Bénédicte Monville
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Billet de blog 5 mars 2018

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Le mouvement 5 étoiles, une épine dans le pied de la gauche antagoniste italienne

Aujourd'hui, l’Italie est coupée en deux ; bleu au Nord, jaune au sud. Cette carte est en partie celle d’une Italie dominée par les populismes et la xénophobie, par la peur et l’agressivité mais c'est aussi celle d'une Italie qui récuse la politique menée par le centre droit et le centre gauche et a voté massivement pour le mouvement 5 étoiles.

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La Lega et le mouvement 5 étoiles sont bien les grands vainqueurs de ce scrutin.  

Le mouvement 5 étoiles passe de 8,6 M de voix (25,5%) à 10 M (32,3%). La Lega qui faisait un mauvais score en 2013 passe de 1,3 M (4%) à 5,4 M (17,6%). C'est elle qui garantit son score à la coalition de “centre droit” qui gagne presque 8 points de 29,18% à 36,9% alors que Forza Italia perd 3 M de voix et passe de 7,3 M (21,5%) à 4,3 M (14%). Aujourd'hui, l’Italie est coupée en deux ; bleu au Nord, jaune au sud. Le Mouvement 5 étoiles gagne tous les sièges uninominaux de Sicile et fait plus de 50% à Naples. Le PD qui réalise son plus mauvais score 18,7% réussit l’exploit de perdre deux des bastions rouge historiques ; l’Umbria et l’Emilia Romagna. La coalition de “centre gauche” passe de 29,5%* à 23,01% et au sein de la coalition le PD qui faisait 25% perd plus de 6 points.

Cette carte est en partie celle d’une Italie dominée par les populismes et la xénophobie, par la peur et l’agressivité mais c'est aussi celle d'une Italie qui récuse la politique menée par le centre droit et le centre gauche et a voté massivement pour le mouvement 5 étoiles. Les politiques anti-sociales, l'abandon du territoire à des intérêts particuliers, les collusions entre les administrations et le crime organisé ont exacerbé les colères.    

L'instrumentation du racisme par les droites populistes, de la xénophobie et du "péril migratoire" par l'ensemble des grandes forces politiques ont permis le score sans précédent de la Lega, un parti ouvertement raciste. Salvini, son leader a bien appelé à débarrasser les rues des migrant.e.s et c'est bien un ancien candidat de la Lega qui s'est récemment livré à une chasse aux migrant.e.s à l'arme à feu dans les rues de Macerata. C'est au Nord, plutôt prospère économiquement et où les services publics fonctionnent bien mieux que le vote pour la Lega est le plus fort. Ce vote n'est pas essentiellement populaire, il n'est pas seulement le fait d'une classe ouvrière surnuméraire victime de la désindustrialisation, c'est aussi un vote de classe moyenne et d'une partie de l'élite économique, d'une classe de petits et moyens entrepreneurs. Il faut dire aussi qu'au Nord, la Lega administre des territoires (villes et régions) depuis plusieurs décennies maintenant. Ce qui lui donne une sorte de "respectabilité". 

Les régions pauvres du sud ont massivement voté pour le mouvement 5 étoiles, perçu comme le seul mouvement anti-système capable de les renvoyer tous "a casa", comme dirait Beppe Grillo. Les "Cinque Stelle" ont réussi à canaliser la colère contre la violence sociale et environnementale, contre la corruption des élites et les collusions mafieuses. Cela est parfaitement lisible à travers la géographie du vote. C'est dans le Sud de l'Italie qu'ils réalisent leurs meilleurs scores et des scores très importants. Là où justement la désagrégation de l'Etat social est la plus dramatique, là où le territoire est sans ménagement livré aux appétits d'un capitalisme brutal et sans règles. Le mouvement 5 étoiles s'affirment comme le premier parti du Sud de l'Italie. Leur électorat, souvent populaire, a voulu sanctionner les partis qui ont orchestré les politiques qui sont responsables de leur situation.

Mais la parole du mouvement cinq étoiles est essentiellement anti-politique et use des ressorts de l'anti-système qui se confond avec un anti-caste superficiel sans attaquer les raisons structurelles qui produisent “la caste” et soutiennent sa politique. C'est un mélange de critique virulente du système, de sa corruption et de l'endogamie de sa classe politique, de combats justes mais segmentés et dont les enjeux sont dépolitisés, et un discours qui répond à la demande de souveraineté. Ils veulent sortir de l'euro et réformer l'Europe sans préconiser aucune méthode pour y arriver. Ils prétendent régler le problème de l'immigration par un contrôle accru des flux migratoires et une meilleure répartition de l'effort entre les pays membres de l'Europe sans spécifier là encore comment ils comptent y parvenir. Si on s'en tient aux déclarations de Beppe Grillo ou de certains membres de son mouvement les solutions envisagées sont essentiellement xénophobes et populistes. Ils promettent l'introduction d'un revenu minimum garanti de 780 €, le "reddito di cittadinanza", sans donner aucune indication sur comment ils y parviendront. Enfin, ils revendiquent l'horizontalité de leur organisation et l'exemplarité démocratique ce que beaucoup contestent. À y bien regarder, ils ne proposent rien qui puisse être envisagé comme une tentative de transformation des rapports de force qui nous imposent cet ordre néolibéral. Mais le mouvement cinq étoiles siège au parlement, a remporté des territoires et gouverne deux grandes villes Turin et Rome. Ce qui lui donne à lui aussi une sorte de respectabilité. Le fait que ses parlementaires aient accompagné certaines réformes du gouvernement précédent et que leurs administrations de Turin et Rome ne soient pas brillantes n'érode pas le consensus anti-système dont il bénéficie. Pas plus que les dissensions en son sein. Beaucoup se disent que relativement à ce qui les a précédé, c'est loin d'être pire et puis on ne les a pas vu à l'oeuvre. Il faut leur laisser une chance.

