FNCD#5 AFROTOPIA / COMPTE RENDU DE SÉANCE / Table Ronde: Cinéma contemporains d'Afrique et des diasporas: héritages, continuités, ruptures

Le FNCD#5 s'est s’associé avec les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) dirigée pédagogiquement par Agnès Devictor. En résonance avec leur cours «Histoire du cinéma non-occidental: Afrique et Moyen-Orient» les étudiants ont couvert l’actualité du FNCD#5 à travers, notamment, des compte-rendu de séances.

Ce compte rendu a été réalisé par Agathe Auger, Robin Miranda, Camille Payen, Théo Rousseaux et Soline Travers à l'issue de la table ronde du 21 novembre 2015 qui avait pour thématique:"Cinéma contemporains d'Afrique et des diasporas: héritages, continuités, ruptures."

Cette table ronde était modérée par Melissa Thackway (enseignante spécialiste des cinémas d'Afrique à l'Inalco et à Sciences Po). Les invités étaient les suivants:

  • Ishola Akpo (artiste multimédia photographe béninois)
  • Yves Chatap (initiateur du projet www.vusdafrique.com et commissaire associé des Rencontres de Bamako - Biennale de la Photographie africaine)
  • Pascale Obolo (réalisatrice camerounaise, fondatrice de la Revue Afrikadaa)
  • Nicolas Feodoroff (critique d'art et de cinéma, programmateur au FIDMarseille)
  • Dimitri Fagbohoun (photographe-plasticien)
De g. à dr.: Pascale Obolo, Nicolas Feodoroff, Ishola Akpo, Melissa Thackway, Dimitri Fagbohoun, Yves Chatap De g. à dr.: Pascale Obolo, Nicolas Feodoroff, Ishola Akpo, Melissa Thackway, Dimitri Fagbohoun, Yves Chatap

"Dans le cadre du 5ème Festival des Nouveaux cinémas documentaires organisé par Belleville en vues, s’est tenue une Table ronde intitulée “Cinémas contemporains d’Afrique et des diasporas : héritages, continuités et ruptures”.

Après la diffusion de 6 courts métrages Expanded Cinema et Art vidéo, Pascale Obolo (fondatrice de la revue numérique Afrikadaa et réalisatrice), Nicolas Feodoroff (programmateur au FID Marseille), Ishola Akpo (artiste multimédia), Dimitri Fagbohoun (cinéaste) et Yves Chatap (commissaire indépendant et critique d’art), intervenants pluridisciplinaires, se sont exprimés sur des thèmes tels que l’identité, la représentation, le corps et la forme. Pendant presque deux heures, Mélissa Thackway, professeure à l’INALCO et à Science-Po a modéré les échanges.

  • La ré-appropriation des médiums, de l’expérimentation et de l’hybridation :
    fruits de la longue confiscation de l'image aux africains par les occidentaux ?

Après un bref historique présentant les situations des cinémas en Afrique, les propos plutôt timides au départ ont ensuite pris une forme plus décontractée pour parler de la ré-appropriation des médiums, de l’expérimentation et de l’hybridation. Comment faire après un tel passé, où l’image était confisquée aux africains par les occidentaux colonisateurs? Comment montrer sa propre réalité avec ses complexités ?

obolo
La projection précédant la table ronde a parfaitement illustré les propos des intervenants et fut une passerelle vers une discussion sur les intentions artistiques et les processus de création expérimentés. Comme l'a souligné N. Feodoroff, cet ensemble d’images, "bien qu'il n'était pas forcément destiné à l'un d'entre nous, spectateur anonyme, a touché la sensibilité de chacun en tant qu'oeuvre artistique personnelle et réflexion humaine".

Le sous-titre de la table ronde, “Héritages, continuités et ruptures” se retrouvait dans les artistes venant d'horizons différents mais partageant un héritage commun. En répondant à une question du public concernant la réception des objets filmiques présentés, D. Fagbohoun a rappelé très justement que l’Afrique, par son immensité, est le continent et la maison d'individualités et que dès lors on ne peut les réduire à un style d'images, à un genre de public. Pour répondre à une question portant sur la nécessité d’une impulsionurgente de création, il a souligné que chacun mène son combat lorsqu'il en est prêt. Quand “j’ai un sujet qui me  chagrine, je le réalise” ajoute Ishola Akpo.

