Quand la terre brûle

Je me souviens gamine m'être demandée, plongée dans un abîme de perplexité, à quoi pourrait bien ressembler la fin du monde. Nous n'habitions pas trop loin du jardin des plantes et ma mère.

Veiled Sun in a Smocky Sky Veiled Sun in a Smocky Sky

Je me souviens gamine m'être demandée, plongée dans un abîme de perplexité, à quoi pourrait bien ressembler la fin du monde. Nous n'habitions pas trop loin du jardin des plantes et ma mère qui y avait passé son enfance, avant que les classes populaires ne soient définitivement écartées du centre de Paris, nous emmenait régulièrement au muséum d'histoire naturelle voir les squelettes des dinosaures. Si ces colosses que je contemplais mi incrédule mi inquiète avaient pu disparaître alors nous ne pouvions prétendre à vivre éternellement sur terre. Une pensée furtive sur laquelle je ne m'attardais pas plus que ça d'autant que les millions d'années qui nous séparaient de l'extinction des dinosaures conféraient à l'image qui se formait dans ma tête d'une terre sans humains un caractère évanescent. Et puis, j'imaginais qu'il faudrait bien un cataclysme, quelque chose de grandiose telle qu'une collision extraordinaire provoquée par le bouleversement des forces de l'univers qui règlent de manière si précise le ballet des astres autour du soleil. Le déraillement des planètes plutôt que l'extinction du soleil, une fin éclatante plutôt qu'une lente agonie, vulgaire en somme. Mais alors que, vers la fin du mois d'août, nous roulions vers Crater Lake, que la fumée dans le ciel se faisait plus épaisse, que malgré la chaleur, spontanément et sans nous concerter, nous fermions les fenêtres du camion, je réalisais que la fin de notre existence n'aurait rien de romantique et de grandiose. Nous étions à plus de 100 km de distance du premier incendie, dans l'Oregon, l'Etat situé au Nord de la Californie. Quelques jours plus tôt, dans la banlieue de Seattle, un commerçant m'avait dit, avec un peu moins de désinvolture que s'il s'était agi du temps qu'il fait, : "It's smocky today". Je lui demandais si la fumée des incendies de Californie arrivait jusqu'au Washington. Non, c'était la forêt autour du Mount Rainer qui brûlait, la Tacoma Mountain pour les Indiens, "la mère des eaux" cerclée par les flammes. Nous en venions, mais l'incendie s'était à peine déclaré. Pourtant, en remontant le long de la baie jusqu'à Port Townsend, le ciel gardait cette étrange opacité qui voilait le soleil et, le soir venu, avalerait les étoiles. C'est étrange un ciel où on ne distingue aucun nuage, aucune étoile, aucun de ces signes extraterrestres qui nous fait nous sentir partie prenante d'un ensemble bien plus large que le bout de terre que nous habitons. Le soir sous la lune, la tête dans les étoiles nous expérimentons tous à notre manière ce à quoi les physiciens ont donné un chiffre : 3%. Nous ne connaissons que 3% de ce qui compose notre univers, matière, anti-matière, matière noire, ... tout compris.

Crater Lake rendu invisible par la fumée des incendies Crater Lake rendu invisible par la fumée des incendies

Plusieurs centaines de kilomètres plus au sud, au bord du lac le plus profond des Etats-Unis, que la fumée nous empêchait de distinguer, un des sites naturels les plus beaux du pays, paraît-il, je regardai le Ranger devant moi dans son bel uniforme beige, son masque de chirurgie sur le visage et j'eus envie de pleurer. On aurait dit que les fumées des incendies qui ravageaient la Californie depuis des semaines et dévoraient une partie de la forêt du Mount Rainer National Parc, convergeaient là. Elles piquaient mes yeux, mon nez, ma gorge et, à l'instar de la gamine que j'étais, j'imaginais soudain, plongée dans une insondable mélancolie, un monde, notre monde qui s'emballe et devient invivable, quelque chose comme une extinction en effet, un mouvement lent mais inéluctable : la chaleur, les incendies, plus de chaleur, plus d'incendies, moins d'air, moins d'eau, la terre polluée, moins de fruits, moins d'animaux, plus de conflits, une lente apocalypse où nous sommes emportés par un système social qui exalte la cupidité, la force brutale du pouvoir de l'argent et des armes, et récompense la bêtise et la grossièreté. Les pauvres d'abord, les riches ensuite retranchés quelques décennies supplémentaires derrière l'abri aussi ridicule qu'illusoire que confère la richesse dans un monde qui s'écroule.

 

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