De la bien-pensance du fossoyeur, Macron parle d'Europe à la TV italienne

Dimanche soir à la TV publique italienne, le président Macron s'est livré à un numéro d'équilibriste entre une critique incantatoire des nationalismes et de leur résurgence en Europe tout en exaltant certains de leurs motifs saillants et en esquissant les contours d'une idéologie néolibérale-européiste qui ne propose jamais rien d'autre que la reproduction des conditions de notre vulnérabilité.

Le président Macron s'est lancé dimanche soir à la télévision publique italienne dans une opération de promotion de son projet pour l'Europe qu'il poursuivra mardi par la publication d'une tribune dans 28 pays européens.

Immédiatement, on se demande ce que sera cette Europe démocratique que Macron entend défendre quand il endosse si facilement ses habits de chef de clan et profite du porte voix que sa fonction de président de la République française lui permet, avec la complicité des institutions médiatiques (y compris donc de la télévision publique italienne) ?

Et pour dire quoi ?

Hier soir, il a commencé par qualifier le rappel de l'ambassadeur de France en Italie de péripétie. On est frappé par la désinvolture d'un président qui feint de ne pas avoir mesuré la portée symbolique de son geste dont le précédent remonte à la seconde guerre mondiale. Une portée qui n'a pas échappé à la Ligue de Matteo Salvini qui a su en tirer ce qu'il fallait pour renforcer en Italie le sentiment que l'Europe n'avait rien d'une construction entre pairs qui visait à l'amélioration des conditions de vie des populations de ses Etats membres. 

Passant sans ambages du froid au chaud, le président Macron a préféré souligner notre passé commun et la nécessité d'un futur commun sans quoi il ne peut pas y avoir d'Europe. Une communauté de destin que célèbrera le 2 mai prochain la jolie photo qu'on nous promet du président français et de son homologue italien Mattarella pour le 500è anniversaire de la mort de Léonard De Vinci. Et puis, quelle importance ont ces bisbilles entre nos deux pays quand nos populations sont confrontées au problème là encore commun de l'immigration et, en particulier, de l'immigration africaine.

Notre président, qui s'invente avec la complicité des médias dominants en héraut de la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et le nationalisme, commence donc par réaffirmer à une heure de prime time sur la première télévision publique italienne dans une émission populaire, au cas où le message ne serait pas tout à fait clair encore dans la tête de ces européen-nes qui persistent à se battre pour davantage de justice sociale et d'écologie : Quand comprendrez-vous que votre problème principal ce sont les immigrés ?!

Si le président a reconnu que l'Europe avait manqué de solidarité avec l'Italie au moment de l'opération "Mare Nostrum" (oct. 2013 - nov. 2014), il a omis de rappeler que la dernière tentative de résolution humaine du drame migratoire en Méditerranée de la part d'un Etat membre avait été empêchée par les autres Etats européens qui ont laissé l'Italie seule assumer le coût de l'opération et ont sciemment sapé ses bases idéologiques en martelant, comme François Hollande à l'époque, qu'il fallait d'abord lutter plus intensément contre les trafics. Une rhétorique reprise par le président Macron hier soir pour qui le problème de l'immigration est dû aux réseaux criminels, mafias, passeurs qui s'enrichissent sur le dos de pauvres hères dont il ne dit jamais pourquoi ils sont pauvres. Il ne sera jamais question de la politique impérialiste et néocoloniale de la France en Afrique qui continue d'y protéger ses intérêts y compris militairement, ni de la corruption et de la violence comme instruments principaux de reproduction des régimes autoritaires qui garantissent les intérêts des multinationales de l'extractivisme, du béton et de l'agriculture, ni bien sûr du Franc CFA monnaie garantie par le trésor français et dont la parité stricte avec l'Euro permet d'en faire un magnifique instrument d'accumulation et d'évasion de la richesse produite en Afrique par des élites corrompues et des entrepreneurs coloniaux, parmi lesquels plusieurs français. De cela donc, il ne sera pas question et le problème des peuples d'Europe et d'Afrique ce n'est pas le capitalisme financier et le contrôle par l'oligarchie du pouvoir politique asservi à ses intérêts. Voilà bien un trait commun entre Macron et ceux, les nationalistes, qu'il prétend pourfendre tout en usant jusqu'à la corde du même instrument de diversion qui consiste à désigner à la colère populaire les immigrés comme principaux responsables des inégalités et des injustices.

Et quand le journaliste replace ces tensions récentes entre la France et l'Italie dans un moment plus global de retour des nationalismes, quand il l'interroge sur le fait de savoir si devant tant de complexité notre époque n'aurait pas répondu avec trop de technocratie et quand enfin, il l'interroge sur la résurgence de l'antisémitisme et la singularité des formes contemporaines qu'il peut prendre, le président Macron répond que les peurs qui exacerbent les haines racistes et antisémite sont le signe du malaise de notre civilisation, que les nationalismes qui les conjuguent sont une expression de la crise des démocraties occidentales elle-même réductible à une crise de l'efficacité de l'imaginaire démocratique. On est saisi par tant de profondeur d'analyse. Puis le président de poursuivre ; l'erreur que nous aurions commise fut de penser la chute du mur de Berlin comme la fin de l'histoire alors même que la crise climatique et les déséquilibres économiques qui provoquent la crise migratoire marquent au contraire le retour du tragique dans notre histoire.