Les redresseurs de Calavi © Ishola Akpo

Les redresseurs de Calavi (2011, Bénin) représente une ouverture nouvelle sur le monde extérieur, le cadre qui extériorise son monde. Le reflet du ciel (2013, Bénin) projeté durant l’intervention d’I. Akpo, illustre le manque d’eau en Afrique et la présence de celle-ci comme une bénédiction pour les Béninois. L’image vidéo est le relais de l’expression de la souffrance, du manque de biens nécessaires à la survie de l’être humain. Ces images-discours sont en rupture avec les clichés occidentaux sur une Afrique du passé comme l'a qualifiée Mélissa Thackway. Chacun cherche désormais son propre langage et sa propre forme filmique pour exprimer son histoire. Cette offre de points de vue multiples, change notre regard ignorant sur ce qu'est l'art africain en tant qu’expérience et expression de soi. Selon Yves Chatap, montrer l'art n'est pas chose aisée car il faut dévoiler ce qu'il y a derrière la matérialité : la société n’est que l’enveloppe d’une identité que les regards biaisés modèlent. Ces vidéos d’art sont des propositions en mutations constantes car elles sont le reflet d'une identité et d'une représentation de soi en construction dans un monde en mouvement.

Le Reflet du Ciel © Ishola Akpo Le Reflet du Ciel © Ishola Akpo

Cette question de la représentation nécessite une contextualisation, proposée par Mélissa Thackway : l’Afrique étant colonisée au moment de la création du cinéma (1895), elle fut filmée avant même que les réalisateurs africains ne puissent prendre eux-mêmes la caméra. Dans les pays sous domination coloniale française, le décret Laval de 1934 interdit de facto tout droit de regard aux Africains. L’Afrique a ainsi été longtemps vue et connue par les Occidentaux au travers de films de propagande coloniale, de films exotiques qui montrent une vision fantasmée, mais également par des films ethnographiques qui exposent ce qui diffère en Afrique de la culture européenne.

  • Interroger la question de la représentation

Dans les années 1960, après les indépendances, lorsque les Africains peuvent réaliser leurs propres images, leur histoire cinématographique a déjà un passé qu'ils n'ont pas choisi ; ceux qui décident de prendre en main la transmission d’une image de l’Afrique portent un héritage qu’ils n’ont pas construit. Il s'agit pour beaucoup d'utiliser l'image pour se construire ou déconstruire une identité et pour interroger la question de la représentation, thématique prégnante dans toutes les vidéos projetées dans la séance intitulée “Expanded Cinema”. Les arts ont un statut différent en Occident et dans les diverses cultures africaines. Dans ces dernières, la distinction entre art et vie est moins signifiante entraînant une plus grande perméabilité entre documentaire et fiction.  Cette fluidité s’observe d’ailleurs dans le work-in-progress de Pascale Obolo, où des danseurs exécutent des performances devant le film de propagande Mon Cameroun, elle confronte ainsi le cinéma colonial allemand et la captation de danse contemporaine.

Elle pose la question centrale de la manière de se raconter, de se narrer au travers de la vidéo. Le corps, en tant qu’enveloppe charnelle, est un reflet de l’identité en mutation qui trouve son importance dans la relation entre la mémoire historique et la mémoire personnelle et corporelle. P. Obolo établit un lien entre la mémoire du corps et celui de l’espace public, chargé de monuments de l’époque coloniale qui ont paradoxalement peu changé d’usages politiques après les décolonisations. En créant des mémoriaux éphémères aux résistants camerounais, elle interroge les liens entretenus avec ces vestiges du passé. Yves Chatap remarque, quant à lui, que le corps est toujours au centre des œuvres présentées : du corps musclé des Redresseurs de Calvi d’I. Akpo à la présence de celui de l’artiste (Me, Myselves and You), voire à l’absence de tout corps dans Papa was a Rolling Stone de Fagbohoun.

