FNCD#5 AFROTOPIA / ENTRETIEN / Safia Benhaim, réalisatrice de "La Fièvre"

Safia Benhaim Safia Benhaim

Dans le cadre du FNCD#5, La Fièvre de Safia Benhaim est projeté ce vendredi 20 novembre à 18h aux Ateliers Varan aux côtés de Field Niggas de Khalik Allah lors de la séance Émergences#4: de la photo au cinéma. La jeune réalisatrice nous en dit un peu plus sur son film. 


Le thème de l'exil, qui est au cœur de ce film et présent dans vos précédentes œuvres. Quel est le point de départ de La Fièvre

 La Fièvre fait suite à un premier film, L’Arrière-Pays, dans lequel je filmais le lien de ma mère au Morvan, en Bourgogne. Marocaine, membre d’un groupe marxiste opposée au Roi Hassan II, et réfugiée politique en France depuis 1973, ma mère avait cherché un territoire qui lui rappelle sa terre d’enfance, près de Meknès : elle l’avait trouvé dans le Morvan – ses paysages, sa lumière, lui rappelaient étrangement sa terre natale.

Un premier film sur l’exil, depuis l’exil, qui tentait d’appréhender la présence permanente, en soi, du pays perdu. À cette occasion je suis retournée au Maroc pour filmer, et j’ai eu le désir de faire un autre film, un film fait depuis un retour, qui fasse ressurgir la mémoire d’une exilée : les histoires contées dans La Fièvre sont celles de ma mère : son enfance pendant la décolonisation au Maroc, la présence magique de l’ « oncle fou », sa naissance au politique dans les années post coloniales, sa lutte…

Mais je voulais que cette histoire soit vécue « au présent », transmise au présent pour une enfant d’aujourd’hui – plus précisément une enfant de 2011, c’est à dire contemporaine du « Printemps Arabe ». C’est ainsi qu’est venue l’idée de la structure du film : une nuit de fièvre, une enfant se fait « posséder » par l’esprit d’un fantôme, une exilée de retour dans son pays natale, en quête de sa mémoire perdue. Au terme de cette nuit de délire, l’enfant se réveille, happée par le présent, par les cris d’une nouvelle lutte : celle des manifestations du 20 Février 2011 au Maroc, qui représentent la première manifestation au Maroc du « Printemps Arabe » (vite éteint au Maroc).

Je voulais que cette mémoire de la lutte des années 70 à laquelle ont participé mes parents, lutte d’émancipation, pour un peuple souverain, pour que le peuple marocain soit délivré non seulement de la colonisation mais d’une royauté totalitaire, puisse être entendue dans le présent de nouvelles luttes contemporaines. Pour faire un pont entre deux luttes, très différentes par nature, dont l’une a été écrasée par la répression, et dont l’autre est encore en suspens, au devenir incertain. 

La Fièvre de Safia Benhaim La Fièvre de Safia Benhaim

Votre film part d'une situation réelle et tend vers l'onirisme, le fantastique, avec un travail plastique très fort. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre démarche artistique? 

 

Comment raconter l’exil, comment dire, figurer ce que cela fabrique comme perception du monde ? C’est de là je crois que vient l’onirisme et le fantastique.

La fièvre raconte l’histoire de ma mère, mais sous une forme « fantomatique » : un fantôme revient dans son pays après une longue absence pour y retrouver sa mémoire perdue, en venant « hanter » une enfant de 2011. Ce geste étrange de faire de ma mère un fantôme qui « hante », est d’abord la trace de la façon dont m’a été transmise son histoire : son enfance sous la décolonisation, sa mémoire d’une lutte qui la mènera à l’exil m’ont été transmis de manière souterraine, comme en rêve - les souvenirs ne sont pas pour elles des scènes convocables à volonté mais des réminiscences, des fantômes qui ressurgissent par vagues. L’exil est au cœur des films, mais je n’ai jamais voulu faire de film « sur l’exil » :mon désir était surtout d’expérimenter comment donner forme à une perception. J’ai été élevé dans l’exil, l’exil est mon pays natal : j’ai grandi en France, mais ceux qui m’ont élevé avaient dans leurs gestes, leurs pensées, leurs rêves, un autre pays, un pays qui n’existe pas, à la fois leur pays natal, ce territoire d’enfance dont ils étaient privés, et une utopique terre à venir. Ce territoire mental sans « réalité », informe mais agissant, m’a été inoculé et a construit mon regard. Le monde est à mes yeux perpétuellement hanté par une doublure, un autre un territoire qui dédouble le visible – une sensation très ancrée dans le réel. Cette forme de fable, ou conte fantastique, qu’a naturellement prise La fièvre est ici documentaire : elle témoigne de ce que peut fabriquer l’exil comme perception du monde.

En filmant (je cadre moi-même mes films), je pars toujours du « réel » : d’une part les films s’originent à partir d’« histoires réelles », et d’autre part je filme dans des conditions documentaires – je choisi un lieu, un territoire bien délimité (dans L’Arrière-Pays, la maison de ma mère, dans La Fièvre, une bâtisse en construction/abandonnée, dans mon prochain film, une forêt…) qu’un personnage va venir hanter. Si les conditions et les lieux sont documentaires, ma perception s’apparente davantage à un dérèglement, une hallucination. 

Puis c’est au montage que s’expérimente le récit, la narration prend forme à ce moment là. Pour La Fièvre, la musique a eu une importance particulière : n’ayant pas avant le tournage écrit de réel scénario, je me retrouvais, face à l’écran de montage, devant des rushs épars, des images fragmentaires pour raconter l’histoire d’une mémoire trouée. J’avais aussi le désir de textes, ou plutôt d’une parole « muette », pour faire revenir à la surface des scènes d’enfance englouties, des réminiscences. Et le désir que toute cette mémoire revienne en une nuit, par une nuit de délire et de fièvre.  Mais c’est grâce à la musique que tout cela a pu se fondre, se cristalliser : la musique a donné un corps à la fièvre, au délire. 

Ses réponses sont extraites de deux textes que Safia Benhaïm a écrit pour le MUMA (Le Havre) et les Etats Généraux du film documentaire (Lussas).


Visionnez un extrait de La Fièvre

Visionnez le film L'arrière Pays

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