Hier, le mouvement cinq étoiles est aussi apparu comme le seul rempart possible contre le fascisme et l'extrême droite. Le vote utile est paradoxalement un des ressorts de leur résultat d'aujourd'hui. Ils ont d'ailleurs fait campagne sur ce thème, en particulier cette dernière semaine.

Le champ politique italien est majoritairement divisé en trois blocs ce qui rend ce soir la formation d'un gouvernement pratiquement impossible. Le centre-droit n'a pas la majorité, le mouvement cinq étoiles non plus. Or, tous les deux revendiquent de pouvoir former le prochain gouvernement. Salvini dont le parti devient le premier parti du centre droit prétend faire un gouvernement avec les autres partis de la coalition sans avoir de majorité. Di Maio, le leader du mouvement cinq étoiles, premier parti d'Italie, a semblé dire aujourd'hui qu'ils pourraient gouverner avec le soutien extérieur du PD mais Renzi lui a répondu par une fin de non recevoir. Il n'est pas sûr cependant que Renzi, très affaibli et secrétaire démissionnaire, ait encore l'autorité nécessaire pour imposer ce choix aux membres de son parti. Si les choses restaient ainsi, le président pourrait former un gouvernement technique qui ait en charge de conduire le pays jusqu'aux prochaines élections. 

L'Italie qui lutte contre le sac de l’Etat social et la prédation des territoires, l'Italie des centres sociaux, des luttes écologistes et de la gauche antagoniste se réveille groggy. Ses scores sont extrêmement bas et même plus bas qu'à la dernière élection. Potere al popolo rassemble 0,36 M de voix (1,12%) et Liberi e Uguali 1,1 M (3,3%). Si la comparaison avec les dernières élections à la chambre des députés en 2013 veut dire quelque chose, la liste "Rivoluzione Civile" d’Antonio Ingroia recevait 765 000 votes et faisait 2,25% tandis que SEL (Sinistra Ecologia e Libertà - Nichi Vendola) faisait 3,2% avec un peu plus d’1 M de voix.

Au milieu du marasme, Potere al Popolo a engagé un chemin. Leur résultat est très faible mais le mouvement existe. Avant les élections personne n'aurait parié qu'ils réussiraient à rassembler les 25 000 signatures nécessaires pour se présenter et ils ont rassemblé plus du double de ce nombre. Avant les élections personne n'aurait parié sur le fait qu'ils puissent présenter des candidat.e.s dans tous les collèges pour la chambre et pour le sénat et ils l'ont fait. Les candidatures ont été décidées par des assemblées locales qui ont rassemblé plusieurs centaines de personnes en à peine deux mois d'existence. Leur campagne a été brève, très brève quand on doit se battre à la fois contre les forces néolibérales et conservatrices et les mouvements populistes qui prétendent les combattre avec pour seul programme réel de les remplacer. C'est un long chemin. 

Cependant Potere al Popolo devra se poser la question des moyens à sa disposition et de sa stratégie politique. De toute évidence, la parole qu'il porte est en grande partie rendue inaudible par le discours anti-système et le dynamisme du mouvement 5 étoiles, et par le souffle rance des populismes réactionnaires du "centre droit".  Elle souffre aussi de la confusion des idéologies provoquée par la trahison du PD de Matteo Renzi. Quatre défis qu'il faudra relever en même temps.

La sociale démocratie s'effondre mais électoralement son effondrement ne profite pas à la gauche antagoniste. C'est un cinglant démenti à la stratégie des coalitions de partis de la gauche radicale qui a abouti à sa quasi disparition. Si Potere al Popolo a pu susciter un élan nouveau, c'est parce qu'il incarne l'espoir d'un mouvement qui dépasse ces cartels de partis qui ne racontent plus rien à personne. Et si Potere al Popolo a peut-être recommencé à raconter quelque chose c'est parce qu'il nomme les responsabilités, reformule la critique progressiste de notre société capitaliste contemporaine en des termes qui articulent tous les niveaux du débat et qu'il propose de la transformer radicalement. Mais cet élan devra être quintuplé. 

*SEL faisait parti de la coalition en 2013, ce n’est pas le cas de LeU aujourd’hui. 

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