Partant et alors qu'on se demande si cette mise cause de "la fin de l'histoire" va donner lieu à une critique conséquente du capitalisme et de l'idéologie néolibérale, c'est sûrement le moment où le président dégouline avec le plus de conviction de cet humanisme expurgé de toute dimension politique qui a caractérisé son discours. Les crises climatique et économique sont traitées comme des abstractions. Le réchauffement climatique qui menace les grands équilibres écologiques et la pérennité de notre espèce ne doit rien au capitalisme industriel et à sa quête du profit, c'est-à-dire à la satisfaction des intérêts privés de la classe dominante qui se moque de la préservation de notre écosystème et de la paix. La croissance sans précédent des inégalités et de l'injustice ne doit rien non plus à la brutalité d'un système prédateur qui extrait toujours plus de valeur de l'exploitation conjointe de la nature et du travail humain pour le seul bénéfice des dominants. Quant aux grands déséquilibres économiques qui menacent nos sociétés, le président Macron propose de les conjurer par l'affirmation d'une Europe forte capable de rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine sans rien dire du prix que nos sociétés devront payer pour emporter une partie de bras de fer à laquelle il ne propose aucune issue. Autrement dit, si la réalisation du libéralisme n'est pas sans difficultés, ces dernières ne sauraient remettre en cause la pertinence du projet. 

D'ailleurs, s'il reconnait, à ce moment là, la nécessité de réaffirmer la primauté du politique sur l'économie, sa réponse à la question du journaliste sur la ligne à grande vitesse Lyon-Turin (appelée en Italie la TAV), ne laisse aucun doute possible sur sa conviction que le capitalisme peut être "adapté" mais qu'il ne saurait s'agir de le dépasser.

Rappelons au passage que les tergiversations du gouvernement italien sur la TAV (Treno a Alta Velocità) lui a valu récemment quelques remontrances de la part des ministres français des finances et du transport, trop heureux de pouvoir à leur tour tacler l'exécutif italien en s'engouffrant dans la brèche qui sépare le Mouvement 5 étoiles (M5S) et la Lega sur cette question, en donnant raison, encore une fois, au camp des nationalistes qu'ils combattent pourtant avec tant d'acharnement. Ce sont là certaines des "péripéties" que Macron a chassé d'un revers de main présidentielle hier soir.

Sur la TAV donc, la première partie de la réponse du président a consisté à affirmer qu'il faut davantage de consultation et de concertation. Les militant-es écologistes en France qui de Bure au CDG express en passant par Notre Dame des Landes peuvent témoigner du sens aigu d'Emmanuel Macron pour le dialogue, pour ne rien dire ici des gilets-jaunes, apprécieront surement pour ce qu'il vaut ce conseil du président français à ses interlocuteurs Italiens.

La deuxième chose qu'il a dite, c'est qu'il faut réconcilier écologie et modernité, et que la technologie à travers la science et l'innovation nous permettra d'y parvenir. Décidément, le président Macron témoigne un goût certain pour l'anti-phrase puisque son plaidoyer pour la réconciliation de écologie et de la modernité commence par les opposer. L'innovation, la science et la technologie seraient du côté de la modernité. Tandis qu'il renvoie implicitement l'écologie à l'immobilisme et à l'ignorance. Et notre président moderne de reprendre au passage le mythe éculé du progrès scientifique comme moteur nécessaire du progrès humain. Autant de manichéisme de la part de celui que des communicants bien avisés nous ont vendu comme seul capable de résoudre les grands enjeux auxquels notre société était confrontée laisse pantois. Autant le dire sans détour Macron ne comprend rien à l'écologie. Cette idée radicalement moderne dont la mise en oeuvre nous permettrait de dépasser les contradictions insupportables du capitalisme en garantissant à tou-tes les conditions d'une vie digne et heureuse sans rien abdiquer des principes qui fondent notre humanité.

Mais, pour notre président, la revendication d'écologie a deux fonctions principales : offrir un instrument supplémentaire dans la production du consentement à une idéologie mortifère, injuste et inégalitaire grâce à l'affirmation fausse mais réitérée que le libéralisme peut-être écologique et, approfondir la contre-révolution fiscale qui consiste à vider les poches des plus pauvres et classes paupérisées pour remplir celles des riches en prétendant qu'il est normal qu'ils paient pour ce qu'ils polluent !

Le président Macron s'est livré à un numéro d'équilibriste funeste entre une critique incantatoire des nationalismes tout en exaltant certains de leurs motifs saillants ; de l'identité des peuples, leurs "traits fondamentaux", leur "esprit", aux migrant-es qui menacent notre civilisation commune, celle qui s'invente à Rome et se prolonge dans la Renaissance. Ce dénie de l'histoire de nos sociétés rejoint celui systématique du rôle central du capitalisme et de l'idéologie néolibérale dans la catastrophe écologique et sociale qui se propage et esquisse les contours d'une idéologie néolibérale-européiste qui ne propose jamais rien d'autre pour l'Europe et nos sociétés que la reproduction des conditions de notre vulnérabilité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.