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Le Club de Mediapart sam. 30 avr. 2016 30/4/2016 Dernière édition

Ces femmes voilées qui nous font si peur

Entre Janvier 2012 et aujourd'hui, en Seine-et-Marne, plusieurs mères de confession musulmane et portant un foulard ont été empêchées d'accompagner la classe de leur(s) enfant(s) en sortie scolaire ou de participer à des activités annexes à l'enseignement dans l'école de leur(s) enfant(s). Ces femmes s'étaient auparavant investies sans difficulté dans la vie scolaire de leur(s) enfant(s) en apportant leur soutien à des équipes enseignantes qui ne seraient pas en mesure de proposer ces activités aux enfants sans le concours des parents d'élèves.

Ces interdictions sont justifiées par les autorités académiques qui s'appuient sur plusieurs circulaires1 dont, depuis peu, la circulaire de rentrée n° 2012 -056 du 27 mars 2012. Ce texte stipule dans son paragraphe « Garantir la laïcité » en annexe, qu' « Il est recommandé de rappeler dans le règlement intérieur que les principes de laïcité de l'enseignement et de neutralité du service public sont pleinement applicables au sein des établissements scolaires publics. Ces principes permettent notamment d'empêcher que les parents d'élèves ou tout autre intervenant manifestent, par leur tenue ou leurs propos, leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques lorsqu'ils accompagnent les élèves lors des sorties et voyages scolaires. »2 Cette circulaire entérine une pratique, déjà jugée discriminatoire en mai 2007 par la haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (HALDE)3, parce qu'elle exclut de fait les mères qui portent un foulard de la vie scolaire de leur(s) enfant(s). Nous savons très bien, malgré l'hypocrisie des institutions et des autorités académiques qui recommandent à ces femmes de revêtir momentanément « une tenue laïque », qu'aucune de ces mères n'enlèvera son foulard pour accompagner son enfant en sortie scolaire et le remettre ensuite. D'ailleurs, combien de nos grands-mères et encore aujourd'hui en Europe combien de femmes qui ne sont pas musulmanes auraient vécu ou vivraient comme un affront l'obligation de se découvrir la tête ?

Cette circulaire remet en cause la liberté de culte et d'opinion pour les parents-d'élèves, pourtant garanties à tous les citoyens par la loi de 1905 portant séparation des Églises et de l'État. Rappelons que le principe de laïcité impose le respect de la religion, du pluralisme et la neutralité de l'administration. Ce qui signifie aussi que l'administration doit se tenir à une stricte neutralité face à ses administrés, tous égaux devant elle, quelques soient leurs croyances ou opinions. Par conséquent, ces pratiques constituent une grave atteinte à la liberté individuelle dans notre société et contreviennent au principe de laïcité.

D'ailleurs, les injonctions vestimentaires de la part du pouvoir politique relèvent d'une conception totalitaire du pouvoir : pour ne prendre qu'un exemple, de 1967 à 1974, la Grèce des colonels interdisait les cheveux longs et la minijupe.

Bientôt, les parents d'élèves se verront-ils interdits de sortie scolaire au prétexte que leur tenue vestimentaire les situe immanquablement à la droite ou à la gauche de l'échiquier politique, que leurs jupes longues et leurs cheveux longs signifient trop explicitement leur ralliement à la cause de la paix dans le monde ou que leur jupe bleue marine, collier de perles et mocassin Weston témoignent de leur conservatisme ? Va-t-on m'interdire de participer à la vie scolaire de mes enfants au prétexte que, candidate aux élections législatives, mon visage sera dorénavant immanquablement associé à une opinion politique ?

Mais nous savons bien que la recommandation de la circulaire de rentrée n° 2012 -056 du 27 mars 2012, entre autres parce qu'elle s'inscrit dans un climat islamophobe nauséabond, vise les femmes musulmanes. Car, en France, à l'instar des Polonais dans les années 1930 qui étaient considérés comme des catholiques fétichistes et fanatiques et réputés inassimilables, les immigrés ou enfants d'immigrés musulmans sont aujourd'hui soupçonnés d'intégrisme et réputés non intégrables. Dès lors, n'importe quel signe religieux sera interprété comme la marque de leur « étrangeté » et du « danger » qu'ils représentent. Maintenant comme alors, s'exprime une même volonté de conservation, une même peur du changement, une même diabolisation d'un « autre », dont l'altérité est très largement construite en fonction de l'identité fantasmée et mythique des nationaux ou « français de souche » que cet « autre » sert à réifier. Un même fantasme qui nous permet de nous souder contre « quelque chose » faute d'un projet politique crédible. Un même point de vue politique réactionnaire, xénophobe, tour à tour raciste, antisémite ou islamophobe. D'où l'injonction d'invisibilité : l'immigré ou l'enfant d'immigré n'étant réputé « assimilable » qu'à condition qu'il renonce à ce qui le différencie.

