SIVENS : Ma réponse à Bernard Viguié

Suite au billet de Bernard Viguié "SIVENS: COMMENT L'OPPOSITION AU BARRAGE S'EST FAITE EMBARQUER"

Monsieur Viguié,

Vous relancez donc votre théorie du complot d’opposants au barrage de Sivens avec l’Etat. FNE et moi (et d’autres adhérents très actifs du Collectif) serions donc des traitres à la cause, FNE pour toucher des subventions et moi « pour entrer dans un jeu médiatico-politique ».

Incapable d’accepter que d’autres puissent avoir une autre lecture du droit que vous ou d’autres stratégies juridiques ou de rapport de force, vous considérez que si d’autres choix que ceux que vous préconisez ont été faits, c’est forcément louche donc il y a forcément trahison de la cause… Vous écrivez « Aucune explication ou justification valable n'a pu être donnée depuis début décembre 2014 ». Malgré toutes les réponses déjà apportées sur ces différentes critiques, vous continuez à faire comme si FNE, Maitre Terrasse, le Collectif et moi n’avions pas apporté d’explications sur nos décisions et leur processus. Tout simplement parce que nos réponses ne vont pas dans votre sens.

Pour soutenir votre thèse de la trahison, vous n’hésitez donc pas à mentir sur la réalité comme quelques exemples le prouvent. Ainsi, concernant la demande d’abrogation, vous continuez à faire croire que j’ai pris seul la décision dans mon coin : « Alors que personne n'en avait discuté en assemblée de l'association ». Il vous a déjà été répondu que c’est le CA du Collectif qui avait validé cette démarche avant envoi de la lettre, sans qu’un débat n’ait lieu puisque personne, à part vous et ceux qui l’ont suivi ensuite, n’a soulevé, avant le CA, de problème avec cette demande d’abrogation. Pourquoi refusez-vous de l’entendre ?

« Ben Lefetey refuse de communiquer les requêtes introductives d'instance aux membres individuels de Collectif Testet qui les ont demandées ainsi qu'aux opposants des Bouilles » est tout aussi faux. Lors de leur dépôt au tribunal, toutes les requêtes que le Collectif Testet a reçues ont été diffusées au CA et aux associations requérantes. Je ne dispose pas plus et pas moins de requêtes que tous les autres membres du CA. Suite à la polémique que vous avez lancée et qui a créé l’intérêt soudain d’opposants extérieurs au Collectif Testet pour les questions juridiques, il a été décidé de créer un groupe de travail comprenant des membres des Collectifs Testet et Bouilles pour traiter des questions juridiques et notamment la communication de documents. Je n’ai pas souhaité faire partie de ce groupe de travail. Ses membres ont rencontré l’avocate du Collectif, des règles à respecter ont été discutées en CA du Collectif Testet pour la diffusion des documents juridiques, le groupe de travail a avancé là-dessus. Je n’ai aucun pouvoir personnel de bloquer un document du Collectif au-delà de ma simple voix au CA si un vote a lieu. J’aimerai que vous arrêtiez enfin de me donner des superpouvoirs que je n’ai pas et dont je ne veux pas. Que chacun interroge un membre du CA du Collectif  pour s’en convaincre.

Sur le blog de Marc Laimé, vous n’hésitez pas à écrire de gros mensonges également : « Diverses rétentions d’informations de Ben Lefetey ont fait l’objet de discussions parfois tendues : Les opposants ont du attendre 15 jours pour obtenir copie de la demande d’abrogation signée par Ben Lefetey le 21 novembre. Ils ont du attendre plus de trois semaines copie de la réponse du préfet. A la réunion de coordination du 4 janvier, j’ai expliqué que les justifications de Lefetey étaient impossibles. Il avait écrit qu’il devait demander la lettre du préfet à FNE et que FNE était en vacances ! Or on s’est aperçu le 5 que cette lettre lui avait bien été envoyée par le préfet et qu’il l’avait depuis 3 semaines ! ». Apportez des preuves de ce que vous avancez ou taisez-vous ! Le Collectif n’a pas été destinataire du courrier du préfet contrairement à FNE MP dont les bureaux étaient fermés pendant les fêtes. Vous n’êtes ni adhérent du Collectif et donc encore moins membre du CA pour connaître nos prises de décision et les documents en notre possession donc comment osez vous vous prononcer ainsi sur tous ces points de manière péremptoire et mensongère ?

