Valérie Pécresse refuse de soutenir l’éducation à la mémoire de l’esclavage

La loi du 21 mai 2001 rappelle que la « richesse des nations » occidentales s’est construite sur le crime originel de la traite atlantique et de l’esclavage, moment fondateur dans l’histoire du capitalisme et première phase de son expansion. Dès lors, on comprend qu’elle résonne de manière désagréable aux oreilles des tenants de l’ordre dominant.

Élue en décembre 2015 au conseil régional Île de France, je me suis assez vite étonnée qu’aucune action en faveur de l’éducation à la mémoire de l’esclavage ne soit soutenue par cette institution en particulier dans les lycées franciliens dont elle a la charge. Je demandais des explications en commission éducation et on me répondit que l’association avec laquelle la région avait établi un partenariat régulièrement renouvelé jusqu’à l’arrivée de Mme Pécresse à la tête de l’exécutif régional n’avait pas donné entière satisfaction. On me dit aussi que cette même association n’avait transmis aucun élément de bilan pour l’année scolaire 2015-2016. Je contactais l’association en question qui me confiait de son côté avoir été dissuadée par les services régionaux de déposer une nouvelle demande de subvention qui n’avait aucune chance d’aboutir. Par conséquent, je m’enquérais des éléments de bilan qui avaient pu motiver la décision de l’exécutif et n’y trouvais rien qui puisse la justifier. Mais, considérant que cette appréciation pouvait être subjective, je demandais si l’exécutif envisageait de soutenir une autre association ou du moins ce qu’il envisageait mettre en place pour encourager l’éducation à la mémoire de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions dans les lycées franciliens. Je n’obtenais aucune réponse. L’embarras où je plongeais mes interlocuteurs chaque fois que je reposais la question suffit à me faire comprendre ce qu’il en était exactement. Mon groupe déposait toutefois un amendement à la commission permanente du 21 septembre 2016 pour rétablir la subvention octroyée auparavant à l’association précitée, sans succès. Le nouvel exécutif francilien n’avait aucune intention de favoriser la diffusion de la mémoire de l’esclavage dans les lycées franciliens. Pire, à cette même commission permanente l’exécutif régional votait une subvention de 50 000 € pour le financement d’une étude sur la faisabilité d’un parc Napoléon en Seine-et-Marne. Celui-là même qui rétablit l’esclavage aux Antilles et trahit Toussaint Louverture, leader de la Révolution Haïtienne. 

Puis, vint le moment où nous eûmes à examiner la proposition d’un concours de « chanté Nwel »   en Île de France. Pour la première fois, il était fait mention dans un rapport présenté par l’exécutif de Valérie Pécresse de l’esclavage perpétré par des privés et par l’Etat français dans les Amériques pendant quatre siècles : « Il s’agit d’organiser un concours annuel dans la tradition Antillaise issue des périodes de l’esclavage colonial ». Le rapport précisait qu’avec ce concours, l’exécutif visait « à découvrir la culture antillaise, à favoriser une citoyenneté commune, et à valoriser les initiatives autour du partage de cultures ». Si les « chanté Nwel » sont indéniablement populaires en Martinique et en Guadeloupe, cela n’en fait pas moins d’eux une des manifestations contemporaines du religieux - rappelons qu’il s’agit de chanter les évangiles - et d’un rapport au sacré et à la foi qui n’a rien à faire avec les institutions d’un Etat séparé des Églises depuis 1905.

Autrement dit, si Mme Valérie Pécresse refusait de « défendre la mémoire des esclaves et l’honneur de leurs descendants » (loi du 21 mai 2001) dans le cadre des prérogatives régionales et de sa politique d’éducation, elle faisait aussi la promotion d’un rituel religieux au nom de notre « citoyenneté commune », semblant ignorer au passage que tou.te.s les citoyen.ne.s ne chantent ni ne célèbrent Noël, ou de la reconnaissance de la culture antillaise, ainsi qu’on nous l’exposait en séance, enfermant du même coup tou.te.s les antillais.e.s dans une pratique cultuelle. 

