FNCD#5 AFROTOPIA / COMPTE-RENDU DE SÉANCE / Expanded Cinema#2: Cinéma et Musique

Le FNCD#5 est heureux de s’associer avec les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) dirigée pédagogiquement par Agnès Devictor. En résonance avec leur cours «Histoire du cinéma non-occidental: Afrique et Moyen-Orient» les étudiants couvrent l’actualité du FNCD#5 à travers, notamment, des compte-rendu de séances.

Ce compte rendu a été réalisé par Romane Chevallier à propos de la séance du samedi 21 novembre EXPANDED CINEMA#2: Cinéma et Musique lors de laquelle a été diffusée Martinik Muzik, un documentaire audio réalisé par David Commeillas d'ARTE Radio qui a suivi Christophe Chassol sur l'île de ses ancêtres, la Martinique, dans une plongée musicale. L'écoute a été suivie de la projection du film de Chassol Big Sun qui s'est rendu en Martinique afin de capturer des éléments constitutifs de l'identité sonore de l'île. 

David Commeillas et Chassol au FNCD#5 David Commeillas et Chassol au FNCD#5
 "Présentée le 21 novembre aux Ateliers Varan dans le cadre du cycle « Expanded Cinéma », cette séance proposait d’explorer les relations entre musique et cinéma. Le terme « d’expanded cinéma » est défini par le FNCD comme « un renouvellement des pratiques cinématographiques à rebours des cadres et des supports habituels ». L’objectif est ici de bouleverser les genres, rapprocher les médiums, questionner la forme cinématographique et de sortir de l’expérience classique de la salle de cinéma. Pour illustrer le lien entre musique et cinéma, le compositeur et réalisateur martiniquais Christophe Chassol était mis à l’honneur. La séance s’articulait autour de deux œuvres. La première était la création sonore Martinik Muzik de David Commeillas, journaliste et éditeur de contenu numérique. D’une durée de 30 minutes et diffusée en avant-première française, cette œuvre permettait d’introduire la projection de Big Sun. Elle prenait la forme d’un entretien radiophonique avec Christophe Chassol où ce dernier expliquait son rapport personnel avec la musique antillaise : son héritage depuis les années 60, les groupes iconiques de son enfance comme La Perfecta ou encore son apprentissage de la musique avec son père. La soirée s’est poursuivi avec la projection du documentaire Big Sun. Œuvre inclassable, le choix de programmation de ce film est précisément d’interroger la définition de documentaire.

Bande-annonce de BIG SUN © Chassol

Martinique & Musique

Troisième volet d’une trilogie initiée en 2011 avec NOLA Chérie puis Indiamore en 2013, Big Sun se présente avant tout comme une promenade sensorielle. À travers une succession de rencontres se dresse un portrait visuel et sonore de la relation que la Martinique entretient avec la musique : comment est-elle créée, jouée, échangée et partagée ? Le documentaire est divisé en trois chapitres clairement identifiés: la nature, la langue (le créole) et le carnaval. À la manière d’un disque, chaque partie est composée de plusieurs rencontres avec différentes personnes auxquelles est associée une mélodie. Par un jeu de montage, Chassol traduit en note le pépiement d’un oiseau, une phrase prononcée à la volée sur un marché ou pendant une partie de domino. Du do au sol, les instruments de musique, au sens strict du terme, reprennent ces notes et une véritable musique se crée sur les images. Ici les personnes filmées sont rarement nommées, leurs paroles ne sont pas toujours sous-titrées, il n’y a pas « d’histoire » à proprement parler : la musique est l’héroïne de ce voyage. Cette œuvre totalement nouvelle, atypique et hybride poursuit le projet défendu par Chassol « d’harmonisation du monde » : son objectif est d’extraire la musicalité de notre environnement naturel et social, ce qu’il nomme les ultrascores,  pour en révéler toute la beauté et la puissance. D’une façon tout à fait subtile et poétique, il livre un portrait de la musique antillaise et de la Martinique, loin des clichés habituels du zouk et de « la plaque tournante de la drogue » pour reprendre ses propos.

Le film est parsemé de multiples références, témoins du patrimoine musical de Chassol : une mélodie d’Eugène Mona reprise par un flûtiste fascinant, quelques accords de Debussy calés sur le flow d’un jeune rappeur ou encore des influences de jazz. En faisant corps avec les images, la musique se fait tantôt expérimentale avec les oiseaux, envoûtante sous les doigts du flûtiste, drôle et impertinente avec les jeunes de la plage, rassurante et familière en compagnie d’Alix et Lisa ou encore bouillonnante et explosive au carnaval. Si la musique est le protagoniste principal du film, elle est indissociable des personnes filmées. L’omniprésence de la lumière (le soleil est toujours présent, même la nuit sur la plage éclairée par les puissants lampadaires), la répétition des scènes par le montage et la façon de filmer le mouvement subliment les intervenants qui deviennent de véritables personnages, à la manière d’un film de fiction.

Image tirée de BIG SUN © Chassol Image tirée de BIG SUN © Chassol
Promenade des sens

En terminant par le carnaval, Chassol donne une ultime dimension à la musique : celle du corps qui exprime le rythme par la danse. On assiste donc à un glissement progressif du son (celui issu de la nature, un « son originel » pourrait-on dire) à la parole, qui devient chanson et enfin s’incarne dans le corps à travers la danse. La scène du flûtiste dans le cimetière est particulièrement révélatrice de cette évolution. On y voit l’arrangeur Mario Masse reprendre à l’aide d’une petite flûte en bois une mélodie d’Eugène Mona, figure musicale des années 70. Unique scène filmée en noir et blanc, il se rapproche progressivement de la caméra, au son envoûtant et presque obsédant de la mélodie. La caméra se détourne de son visage pour ne filmer plus que ses mains qui font corps avec l’instrument et qui devient hypnotique pour le spectateur. La musique de Chassol est donc une expérience sensorielle totale, loin des genres et cloisonnements disciplinaires.

Le réalisateur livre un objet documentaire totalement nouveau où la forme devient le fond et où le spectateur doit vivre, ressentir et faire l’expérience de cette œuvre avec tous ses sens : la vue, l’ouïe et le toucher. En proposant trois formats (DVD, CD et live), Chassol permet justement de profiter pleinement de cette expérience. L’énergie se faisait notamment sentir pendant la projection : les pieds battaient le rythme et les têtes hochaient au son de la musique.

La séance s’est poursuivie avec un échange entre Chassol et le public qui a interrogé son processus de création. Chassol explique qu’il se laisse avant tout porter par le pouvoir évocateur de la musique et travaille avec un musicien batteur et percussionniste pour mettre immédiatement les sons et les images en musique, faire des essais, recommencer, tâtonner pour finalement obtenir une bonne combinaison. Il souligne également qu’à l’image de Big Sun, il ne place aucune hiérarchie entre la musique et l’image, et donc entre les différents supports (DVD, CD et live). Inspirant et solaire, il a confié vouloir continuer à explorer et traduire le monde, faisant de la musique et l’image une véritable poésie sensorielle."


Bravo et merci à Romane Chevallier ainsi qu'à tous les étudiants de la Licence 3 Histoire de l’Art et d’Archéologie, parcours Histoire du cinéma d'Agnès Devictor. 

Découvrez les photos de la séance sur Flickr !

Le site internet de Chassol

À (re)lire & (ré)écouter:

La discussion de Chassol avec le public à l'issue de la séance

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