C'est pour cela que le fait d'afficher ostensiblement certains signes d'appartenance religieuse, politique ou philosophique, peut-être interpréter, dans certaines conditions historiques, sociales et politiques, comme un acte d'émancipation politique et donc comme un acte de libération. C'est aujourd'hui souvent le cas du foulard qui, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire et dans l'immense majorité des cas, est revêtu librement par la femme qui le porte. Laquelle, à travers son geste, refuse de se soumettre à l'injonction d'invisibilité qui lui est faite.

C'est pour cela que le ralliement de femmes et d'hommes de gauche à cette interdiction au nom de la liberté et de l'égalité ne me paraît pas juste. Certes, les femmes musulmanes ou non qui se couvrent la tête pour sortir ou la mère en jupe plissée bleu marine et collier de perles, auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, tout comme les « veline »4 de nos plateaux de télévision, botoxées et siliconées, sont inscrites, à l'instar de toutes les femmes, dans des rapports de domination entre les sexes qui transcendent leur être individuel et modèlent leur manière d'être au monde. Certes, le vêtement et notre mise en général, parce qu'ils sont des marqueurs d'identité sociale, comptent parmi ces formes d'aliénation plus ou moins douces à travers lesquelles la violence symbolique de la société s'exerce contre l'émancipation individuelle. Et, si nous choisissons librement notre vêtement, nous nous habillons toujours en fonction d'une représentation du monde social elle-même façonnée par la position que nous y occupons. Pourtant, qui saurait déterminer entre ces formes laquelle relève de la plus grande aliénation ? Ces femmes musulmanes, juives, catholiques, ou non, qui portent un foulard ou une perruque et cachent leurs cheveux dans l'espace public ? Ces femmes bourgeoises des beaux quartiers que leur vêtement distingue tout aussi immanquablement et situe dans une tradition catholique et patriarcale ? Ou ces femmes des plateaux de télévision qui mutilent leur corps ?

Nous devons nous entendre sur la nécessité d'interdire toute contrainte violente qui s'exercerait contre la liberté individuelle mais il convient de refuser nettement une pratique discriminatoire ou totalitaire de la loi. Toutes les femmes sont libres de s'habiller comme elles le souhaitent. Et, s'il faut travailler à l'émancipation de tous les êtres humains par leur inclusion dans la communauté politique et leur participation à la vie publique, le renvoi des mères musulmanes dans la sphère domestique témoigne, au contraire, d'une toute autre volonté.

Vous pouvez signer la pétition contre cette circulaire ici :

http://www.petitionpublique.fr/?pi=MTE

____________________________________________

Notes :

1- l'article L 141-5 du code de l'éducation qui stipule que « Dans les établissements du premier degré publics, l'enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque ».

- la circulaire N° 04-084 du 18 mai 2004 qui étant l'obligation de neutralité pour le service public « aux agents et autres personnes contribuant au service public de l’éducation, quel que soit leur fonction ou leur statut », reprise dans le « Règlement départemental des écoles maternelles et élémentaires publiques de SEINE-et-MARNE » du 08 novembre 2010 au paragraphe « 3.1.3 Laïcité » : « La neutralité du Service Public est un gage d’égalité et de respect de l’égalité de chacun. Les agents et autres personnes contribuant au Service Public de l’Education, quel que soit leur fonction ou leur statut, sont soumis à un strict devoir de neutralité qui leur interdit le port de tout signe d’appartenance politique, philosophique ou religieuse, même discret. »

2(cf. Orientations et instructions pour la préparation de la rentrée 2012, NOR : MENE1209011C, circulaire n° 2012-056 du 27-3-2012, MEN – DGESCO. Consultable à l'adresse internet suivante : http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=59726)

3 Délibération n° 2007 - 117 du 14 mai 2007.

4Mot italien qui désigne les jeunes femmes dont le corps est exploité pour faire grimper l'audimat par certaines chaines de télévision.

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Tous les commentaires

Certaines sont contraintes et d'autres non. Je ne sais le poids de chaque car la distinction est parfois difficile.

Mais dans les deux cas c'est un affichage religieux intempestif.

La laicité permet dans la société civile une emprise suffocante du religieux. C'est ainsi.

La différence entre le voile et la kippa c'est que le voile a une dimension sexo-séparatiste.

Il faut que je cache le corps féminin de la vue concupiscente des hommes.

Pénible !

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L'auteur

Bénédicte Monville

Conseillère régionale d'Île de France, militante écologiste EELV, élue locale
France

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Bénédicte Monville