Je m’en agaçais et déclarais en substance que non seulement l’exécutif francilien avait abandonné la politique régionale en faveur de la diffusion de la mémoire de l’esclavage mais que ce qu’il présentait comme une volonté de reconnaissance des Antilles s’apparentait au pire paternalisme et visait en réalité à ignorer ce dont les Antilles avaient le plus besoin ; une « politique de développement de l’économie locale qui mettrait un terme à la dépendance économique des Antilles vis-à-vis de la métropole et commencerait enfin une redistribution des richesses, lesquelles sont toujours entre les mêmes mains depuis le XVIIe siècle »

Le président de mon groupe recevait dans les jours qui suivirent une lettre signée par le président du conseil représentatif des français d’outre-mer (CREFOM) qui me reprochait de m'en prendre « aux descendants des propriétaires terriens du 17ème siècle et [de] les [stigmatiser] collectivement, précisant « ceci est une démarche contre laquelle le CREFOM se dressera toujours car nous voulons une société réconciliée et apaisée ». Je passe sur le reste de la lettre à laquelle j’ai immédiatement répondu. Si je cite cet extrait, exemple édifiant de négation des rapports de classes et de « races » hérités de l’esclavage et de la colonisation, c’est parce qu’il est tout à fait révélateur de ce qui se joue dans le refus de Valérie Pécresse de poursuivre une politique régionale de diffusion et d’éducation autour de la mémoire de l’esclavage et, au contraire, dans sa volonté de favoriser la réalisation d’un parc Napoléon au caractère hagiographique ou de promouvoir le rituel religieux des « chanté Nwel ». 

La mémoire en effet est toujours le terrain d’un affrontement entre différentes visions du monde et le plus souvent elle est écrite par les vainqueurs : ici les maîtres contre les esclaves, puis à mesure que s’imposait le racisme et la figure de l’esclave africain comme de celle de l’esclave de toute éternité, des blancs contre les noirs. La loi du 21 mai 2001, « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité » fut portée et soutenue par nous, descendant.e.s d’esclaves. Elle rappelle que la « richesse des nations » occidentales s’est construite sur le crime originel de la traite atlantique et de l’esclavage, moment fondateur dans l’histoire du capitalisme et première phase de son expansion. En ce sens, elle rompt le consensus mémoriel dominant qui présente l'avènement du capitalisme comme une condition du progrès humain. C’est ainsi qu’elle initie pour nous les conditions d’une participation individuelle et collective à un monde commun, puisque nous y sommes finalement reconnu.e.s pour ce que nous sommes. Dès lors, on comprend qu’elle résonne de manière désagréable aux oreilles des tenants d’un ordre qui n’en a pas fini de régner grâce à l’exploitation brutale du travail humain et de la nature. À charge pour les institutions spécialisées de produire les savoirs explicitement inféodés à leurs intérêts et d’éliminer, ici par absence de financement ou révisionnisme, les savoirs émancipateurs produits par le corps social en fonction de lui-même et de ce dont il a besoin pour s’émanciper. 

À charge aussi pour les représentant.e.s des classes dominantes dans nos assemblées d’accentuer les divisions héritées de l’ordre colonial raciste en encourageant quelques manifestations cultuelles folkloriques qui viendront utilement achever le portrait d’un groupe et de sa nature singulière. En régime capitaliste et plus généralement inégalitaire, la division des classes dominées en groupes religieux, culturels, « ethniques », etc. est un puissant levier de reproduction pour le pouvoir. D’où aussi, la duplicité qui consiste aujourd’hui à satisfaire une demande légitime de reconnaissance en encourageant la pratique d’un rituel chrétien quand par ailleurs on stigmatise l’islam et les musulmans et les exemples ne manquent pas malheureusement au conseil régional d’Île de France : « À l’intérieur d’une même nation la religion morcelle le peuple et dresse les unes contre les autres les communautés spirituelles entretenues et renforcées par le colonialisme et ses instruments » [Franz Fanon 2002 (1961), p. 156]. 

Si la religion fut un instrument de la division et de l’assujettissement des peuples colonisés, l’exemple du conseil régional d’Île de France montre qu’en régime néocolonial elle n’a rien perdu de son utilité. Tout comme l’opiniâtreté de l’exécutif régional à refuser la mémoire de l’esclavage et à lui substituer son propre récit vise à empêcher la compréhension des processus révolutionnaires qui ont abouti à leurs abolitions ainsi que la reconnaissance de celles et ceux qui les ont produits, esclaves pour la plupart, et, en nous assignant au récit des dominants, à hypothéquer le présent et l’avenir de nos luttes en cours.

Epilogue : mon groupe au conseil régional a demandé à pouvoir bénéficier d'une salle pour organiser une journée de débats dans le cadre de la décennie internationale des personnes d'ascendance africaine mise en place par l'ONU et des commémorations nationales en France de l'esclavage, de la traite et de leurs abolitions. Le cabinet de la présidence nous a pour l'instant opposé un refus. 

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