ENTRETIEN / Soufiane Adel, réalisateur de GO FORTH, film d'ouverture du [Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires]

A l'occasion de la 4ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires qui s'est déroulé du 14 au 23 novembre 2014 à Paris, Les Lilas et Phnom Penh, Belleville en Vues a réalisé les « Chroniques du Festival ». Retour en textes et en images sur les temps forts de la manifestation. Entretien avec Soufiane Adel, réalisateur de Go Forth, film d'ouverture du Festival.

Le réalisateur Soufiane Adel et sa grand-mère Taklit Adel. © Soufiane Adel Le réalisateur Soufiane Adel et sa grand-mère Taklit Adel. © Soufiane Adel

A l'occasion de la 4ème édition du Festival des Nouveaux Cinémas Documentaires qui s'est déroulé du 14 au 23 novembre 2014 à Paris, Les Lilas et Phnom Penh, Belleville en Vues a réalisé les « Chroniques du Festival ». Retour en textes et en images sur les temps forts de la manifestation.

Entretien avec Soufiane Adel, réalisateur de Go Forth, film d'ouverture du Festival.

Soirée d'ouverture du FNCD#4 avec Soufiane Adel venu présenter son film GO FORTH / 14 nov. 2014. © Belleville en vues / FNCD Soirée d'ouverture du FNCD#4 avec Soufiane Adel venu présenter son film GO FORTH / 14 nov. 2014. © Belleville en vues / FNCD

« Les drones sont aussi ce moyen de représenter le territoire autrement, en changeant le point de vue, car il s’agit dans ce projet de m’éloigner des stéréotypes de la banlieue, des cités, tout en reliant le territoire à son histoire (…). Ce qui m’intéresse ici, c'est de porter un regard poétique sur la banlieue, intime. Loin d’un regard sociologique, démonstratif ou explicatif.» 


À travers le portrait d’une femme de 79 ans, Taklit Adel, ma grand-mère, née en Algérie et vivant en France depuis 60 ans, se noue à la fois le fil de la petite et de la grande Histoire et l’exploration de la banlieue et de son ensemble. Soufiane Adel utilise avec finesse et sensibilité images super 8, images du présent et images surprenantes et inédites de sa banlieue natale tournées au moyen d’un drone, pour donner à voir, à penser et pour se réapproprier une histoire personnelle prise dans l’histoire collective.

GO FORTH de Soufiane Adel (Trailer) © Soufiane Adel

Belleville en vues : Dans votre film vous explorez la banlieue, on peut notamment y voir des plans sublimes que vous avez réalisés à l'aide d'un drone. Quel regard portez-vous sur la banlieue, en quoi est-il différent ?

Soufiane Adel : En septembre 2012, ma grand-mère paternelle est hospitalisée pour une grave infection rénale. Je lui rends visite à l’hôpital, à cette occasion nous avons une longue discussion, et je constate que c’est la première fois que nous parlons.
À sa sortie de l’hôpital, je suis allé à sa rencontre, chez elle. Je suis arrivé à la cité des Mordacs, à Champigny-sur-Marne qui symbolisait, dans mon enfance, la peur, la délinquance, et la vie fascinante tout autant qu’effrayante des trafiquants de drogue.J’ai vu une cité verte et proprette, avec des aires de jeux au milieu desquelles des enfants jouaient tranquillement.

Ma grand-mère avait, autour de la taille, une ceinture qu’elle avait brodée elle-même, une ceinture traditionnelle kabyle. Je me suis souvenu qu’elle fabriquait ces objets. Cela m’a rappelé les femmes que je voyais dans mon enfance en Algérie, tissant sur des métiers. J’ai eu envie de la filmer comme j’avais eu envie une heure plus tôt de filmer la cité des Mordacs de Champigny-sur-Marne.
Deux images se sont télescopées dans ma tête : elle, assise sur son canapé, face à moi, et cette cité qu’elle a presque toujours habitée, que je voulais voir de haut, très loin et de près, très bas, sur le terrain. Aborder la banlieue de haut, d’un point de vue que l’on voit rarement. J’étais en train d’imaginer un drone, filmant ce lieu, cet instrument volant embarquant une caméra, utilisé pour faire la promotion de lieux d’exceptions ou de la vidéosurveillance.