Vous n’êtes pas plus « impliqué depuis le début dans l’affaire de Sivens » comme le dit Marc Laimé dans un des ses articles citant votre blog. Bien que vous soyez proche du projet, vous avez commencé à intervenir quand l’affaire a été médiatisée fin octobre 2014. Vous ne vous êtes pas mobilisés avant alors que l’appui d’un ancien avocat aurait pu être utile aux zadistes et au Collectif depuis fin 2013. Quand nous sommes allés détruire symboliquement à coup de pioche le barrage illégal de Fourogue le 9 septembre 2014, que les médias en ont parlé, pourquoi n’êtes-vous pas intervenu pour informer que Carcenac et la CACG n’avaient même pas appliqué la décision de justice demandant la suspension des travaux à Fourogue ? Carcenac n’arrêtait pas de faire de la propagande sur le respect du droit, votre témoignage aurait été bien utile pour discréditer Carcenac et la CACG alors que nous subissions une forte répression sur place. A cette question sur votre silence, durant cette période cruciale vous avez déjà répondu « personne ne m'avait rien demandé »… Heureusement que les militants que vous critiquez tranquillement aujourd’hui depuis votre bureau n’ont pas attendu qu’on leur demande de lutter depuis plusieurs années car sinon le barrage serait bel et bien construit !

Vous êtes bien mal placé pour m’accuser « d’entrer dans un jeu médiatico-politique » alors que votre première intervention dans le dossier de Sivens est une tribune dans Libération le 4 novembre 2014… Pour ma part, après 20 mois de travail acharné sur le fond du dossier, des manifestations, une grève de la faim, une agression et des menaces de mort, j’ai poursuivi mon rôle de porte-parole en… portant la parole du Collectif Testet dans les médias. Le Collectif devait-il refuser toute interview car sinon c’était « entrer dans un jeu médiatico-politique » ? Je vous mets au défi de trouver dans mes propos directs dans les médias un message d’abandon de la lutte ou un dénigrement des Zadistes. Croyez-vous qu’il soit facile aujourd’hui de défendre les Zadistes dans les médias alors que la manipulation opérée par les pouvoirs publics+FNSEA et l’attitude d’une minorité de manifestants en donne une image de gens très violents ? Pourtant je l’ai encore fait sur RMC le 6 mars quand on m’accusait d’être complice des occupants violents en répondant « je suis fier que des jeunes décident de consacrer plusieurs mois de leur vie pour défendre l’intérêt général ».

Après avoir menti sur mon attitude ou les processus de décision du Collectif Testet pour mieux créer de la suspicion, vous ne faites pas mieux sur le fond à travers de nombreuses contradictions dans votre analyse.

Ainsi FNE et moi aurions fait un arrangement avec l’Etat pour que sa responsabilité ne soit pas engagée. Nous aurions secrètement signé une demande d’abrogation dans ce sens tout en le claironnant dans les médias... Mais l’Etat a refusé d’abroger les arrêtés comme nous le demandions. Donc, si nous comprenons bien votre raisonnement, l’Etat nous supplie de faire une demande d’abrogation (avec chantage ou promesse de subvention pour FNE et, j’imagine, un passage chez Drucker pour moi...) afin qu’il puisse abroger mais il ne le fait pas ensuite ! Tout ça parce que « sans accord formel du Conseil Général et de la CACG, une telle demande ne pouvait aboutir ». Pas de chance, l’Etat n’y avait sans doute pas pensé avant ! L’Etat ne pourrait pas décider seul d’abroger, est-ce le droit qui parle ainsi Bernard Viguié ? Non je ne le pense pas mais simplement la réalité ne va pas dans le sens de votre théorie alors…

A votre grande surprise, « le Conseil général vient de décider la construction d'un barrage plus petit à Sivens, qui va tout de même porter gravement atteinte à la zone humide du Testet ». Etonnant non ? Moi je pensais que le CG allait suivre nos demandes et mêmes celles des Zadistes contre le capitalisme et qu’il allait demander à Valls de mettre les militants FNSEA en garde à vue ! C’est dommage, sans FNE et moi, c’est ce qu’il allait décider…  Cher Bernard Viguié, ne faites pas comme les médias critiqués sur ce point par le Collectif des Bouilles à juste titre, ne parlez pas au futur mais au conditionnel car le nouveau barrage est loin d’être en chantier !

Nous sommes aussi accusés de vouloir trouver un compromis. Oui c’est vrai, FNE, la Confédération Paysanne et le Collectif Testet cherchons à trouver un projet de territoire qui puisse faire compromis avec assez d’élus et d’agriculteurs du bassin du Tescou. Sans avoir de relais politique majoritaire, comment arriverions-nous à imposer notre projet aux adversaires ? Est-ce même pertinent ? Nous refusons qu’on nous impose un projet et nous serions prêts à le faire si nous avions le pouvoir ? Est-ce votre conception de la démocratie Bernard Viguié ? Durant toute la négociation avec les CGs et les chambres d’agriculture, nous n’avons rien renié de nos demandes et notre réaction à la décision de la Ministre Royal (avec qui nous sommes censés faire des complots) a été très critique et menaçante en cas de passage en force. Que voulons-nous obtenir de concret à la fin et à quel prix ? Si cela vous fait plaisir que des opposants se fassent taper dessus par les milices de la FNSEA, dites-le clairement mais surtout venez vous-mêmes sur le terrain vous mettre aussi en danger !

