ENTRETIEN / Philippe Lacôte, réalisateur de "Run", film ivoirien sélectionné au Festival de Cannes 2014

A l'occasion de la 4ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires qui s'est déroulé du 14 au 23 novembre à Paris, Les Lilas et Phnom Penh, Belleville en Vues a réalisé des « Chroniques du Festival ». Tout au long de l'année, l'association propose également des articles valorisant la jeune création documentaire, les créations contemporaines, les cinémas du monde et les nouvelles écritures interactives.


Belleville en Vues a rencontré Philippe Lacôte pour échanger sur son premier film de fiction RUN, présenté dans la sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2014, qui sortira en salles en France et en Côte d'Ivoire le 17 décembre prochain.

Run - Bande-annonce officielle - Le 17 décembre au cinéma © bacfilms


Philippe Lacôte, à propos de RUN, son film ivoirien sélectionné au Festival de Cannes 2014

"Ca faisait 29 ans qu'il n'y avait pas eu de film ivoirien à Cannes. Et d'une certaine manière, cela faisait 10 années que nous n'avions pas vu des images de la Côte d'Ivoire à part dans l'actualité guerrière." 

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Parcours de Philippe Lacôte

Né en 1971 à Abidjan, Philippe Lacôte grandit à proximité d’un cinéma : « Le Magique ». Parallèlement à des études de linguistique, il se passionne pour la radio avant de s’orienter vers le cinéma et de tourner ses premiers courts métrages. En 1989, il réalise une série de portraits sonores sur la chute du Mur de Berlin, puis, quatre ans plus tard, signe son premier court-métrage Somnambule, tourné en noir et blanc. En 1995, il tourne Le Passeur, court-métrage en noir et blanc avec Denis Lavant, sélectionné au Festival International de Rotterdam, puis coréalise, avec Delphine Jaquet, Affaire Libinski (2001), court métrage en images fixes dans la lignée de La Jetée de Chris Marker. En 2001, il ressent la nécessité de renouer avec l’approche documentaire : Cairo Hours est un portrait de la ville du Caire à travers les déambulations des jeunes écrivains égyptiens du mouvement 90. Un an plus tard, le 15 septembre 2002, il part en Côte d’Ivoire pour entreprendre un film sur ses amis d’enfance. Trois jours après, la rébellion éclate. Il décide alors de filmer son quartier, Wassakara, dans la banlieue populaire de Yopougon, au cours des trois premières semaines du couvre-feu. Ce travail va durer 5 ans et donnera un objet à la frontière entre l’essai, le documentaire et le journal intime : Chroniques de guerre en Côte d’Ivoire. En 2010, Philippe Lacôte produit Burn it up Djassa (Le Djassa a pris feu) de Lonesome Solo, tourné en 11 jours dans la banlieue d’Abidjan, et présenté au Festival International de Toronto et à la Berlinale 2012 dans la section Panorama. En 2013, il signe To Repel Ghosts, fiction autour du voyage méconnu de l’artiste Jean-Michel Basquiat en Côte d’Ivoire.

Entretien avec Philippe Lacôte

Belleville en vues : Pourquoi avoir décidé de donner une suite à ton essai documentaire Chroniques d'une guerre en Côte d'Ivoire, sous la forme de la fiction ?
Philippe Lacôte : En tournant Chroniques d'une guerre en Côte d'Ivoire dont la réalisation m'a pris 7 ans, j'avais l'impression que le réel disait seulement une partie du conflit ivoirien. Il y avait toute une dimension humaine ou mystique qui n'était pas donnée. C'est ce que j'ai voulu rendre par la fiction. 

Belleville en vues : Ta filmographie concentre 10 films et nombre d'entre eux ont un lien avec, si ce n'est la Côte d'Ivoire, le continent Africain. Pourrais-tu revenir là-dessus ?
Philippe Lacôte : Je suis né en Côte d'Ivoire même si j'ai commencé à faire du cinéma en France. Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire est le lieu dans lequel j'ai envie d'inscrire mes histoires. C'est vrai que j'aime les cinéastes comme Raoul Peck, comme Rithy Panh qui endossent l'histoire de leur pays.

Belleville en vues : Quel est l'état actuel du secteur de la cinématographie en Côte d'Ivoire ?  Est-ce que cela a un lien avec le fait que tu aies une société de production en France et une autre en Côte d'Ivoire ?
Philippe Lacôte : Je suis partie prenante des deux structures qui produisent ce film (Wassakara Productions à Abidjan et Banshee films à Paris) pour une simple raison : en tant que réalisateur, l'économie doit s'adapter à l'artistique. Mais ces structures produisent d'autres films et d'autres réalisateurs. En Côte d'Ivoire, nous avons lancé des ateliers de formation réguliers. Ca commence à bouger. Il y a un effort des autorités. RUN a bénéficié du fonds ivoirien du cinéma, et 2 autres long métrages après moi.

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Belleville en vues : Qu'est-ce que cela a représenté pour toi et peut-être aussi la Côte d'Ivoire, le fait que ton film soit sélectionné à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard cette année ?
Philippe Lacôte : Ca faisait 29 ans qu'il n'y avait pas eu de film ivoirien à Cannes. Et d'une certaine manière, cela faisait 10 années que nous n'avions pas vu des images de la Côte d'Ivoire à part dans l'actualité guerrière. Donc c'est bien. Pour moi, c'est une réelle visibilité de mon travail. Cela veut dire qu'il faut continuer à préciser les choses, à faire d'autres films, à ne pas aller là on vous attend.

Belleville en vues : Quelques mots sur tes projets futurs ?
Philippe Lacôte : Mon prochain film - si un autre ne vient pas se glisser entre - s'appellera IF GOD SAYS YES. If god says yes... no one can say no. C'est le pendant du roman de l'écrivain Ahmadou Kourouma dont le personnage principal ne cesse de répéter: " Allah n'est pas obligé… de faire les choses justes". Ca se passe dans la prison d'Abidjan. C'est le portrait de la Côte d'Ivoire après la guerre, ce cauchemar éveillé dont nous sortons à peine.

Belleville en vues : Quel lien fais-tu entre la montée du nationalisme en Côte d'Ivoire et celle que nous connaissons par ailleurs en Europe ?
Philippe Lacôte : La crise économique. Donc bouc émissaire, donc l'étranger.

Entretien réalisé le 8 décembre 2014 par Farah Clémentine Dramani Issifou. 


Site Internet du distributeur de Run

 

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