mai 2018, reste l’application de messagerie la plus utilisée en Iran, suivie de WhatsApp. « Mais cela pourrait changer avec l’arrivée des services en ligne, » avertit M. Azarhoosh, « si le blocage des messageries s’intensifie au fur et à mesure que le projet E-gouvernement se développe, les internautes iront vers les versions locales. » Des applications qui les soulagent de la paperasse légendaire et des queues interminables dans les administration iraniennes. À l’instar de la messagerie Baleh, doté d’un service de paiement en ligne assez efficace, qui connaît un grand succès chez les utilisateurs.

Et Ashkan Khosrpour, journaliste iranien, spécialiste de high-tech d’ajouter : « Le fait est que la grande partie de la population ne se soucie pas réellement du danger que représentent ces applications. La question de la sécurité des données intéresse peu de gens. L'important c’est l'utilité et l'efficacité. Si elles satisfont leurs besoins, alors les gens vont les utiliser. »

Le blocage quasi-instantané de WhatsApp et Instagram (les seules applications encore ‘autorisées’) pendant le black-out de novembre prouve que les autorités n'hésiteront pas à s’en débarrasser dès que leur copies locales seront au point techniquement. En outre, le gouvernement s’est engagé en 2016 à ouvrir d’autres services en ligne : Sepas (de l’assurance maladie) ou Semat (liée au ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche) ainsi que ceux dédiés aux affaires judiciaires et aux déclarations d'impôts sont en cours d'acheminement. Leur mise en service est prévue pour avril 2020, d’après « le sixième programme du développement » approuvé par le parlement. 

SANCTIONS ET INTERNET NATIONAL

L'isolement économique du pays joue aussi un rôle non négligeable dans l'évolution expansionniste du RNI. L’Iran est sous le coup des sanctions américaines, exclu de l’OMC et de toutes transactions internationales. Ce qui veut dire que, par exemple, faire des achats sur Amazon ou Alibaba pour un iranien via un compte bancaire national est impossible. Pourtant, il y a un véritable marché d’offre et demande numérique en Iran. Un marché qui ne peut se satisfaire que via les sites locaux.

Les sanctions ont aussi impacté la communauté du net iranien : « beaucoup d’ entreprises et startups iraniens utilisaient les services Cloud comme AWS, Digitalocean et Google cloud, mais les sanctions américaines ne leur ont pas laissé d’autre choix que celui de se contenter des services nationaux et d'accepter le risque d’une surveillance accrue de l’État, » se désole M. Rashidi.

VERS UN INTERNET TOTALITAIRE ?

Leo Strauss, dans son analyse du Hiéron de Xénophon, écrit : « La tyrannie d'aujourd'hui, contrairement à la tyrannie classique, dispose de la “technologie” et de la “science”. » Ce sont ces attributs qui lui permettent de se transformer en appareil de domination et de répression. À l’instar de tous les régimes autoritaires contemporains, la république islamique d’Iran n’hésite pas à en faire l’usage.

En mai 2019, le ministre des Technologies de l'information et de la communication s’est félicité de l’avancée du projet du RNI et a précisé qu’il était désormais opérationnel à 80 %. Les tests des premières phases se sont avérés convaincants, et il ne faudrait, selon lui « qu’un mouvement de masse, une collaboration nationale afin que le projet atteigne son objectif. »

En attendant cette collaboration nationale, force est constater que seulement 4 % des transactions bancaires iraniennes se font via Internet, selon le Centre pour développement du commerce numérique en Iran. Ce qui montre que le RNI ne participe pas encore pleinement à ‘l'économie de résistance’ tant souhaitée par le Guide suprême. En outre, il y a la question des pertes financières liées au blocage d’Internet que l’ONG NetBlocks estime à plus de 60 millions de dollars par jour. Ce qui pèserait davantage sur l'économie suffocante du pays.

 © NetBlocks © NetBlocks

Les cyberattaques se poursuivent toujours, même si l’Iran parvient à les contrer plus efficacement qu'auparavant. En revanche, le black-out de novembre 2019 a démontré que le RNI est indéniablement devenu une arme redoutable pour museler toute voix discordante, permettant un contrôle intelligent sur la circulation de l'information, tout en garantissant le bon fonctionnement des institutions étatiques et des industriels nationales.

Parallèlement à cela, le régime de Téhéran continue à identifier, poursuivre et réprimer toute activité numérique qu’il considère comme hostile à ses intérêts. Une mission confiée à la cyber-police (FATA), sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, et à la cyber-armée du Corps des Gardiens de la révolution, auxquelles s’ajoutent plus de 18 000 membres du Basij qui, « bénévolement veillent sur Internet et signalent toutes infractions et crimes commis sur les réseaux sociaux au procureur général, » s’en félicite en 2017 le substitut du procureur général du pays Abdolsamad Khoramabadi.

Cette armée de masse, entraînée par le service de renseignement iranien, a vu sa force de frappe augmenté durant le premier mandat du président Rohani, selon le Center for Human Rights in Iran. Depuis, la situation des activistes et journalistes iraniens ne cesse d’empirer. Au 170e rang, parmi les pays où exercer le métier de journaliste est jugé « excessivement dangereux » d’après Reporters sans frontières (RSF), l‘Iran est considéré comme « l’une des plus grandes prisons de journalistes au monde. »

Il n’est donc pas impossible d’imaginer que dans un futur proche, la peur des représailles pousse les dissidents à se taire, sans que personne ne s’en aperçoive, ou bien pire encore, sans que personne n’y voit d'inconvénients, car l’Internet ‘apprivoisé’ satisferait les besoins d’une grandie de la population iranienne. Ce jour-là un grand pas serait franchi vers un totalitarisme implacable, à l'iranienne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.