ENTRETIEN / Peter Snowdon, réalisateur du film "The Uprising"

A l'occasion de la 4ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires qui s'est déroulée du 14 au 23 novembre 2014 à Paris, Les Lilas et Phnom Penh, Belleville en vues a réalisé les « Chroniques du Festival ». Retour en textes et en images sur les temps forts de la manifestation.Entretien avec Peter Snowdon, réalisateur de The Uprising, film documentaire diffusé dans la cadre de la section "Printemps des cinémas arabes" du festival.Entièrement construit à partir des images amateurs des manifestants des Printemps Arabes, The Uprising raconte une révolution imaginaire composée de, inspirée par, et rendant hommage aux révolutions réelles.

A l'occasion de la 4ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires qui s'est déroulée du 14 au 23 novembre 2014 à Paris, Les Lilas et Phnom Penh, Belleville en vues a réalisé les « Chroniques du Festival ». Retour en textes et en images sur les temps forts de la manifestation.

Entretien avec Peter Snowdon, réalisateur de The Uprising, film documentaire diffusé dans la cadre de la section "Printemps des cinémas arabes" du festival.

Entièrement construit à partir des images amateurs des manifestants des Printemps Arabes, The Uprising raconte une révolution imaginaire composée de, inspirée par, et rendant hommage aux révolutions réelles. C’est une immersion, à la première personne, dans un moment fragile et irremplaçable où la vie cesse d’être une prison, et tout redevient possible. Peter Snowdon a vécu en France, Egypte, Inde et Belgique, ce qui lui a permis de pratiquer divers métiers, notamment celui de journaliste, et d’assister, de près ou de loin — et même parfois de participer — à nombre de luttes sociales et politiques. Depuis 2000, il crée aussi des films, d’abord documentaires, ensuite expérimentaux, plus récemment des fictions.

Entretien avec Peter Snowdon, réalisateur du film The Uprising

« On a donc fini par assumer quelque chose qu'on rechignait à faire au départ : monter le film en ignorant toutes les frontières qu'on a pourtant l'habitude d'utiliser et de disséquer pour comprendre cette région. Aussi, il me semblait intéressant de détruire des frontières qui sont en partie des constructions coloniales et qui sont maintenues par des chefs d'Etat contestés par ces révolutions. »

Belleville en Vues
Comment s'est effectuée la sélection des images amateurs qui se trouvent dans votre film ?

Peter Snowdon
Le choix des images s'est fait de manière progressive. J'ai commencé par collecter des vidéos que je voulais partager avec des amis qu'ils n'auraient peut-être pas vues eux-même que je trouvais en soi exceptionnelles. J'avais l'impression de recevoir différents médias, plusieurs courts métrages assez extraordinaires. Un jour j'ai vu à Paris, peu de temps après la révolution égyptienne, un film qui avait été fait sur le mouvement vert en Iran en 2009 <Fragments d'une révolution (ndlr)> et qui utilisait des vidéos Youtube. J'ai été très impressionné par la qualité plastique, par l'effet très fort, à la fois très immédiat et très distancé de ces images sur grand écran. Et je me suis posé la question : est-ce inhérent aux images Youtube ou est-ce le résultat d'un travail de post-production considérable ?

Plus ou moins au même moment, j'ai eu une proposition du Collectif Jeune Cinéma de programmer une soirée au Cinéma La Clef autour des Révolutions arabes et du travail des artistes vidéastes. Ayant peu de temps pour y travailler, j'ai proposé une programmation qui mêlait d'anciens films d'artistes et ces vidéos Youtube que je collectionnais et dont j'avais fait des petites séquences de façon artisanale. Lors de la projection, j'ai été frappé par deux choses. D'une part, les vidéos Youtube ont cette particularité qui permet de les projeter sans un grand travail. Je pense que c'est lié aux algorithmes de compression qu'utilise Youtube qui donnent une sorte d'anti-pixellisation et qui font que l'on est souvent plus proche d'un jeu vidéo ou de la peinture à l'huile que de ce qu'on pensait être la vidéo avant à l'époque des cassettes VHS. De l'autre côté, j'ai constaté que les gens avaient beaucoup plus envie de parler des vidéos Youtube que des vidéos d'artistes. L'intérêt pour ces vidéos n'était plus seulement un attrait personnel dû à mes connexions avec l'Egypte, au contraire il était plus vaste.

J'ai alors décidé de « fabriquer » un programme autonome de plusieurs vidéos d'artistes afin que chacun puisse le diffuser sans avoir à en payer les frais de location. C'est donc à partir de ce moment-là que j'ai commencé à vouloir créer une anthologie. En novembre 2011, j'ai montré cela à Bruno Tracq, un ami qui a monté et produit plusieurs de mes films et il a trouvé cela génial. Il m'a même poussé à aller plus loin pour en faire un « vrai film » qui pourrait être vu par beaucoup plus de personnes, tout en intégrant ces matériaux récoltés sur Youtube. Il s'agissait pour cela de trouver un langage approprié qui permette de sortir d'un cercle restreint de cinéphiles, d'intellectuels ou d'arabisants pour aller vers un public plus large. On s'est alors lancé dans cette aventure et ce qui a été assez frappant, c'est que nous avons passé beaucoup de temps avant de comprendre qu'il fallait sortir totalement de l'approche anthologique que j'avais initialement pour construire une narration. J'avais en effet déjà créé un récit pour ce qui concernait l'après-révolution. Ça me paraissait être la seule manière pour parler de ce moment là.