Nous n’avons fait aucun compromis sur la responsabilité de l’Etat, du Conseil Général, de la CACG ou même de la FNSEA. Notre position est claire dans nos documents, il suffit de les lire honnêtement. Tous les recours au fond se poursuivent dans la perspective de l’annulation des arrêtés (et donc de la responsabilité de l’Etat) et une discussion juridique est ouverte sur les conséquences du choix du CG le 6 mars. Je regrette que vous ne gardiez pas votre énergie à partager votre expérience d’avocat pour aider des volontaires à attaquer juridiquement la CACG ou André Cabot comme je l’ai déjà suggéré en janvier. Les milices locales ont fait beaucoup de victimes physiques et matérielles, que faites-vous pour les aider à se défendre juridiquement ? Ce serait plus utile que de balancer des mensonges et des théories contradictoires qui pourraient diviser notre mouvement à nouveau dans un moment difficile.

Pour finir, je trouve écœurant que votre message principal, dès la décision du CG, soit de faire croire que des militants parmi les plus actifs contre le barrage depuis des années (Françoise, Christian, Grégory et moi pour le Collectif + FNE) ont joué un jeu personnel amenant à ce qu’un barrage plus petit soit fait à l’avenir à Sivens. Avec tous les opposants qui ont agi d’une façon ou d’une autre contre le barrage ces dernières années, nous avons déjà réussi à empêcher le barrage de Sivens d’être construit malgré la force de tous les partisans du projet. C’est une belle victoire que nous avons obtenu tous ensemble mais nous n’avons pas le cœur à la célébrer car Rémi Fraisse a payé de sa vie pour cela et beaucoup de gens ont souffert y compris encore lors du blocus puis l'expulsion de la Zad.

A travers la déclaration du CG le 6 mars, nous avons enfin gagné l’abandon officiel du projet initial (un projet redimensionné est bien différent de l’initial, nous sommes bien d’accord là-dessus ?). Même si la déclaration indique la volonté de réaliser tout de même un barrage à Sivens, personne ne peut prédire sérieusement qu’un barrage se fera réellement tant les conditions à réunir sont complexes et surtout du fait que nous sommes toujours nombreux à être déterminés à s’y opposer. Nous espérons qu’en plus la justice nous donnera raison lors du jugement des recours au fond (en 2016 sans doute). Je trouve dégueulasse de la part d’un ancien avocat de faire croire qu’une potentielle suspension d’un arrêté préfectoral en novembre 2014 (loin d’être démontrable vu l’expérience avec le TA de Toulouse, vous pouvez toujours défendre que c’était gagnable, vous ne pouvez pas prouver que ça aurait été gagné) n’aurait pas permis au CG de se lancer dans un barrage plus petit à Sivens. Même si le TA annule tous les arrêtés comme nous l’espérons, cela ne concerne que le projet initial. Cela n’empêchera pas le CG de relancer n’importe quel autre projet de barrage à Sivens s’il le veut et, au vu du passé, ce n’est pas sur vous qu’il faudra compter pour s’y opposer.

La décision du 6 mars est une première belle victoire collective que son contexte violent (blocus et violences FNSEA + expulsion manu militari) a malheureusement tendance à faire oublier. La décision du CG d’adapter le projet n’est pas une surprise et elle est surtout une annonce politique de campagne électorale étant donné que les élus du CG vont changer  à plus de 50% dans 3 semaines et que le CG est loin d’être capable de mener ce projet jusqu’au bout (surtout avec notre opposition toujours aussi déterminée, ce que les prochains élus sauront à leur arrivée). Il est inutile de jouer à se faire peur, il n’y a probablement pas de travaux possibles à Sivens concernant un barrage avant au moins un an, sans doute beaucoup plus. De ce point de vue, il n’y a pas nécessité de réoccuper le site de la part des Zadistes. Sur d’autres aspects de leurs revendications plus globales, c’est à eux de voir ce qu’ils veulent faire mais cela ne me parait pas réaliste à Sivens vu l’hostilité locale (pour ne pas dire plus). 

Nous espérons par contre que le CG et l’Etat vont faire des travaux de réhabilitation de la zone humide et nous allons nous battre pour cela. Tout comme nous allons refuser que l’argent du contribuable serve à payer les erreurs de la CACG (l'Etat s'est engagé à payer les pertes alors que c'est à la CACG de les assumer). Et nous allons réclamer la mise en place réelle de nos alternatives (filières locales pour la restauration collective, pratiques agro-écologiques, utilisation des réserves sous-utilisées…) comme les experts l’ont recommandé également. Il faut aussi se mobiliser pour aider tous les inculpés (notamment lors des jugements en appel) et les victimes de différents dégâts. Bref, nous pouvons encore gagner quelques batailles si nous ne perdons pas de temps en divisions inutiles…

Ben Lefetey

 

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