ENTRETIEN / Julien Fiorentino, co-réalisateur du film documentaire "Bamako, année 0"

A l'occasion de la projection-rencontre du film documentaire Bamako, année 0, dans le cadre de la Séance#5 [Les Ecrans d'Emmaüs], Belleville en vues a rencontré un de ses réalisateurs, Julien Fiorentino, pour échanger notamment sur la genèse du film.

Projection du film documentaire Bamako, année 0 de Julien Fiorentino et Stanislas Duhau (2013 / France-Mali / 54'), suivie d'une rencontre avec l'un des réalisateurs du film Stanislas Duhau, mercredi 18 février, à 20h30 à l'Espace culturel Emmaüs Louvel-Tessier (Paris 10ème). En savoir plus.


Belleville en vues : Pourquoi avez-vous développé ce projet au Mali ?

Julien Fiorentino : Stanislas Duhau et moi-même avons des liens assez forts avec le Mali depuis quelques années. Pour ma part, j'étais coordinateur de la structure Cinéma Numérique Ambulant (CNA) au Mali en 2008-2009 à Bamako. Par ailleurs, avec Stanislas, nous avons développé Africa Dynamo, un projet de sensibilisation environnementale, par le biais de la réalisation de films documentaires, à destination des publics jeunes d'Afrique de l’ouest. Au Mali, nous avons également travaillé avec le Collectif Yeta qui travaille dans les arts numériques et qui est partenaire de la réalisation du film Bamako, année 0.

Belleville en vues : Comment s'est déroulée l'écriture du film Bamako, année 0 ?

Julien Fiorentino : Nous sommes allés au Mali très régulièrement jusqu'au coup d'Etat du 22 mars 2012. A partir de ce moment-là, nous étions en France et nous suivions la situation au Mali avec anxiété, jusqu'à l'automne 2012, période où les négociations, sous l'égide du président burkinabè Blaise Compaoré, se sont envenimées entre la rébellion touareg représentée par Ansar Eddine et le gouvernement malien. Nous avons compris que la situation allait mal tourner et j'ai commencé à écrire un film à Paris en octobre-novembre 2012. Ce n'était pas du tout censé être un film sur la guerre, comme on le voit dans Bamako, année 0. A l'origine, nous voulions aborder les causes de l'effondrement du pays à travers le regard des habitants du Mali. C'est ce film que nous avions commencé à préparer.

Comme nous avions un peu de moyen avec l'association L'échangeur, nous avons décidé d'investir un peu dans le développement du film et avons financé un premier repérage où nous devions aller écrire le film et tourner les premières images. Nous sommes arrivés le 7 janvier 2013 à Bamako. Le 9 janvier, les djihadistes attaquaient. Le 10 janvier, la ville de Kona est tombée. Le 11 janvier, l'intervention française a commencé. Il y a eu cette période de conflit au Nord et nous nous sommes retrouvés dans cette situation avec un certain sentiment d'urgence. Les premières images du film sont celles que l'on voit au début avec le discours présidentiel du 11 janvier au JT de 20h. . Nous sommes dans la rue avec des amis et les gens se pressent pour aller écouter le discours. Et là, nous nous disons qu'il faut filmer ça. Nous nous lançons alors là-dedans et finalement le tournage ne s'arrêtera pas pendant deux mois. Nous tournerons le film d'un seul coup alors que nous étions juste censés aller faire un repérage.

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Belleville en vues : Comment avez-vous monté le financement du film ?

Julien Fiorentino : L'association française L’Echangeur (qui développe des projets audiovisuels et documentaires entre ici et là-bas) a d’abord investi 3000 euros, puis la société de production les Films Sauvages, 2000 euros. Au moment où les Films Sauvages s’associent au projet et deviennent coproducteurs du film, nous ne savions pas que la guerre allait démarrer deux jours après. Concernant les aides au Mali, nous avons réussi à obtenir des petits soutiens, capitaux pour achever le film : 5000 euros de la part de l'Ambassade de France au Mali et 4500 euros de la Coopération Suisse via Helvetas. Après le coup d'Etat, seuls les Français et les Suisses ont maintenu un soutien à la culture du fait de leur engagement traditionnel dans ce domaine au Mali. Cependant, à ce moment-là, les demandes dans ce domaine étaient bien peu nombreuses en raison de la crise, qui a laminé le secteur culturel malien. Nous avons donc pu obtenir ces financements et mettre en place une bonne post-production à Paris et obtenir un bon rendu final.

Belleville en vues : Pouvez-vous nous en dire plus concernant le travail mené avec les partenaires et producteurs du film ?