Me, Myselves and You © Dimitri Fagbohoun Me, Myselves and You © Dimitri Fagbohoun

Papa was a rolling stone © Dimitri Fagbohoun Papa was a rolling stone © Dimitri Fagbohoun

Pour s’exprimer, P. Obolo explique qu’elle a dû trouver son langage propre et donc déconstruire les acquis de ses études classiques de cinéma en France. Elle choisit ainsi, comme les autres artistes présents, de mettre en avant une hybridation des pratiques artistiques (photographie, vidéo, installation, danse, etc.). Ces derniers cherchent ainsi leur identité par le biais de la forme et de son expérimentation. Ils se nourrissent de leur parcours pour créer des œuvres hybrides, à l’instar d’I. Akpo qui dans ses vidéos, est, aux frontières de la performance. Ce dernier considère d’ailleurs la photographie et la vidéo comme un seul et unique medium dans son travail, l’autre pôle étant la performance. Cela montre bien que chaque artiste s’approprie les moyens dont il dispose. L’œuvre sous forme d’images animées dispose alors d’un statut différent de celui qu’a le cinéma institutionnalisé, qui est largement normé (clivage entre documentaire et fiction ; durée ; feinte de l’absence de la caméra) N. Feodoroff ironise d’ailleurs sur la volonté de certains cinéastes de se diriger vers l’art vidéo pour être considéré comme de « vrais artistes ».

  • La disparition de la notion même de "cinéma"

La table-ronde a en définitive mis en lumière la disparition de la notion même de cinéma au profit d’ « objet filmique » pour Obolo ou « vidéo » pour Akpo. En remarquant la propension des artistes contemporains – notamment africains – à tendre vers l’installation, Chatap ressent une volonté de dépassement du cinéma, comme médium presque passéiste. L’hybridation permettant d’habiller l’image, de la faire sortir de son simple statut de cinéma. Il rejoint alors le programme révolutionnaire de Gene Youngbloog, théoricien américain des médias, posé dans son ouvrage Expanded Cinema (1970). Ce dernier voyait l’idée même du cinéma, comme un film racontant une histoire dramatisée de manière à capter les affects d’un spectateur, obsolète et vouée à disparaître. Si l’histoire ne lui donne pas raison, il reste perspicace au regard des discours tenus par les artistes présents, dégageant une envie de sortir des voies classiques, et occidentales de narration que propose le cinéma. Comme Fagbohoun qui s’oppose d’ailleurs directement à Y. Chatap en défendant l’idée que l’installation permet non pas d’habiller la vidéo mais de la rendre d’autant plus signifiante, de la faire « aller plus loin ».

De g. à dr.: Ishola Akpo, Melissa Thackway, Dimitri Fagbohoun, Yves Chatap De g. à dr.: Ishola Akpo, Melissa Thackway, Dimitri Fagbohoun, Yves Chatap

N. Feodoroff questionne lui véritablement la terminologie non-signifiante du cinéma autour d’un « non-lieu » que serait la salle de cinéma. De la même manière, Jacques Aumont (Que reste-t-il du cinéma ?, 2012) unifiait les pratiques visuelles autour de la notion d’ « images en mouvement », un « cinéma hors-les-murs » sortant de sa logique spectatorielle et de la séance comme unité de manifestation. En effet, l’hybridation des œuvres amène l’image en mouvement dans de nouveaux espaces, comme ceux muséaux. Ce décloisonnement transforme et renouvelle les processus de création qui se détournent totalement de la figure du spectateur. Obolo affirme bien que la création est histoire de « comment » et non de « pour qui ». Néanmoins, cette dynamique de sortie du cinéma ne peut se comprendre sans la prise en compte du cruel manque d’infrastructures cinématographiques en Afrique. Akpo avoue qu’il ne peut entrevoir le cinéma dans son processus de création alors qu’il travaille dans un pays, le Bénin, qui ne dispose d’aucune salle. Ainsi, le rapport à l’image en mouvement en Afrique est-il une rupture avec les modes de narration classique et occidentale ou une façon de passer outre les manques structurels, fruits de la longue confiscation de l’image par les Occidentaux ? 

 


Bravo et merci à Agathe Auger, Robin Miranda, Camille Payen, Théo Rousseaux et Soline Travers ainsi qu'à tous les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma d'Agnès Devictor.

Découvrez les photos de la séance sur Flickr !

Retour sur la table ronde vue par la revue Effeuillage du CELSA

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