GO FORTH de Soufiane Adel. © Soufiane Adel GO FORTH de Soufiane Adel. © Soufiane Adel

Il y a quelque chose d’utopique dans certaines banlieues de France que l’on ne voit pas, une chose qui m’a bouleversé aux Mordacs : sa rénovation, une rénovation à échelle humaine, aussi belle esthétiquement que les appartements de Le Corbusier à Firminy, à Alger, à la Cité Universitaire de Paris.
J’ai vu aux Mordacs des maisons type « pavillons », perchées à 20 mètres du sol, l’image était surréaliste. J’ai eu envie de regarder ce quartier, cette cité qu’habite Taklit depuis presque toujours.
Ce territoire est en continuité avec l’Algérie, comme une liaison, comme deux territoires qui se touchent, se juxtaposent. Du ciel avec un drone (engin volant de taille réduite, équipé d’une caméra), que l’on utilise souvent pour faire la promotion de certains lieux afin de mettre en avant leur beauté vue de haut. J'ai souhaité arriver à cette sensation de territoire, de chemins, de formes, de vies, de cartographie et d’espace. Les drones sont aussi ce moyen de représenter le territoire autrement, en changeant le point de vue, car il s’agit dans ce projet de m’éloigner des stéréotypes de la banlieue, des cités, tout en reliant le territoire à son histoire. La réhabilitation de ce quartier, trois strates, comme une image synthétique de l’habitat. Cela se traduit par commencer à regarder de très haut le territoire qu’elle habite, avec un drone. Ce qui m’intéresse ici, c’est de porter un regard poétique sur la banlieue, intime. Loin d’un regard sociologique, démonstratif ou explicatif.
Il me semble que je cherche à provoquer un autre regard en faisant exister un témoignage intime, sur une vie qui a commencé en Algérie avec des images de cette banlieue de France.
Cette banlieue que je connais, s’est considérablement transformée.
Elle était d’abord une forêt, un bois, puis un bidonville, puis un dortoir, puis une cité, une ville avec ses écoles, ses carnavals, ses centres culturels Gérard Philippe, Jean Vilar ou Youri Gagarine.

Belleville en vues : Quelle possible prolongation voyez-vous entre les colonies et la banlieue  ? Comment ce lien est-il incarné par votre grand-mère ?

Soufiane Adel : En filmant une femme, apparemment anonyme, ma grand-mère paternelle, que j’ai peu côtoyée, je souhaite en tant que cinéaste, donner de l’espace, de la place, à sa parole, à son regard. Elle est Algérienne, elle est Française.
J’ai choisi délibérément ce mélange des deux histoires qu’elle raconte, à partir de récits familiaux parfois maladroits : La Grande Histoire, une histoire politique et sociale, les guerres qu’elle a connues, de la Deuxième Guerre mondiale en passant par la guerre d’Indochine, à la guerre d’Algérie, puis son histoire intime, prise dans le quotidien, sa condition familiale, et sa place de femme. Cette intimité se ressent par le fait qu’elle se met à parler en Kabyle et délaisse peu à peu le français. Elle m’a raconté une histoire, comme pour se confier à moi, elle m’a parlé de la guerre d’Algérie, des moudjahidines, de Amirouche, le célèbre chef de la Wilaya III mort au combat en 1959, de son grand-père pendant la guerre de 14-18, de son travail de domestique pour des colons Français à l’âge de 10 ans et de sa vie seule en France face aux hommes.
L’idée est alors venue et s’est imposée peu à peu de poursuivre cette exploration de la mémoire familiale et de la société Française.

GO FORTH de Soufiane Adel. © Soufiane Adel GO FORTH de Soufiane Adel. © Soufiane Adel

Nous sommes à l 'époque en 2012 et je me rends compte que l’on vient de fêter le 50ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas, et que j’ai envie de savoir, car elles sont intrinsèquement liées à mon histoire, à l’histoire personnelle de ma grand-mère avec le FLN, aux guerres d’indépendance, à l’immigration en France, aux Algériens, au continent Africain.
C’est ce qu’il me semble pouvoir trouver dans la parole de ma grand-mère, à travers ses mots et la construction de sa vie. C’est dans sa petite histoire que je cherche des liens avec la grande Histoire.
Voir ce parcours de haut, à l’échelle d’une cité. Voir son visage, au niveau d’un individu.Voir les détails de la ceinture Kabyle, ce qu’elle construit et lègue avec cet objet.

En même temps, j’ai l’impression que faire un film sur « Ma grand-mère » est un lieu commun.
Plusieurs cinéastes ont filmé leurs grand-mères ou l’équivalent pour eux. Jean Eustache dans Numéro Zéro, Wang Bing avec Fengming, Chronique d'une femme chinoise, et Naomi Kawase dans Trace, des œuvres singulières avec des approches plastiques différentes. Comme eux, je cherche à cueillir sa parole, ses gestes, pris dans une autre histoire.

Comment Taklit a été de l’avant, comment elle a construit sa vie sans chercher à être une Reine, un Leader, un Maître du Monde.
Je me sers du « slogan » Go Forth pour à la fois éclairer mon sujet et apporter une autre définition à ce mot anglais. Construire sa vie singulièrement, sans être forcément constamment dans un rapport de force. Sans parodie, ou second degré...

Propos recueillis par Farah Clémentine Dramani Issifou, le 19 novembre 2014.


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