Julien Fiorentino : L’Echangeur est une association française au sein de laquelle nous collaborons avec Stanislas pour développer des projets culturels comme Africa Dynamo et des films documentaires comme Bamako année 0.
L'Echangeur a souvent travaillé avec le Collectif Yetapartenaire au Mali du film Bamako, année 0. Trois courts métrages de Chanana Madani Touré, directeur artistique de ce collectif, ont ainsi été produits par l'Echangeur. D'ailleurs, Chanana Madani Touré est le compositeur de la musique de Bamako, année 0 ainsi que notre collaborateur. Cadreur tout au long du tournage, il est quasiment co-réalisateur sur Bamako, année 0Nous travaillons ensemble depuis des années.
L'idée de s'associer à la société de production les Films Sauvages était d'essayer de trouver d'autres financements en France. Mais comme le tournage était déjà commencé, obtenir une aide du CNC ou des diffuseurs était difficile. Par contre, l'autre idée était que les Films Sauvages nous aident sur la diffusion du film. En tant que coproducteurs, ils nous ont accompagné dans le travail de postproduction et ont pris en charge la diffusion du film, en particulier dans les festivals.

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Belleville en vues : Comment avez-vous travaillé avec le chanteur malien Chanana Madani Touré ?

Julien Fiorentino : Chanana est le chanteur du groupe malien Diata Sya – un groupe que l'on peut assimiler au groupe NTM en France. C'est l'un des premiers groupes de rap malien avec un duo très connu : Chanana et N-Bee.
Chanana a travaillé avec le réalisateur Toumani Sangaré, un des fondateurs du collectif Kourtrajmé Afrika à Bamako. Il s'est donc petit à petit initié à la réalisation, d'abord de clips puis de courts métrages et de documentaire. En tant que directeur artistique de l'association malienne Collectif Yeta, il était évident que nous allions travailler ensemble.
Concernant la musique, il y a le morceau pré-existant Dancehall Manding qui est utilisé comme un extrait très court. Il y a une improvisation que Chanana fait sur une instru dans une voiture en tournage à Bamako. Il y a également la reprise d'un chant traditionnel malien Miniyamba qui a été un peu revisité à la faveur des évènements par des musiciens maliens. Chanana a interprété la chanson.
Le Mali, étant un pays de musique avant d'être un pays de cinéma, nous avons voulu faire une musique originale pour le film. Nous avions de très petits moyens pour le mettre en œuvre mais étions très heureux de pouvoir mettre en place pour la première fois une création musicale pour un film (Miniyamba). Enfin, il y a le morceau Afreeka de Moriké Keita, dit Mo DJ, l’électronique marabout des tournées internationales d’Amadou et Mariam et Salif Keita.

Belleville en vues : Pourriez-vous revenir sur le dispositif de portraits en mosaïques que vous mettez en place au sein du film ?

Julien Fiorentino : Pensé et écrit dès le départ avant le tournage, nous avons adapté ce dispositif dans l'urgence de la situation. L'idée était de mettre en scène des portraits complémentaires :  hommes, femmes, jeunes, vieux, réfugiés du Nord à Bamako, Sudistes qui allaient travailler au Nord etc. Par exemple, la personne à l'hôtel représente un peu le sous-prolétariat de Bamako. Pour lui concrètement, il ne se préoccupe pas des questions politiques qui se passent au Nord. Ce qu'il voit, ce sont les conséquences de ce qui se passe au Nord et qu'il n'a plus de travail à cause de ça. L'idée était que si on entendait le point de vue de chacun, on allait y voir un peu plus clair dans cette situation un peu complexe.
Quand la guerre s'est déclenchée, les médias français l'ont traitée comme ces nouvelles guerres technologiques, avec assez peu de profondeur. L'intention première du film est de rendre la parole aux maliennes et aux maliens et écouter ce qu'ils ont à dire.
Au Mali, quand on s'exprime, tout le monde est en rond, chacun parle calmement chacun son tour, on ne se coupe pas la parole. A la fin, tout le monde se met d’accord. C'est ce que nous avons essayé un peu de rendre à travers le film, tout en intégrant la séquence avec François Hollande qui n'était pas du tout prévue. Nous cherchions à avoir le point de vue de la foule, à être du côté des maliens dans cet évènement qui était étonnant par sa mise en scène. La construction des petites séquences au début nous ont permis de mettre en perspective de manière symbolique un an de crise au Mali.

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Belleville en vues : Le film a été projeté dans différents festivals, notamment au Festival Vues d'Afrique à Montréal. Quels sont les retours vis-à-vis du film ?