Construire une narration a nécessité une grande variété de vidéos car un film ne peut être une collection de « belles » vidéos ou une série de points forts sinon il n'y a pas de rythme. Il fallait donc trouver des vidéos beaucoup moins fortes, beaucoup moins intenses pour créer une narration, qu'on ne soit pas tout le temps en train de s'extasier...Cette partie-là du travail de collecte est beaucoup plus difficile car tu ne peux pas chercher sur Youtube  « rue tranquille en Lybie », etc ; ce critère de recherche n'existe pas.

J'ai participé il y a quelques jours à une réunion en Turquie où deux activistes allemands ont développé un logiciel pour archiver les vidéos car Youtube n'est pas un écosystème développé pour faire de l'archivage, c'est de la « télévision »...Ils ont développé une application extraordinaire sur laquelle tu peux faire des recherches selon plus de 3000 critères. Sur Youtube tu es limité par le texte, c'est donc souvent par hasard que je tombais sur plusieurs vidéos tournées dans le même lieu en même temps.

Au total, il y a eu 2 périodes très différentes de collectes de données sur Youtube, une en 2011 puis l'autre en 2012.

Belleville en Vues
Comment avez-vous travaillé l'articulation entre les images amateurs ainsi récoltées et l'écriture filmique ?

Peter Snowdon
Une des raisons qui m'a poussé à faire ce film est que j’observais les personnes qui filmaient <les révolutions (ndlr)> en train de se regarder, s'imiter et s'inspirer les unes les autres. Je voyais cette énergie révolutionnaire qui circulait non pas dans un seul pays mais dans plusieurs pays. L'emblème de cela est une vidéo qui arrive très tôt dans mon film où l'on voit un homme à Tripoli en février 2011 qui avance dans la nuit, il essaie de convaincre les gens de le rejoindre sur une place. J'ai découvert cette vidéo sur Facebook car des amis égyptiens l'avaient commentée en disant qu'ils se reconnaissaient dans cet appel. Il s'en est suivi toute une conversation entre des amis au Caire sur le fait qu'ils se retrouvaient dans cette vidéo, qu'ils retrouvaient leurs vécus, leurs ressentis. Pourtant, quand j'ai demandé à un ami de me traduire la vidéo, il a fait de nombreux contresens car il ne comprenait pas exactement ce que la personne disait. J'en ai conclu que les gens se regardaient et que moi en tant qu' « élément extérieur », je ne voyais que la partie émergée de l'iceberg de la Révolution. J'ai bien sûr tout a fait conscience que ce que je voyais est seulement un des réacteurs qui permet aux mouvements de se mettre en place et de s'organiser.

C'est à partir de là que je me suis dit que créer un film où l'on pourrait observer cette circulation pourrait être intéressant. Le travail de montage que nous avons fait avec Bruno Tracq a été de comprendre qu'il fallait une narration et qu'elle impliquait de monter le film comme si nous étions dans une continuité spatio-temporelle. En effet au début, je faisais une compilation de vidéos qui se ressemblaient. Or cette forme linéaire est intéressante pour les chercheurs, pour une installation dans une galerie d'art mais pas pour un film. On a donc fini par assumer quelque chose qu'on rechignait à faire au départ : monter le film en ignorant toutes les frontières qu'on a pourtant l'habitude d'utiliser et de disséquer pour comprendre cette région. Aussi, il me semblait intéressant de détruire des frontières qui sont en partie des constructions coloniales et qui sont maintenues par des chefs d'Etat contestés par ces révolutions. Je me rappelle d'une phrase de l'ouvrage Apologie pour l’insurrection algérienne (2001) de Jaime Semprun : « on ne sait pas ce qu'il va advenir de cette insurrection, tout ce qu'on sait c'est qu'il n'y a jamais eu de révolutionnaires dans les temps modernes qui étaient aussi isolés que ceux d'Algérie en ce moment. » Pour moi faire ce film, c'était aussi une manière de rompre cet isolement. Même si cette circulation fictive qui réunit ces gens ne correspond peut être qu'à une partie de la réalité, elle a néanmoins une fonction symbolique puisqu'elle peut donner des idées à d'autres. Pour reprendre ce que disait Tahar Chirkaoui cette après-midi <lors de la table ronde « cinémas arabes et nouveaux médias : de nouvelles images pour mémoire » (ndlr)>: « le cinéma peut être représentation ou projection ». C'est exactement ce que je voulais faire dans ce film  : superposer plusieurs couches de projections. Il y a certainement une projection personnelle. Je me suis reconnu dans ces images, dans cette façon de filmer approximative et bancale, qui est la manière dont j'aime filmer. Il n'y avait aucune raison du coup que j'aille filmer moi-même puisque ces images existaient déjà. Puis, il y a aussi la projection d'un autre avenir, d'une autre histoire en cours. Le cinéma documentaire n'est pas obligé de documenter le passé, il peut projeter l’avenir de manière plus active qu'une personne qui parle pendant que des images défilent. Nous ne sommes pas obligés d'avoir une relation « au pied de la lettre » avec un document. Une image peut être aussi de l’ordre du « Et si... ».

J'espère que ça donnerait l'envie à d'autres de faire la même chose...

 

Propos recueillis par Farah Clémentine Dramani Issifou le 15 novembre 2014.


Pour aller plus loin :
Le site Internet du film The Uprising

 

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