Julien Fiorentino : Le film a été sélectionné dans une quinzaine de festivals. (Montréal, Toronto, Bagdad, Dakar, Bologne, etc.). Avec Stanislas, nous allons avoir la chance d'aller présenter notre film au Festival Cinéma de Nador, au Maroc. J'ai eu la chance d'être allé présenter trois films de L’Echangeur sélectionnés au Festival Vues d'Afrique à Montréal où il existe une communauté ouest-africaine très importante. Nous espérons pouvoir diffuser Bamako, année 0 au Fespaco 2015 à l’occasion d’une projection "off" de plusieurs films produits par L’Echangeur au Mali, avec nos amis du CNA par exemple, à suivre.
En général, les retours sont positifs. Dans certains environnements plus militants, par exemple une fois au Mali, on nous a dit que "d'une certaine manière, il manquait un point de vue, que l'on n'entendait pas l'autre bord et qu'il n'y aurait pas la figure Touareg qui serait incarnée par un personnage." Cependant, il y a le personnage d'Aïcha qui est métisse, tamacheq songhaï. Elle représente d'une certaine manière la communauté. Ensuite, le film parle d'une "drôle de guerre" qui se déroule à 600 km de Bamako. Au 10 janvier 2013 au soir, on se serait un peu cru à Sarajevo avant le début du siège : personne ne peut imaginer la chute de la capitale, et pourtant les gens se demandent comment fuir en Guinée. Mais les rebelles ne sont jamais arrivés. François Hollande s'occupe de tout en ordonnant une intervention militaire française au Mali et finalement tout le monde vaque à ses occupations. Donc concrètement, en janvier, février 2013, à Bamako,  personne ne partage cet autre point de vue, il n’a pas droit de cité. Dans cette histoire, certains chefs touaregs ont fait alliance avec le diable pour essayer de faire avancer leur cause, sans doute légitime, mais j'estime en tout cas que ce n’est pas à nous d’établir un équilibre entre "les deux camps". Nous cherchons à faire entendre la parole des gens normaux. Nous ne cherchons pas à trancher politiquement, à faire une enquête historique sur les torts partagés. A ce titre, le film met en question un certain unanimisme. 

Belleville en vues : Avez-vous pu organiser des projections du film au Mali ?

Julien Fiorentino : Il y a eu deux projections au Mali : une au Collectif Yeta et une autre à l'Institut français de Bamako. On a monté tout un projet de diffusion en partenariat avec le Collectif Yeta et le CNA (Cinéma Numérique Ambulant)le CNA étant l’un des très rares diffuseurs cinématographiques dans un pays comme le Mali. On a proposé aux partenaires qui nous ont soutenu un projet de tournée nationale de diffusion du film, d’ateliers d’écriture et de réalisation de films autour de la prévention des conflits. Ils sont favorables au projet, mais pourront-ils l’accompagner ? Le Mali est en situation de conflit latent et les fonds se concentrent désormais sur l’action militaire et les projets d’urgence. De plus, les acteurs internationaux de la réconciliation au Mali, comme la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali (Minusma) et l'ONU, ont des moyens considérables et s’improvisent parfois eux-mêmes opérateurs culturels, en organisant des tournées de projection par exemple. Un travail que des acteurs culturels locaux mettaient en œuvre efficacement avant la crise et pour lesquels les difficultés s’accumulent aujourd’hui.

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Belleville en vues : Avez-vous pensé à un projet Bamako, an 1 ?

Julien Fiorentino : Oui, le film est en écriture. Nous voudrions revenir au principe initial du film que nous n'avions pas pu réaliser dans Bamako, année 0, le projet initial s'étant fait balayer par la guerre. Le but était de poser la question de l'effondrement d’un pays et d’évoquer les alternatives pour repartir d'un bon pied. Maintenant, repartir d'un bon pied, c'est difficile. C’est pourquoi le titre provisoire est Bamako, an 2. L’an II, cela évoque l’idée de révolution. Les pays africains vont devoir faire face à des situations extrêmement complexes politiquement, économiquement et socialement. Il y a fort à parier que le Sahel soit amené à traverser de graves crises dans les prochaines années. Et notre point de vue est que nous ne voyons pas d'améliorations possibles à court terme. Le cinéma documentaire doit permettre de pouvoir s’emparer de cette problématique avec nos personnages afin d’esquisser une vision d’avenir pour le Mali et pour l’Afrique. Le fait d'aller au Mali très prochainement sera l'occasion d’effectuer des repérages et de finir l’écriture.

Un grand merci à Julien Fiorentino pour cet entretien réalisé le 13 février 2015 par Sandra Davené.


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"Bamako, année 0" présenté par les Films Sauvages

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