Ce jour de rentrée scolaire, Emmanuel Macron visitait une école de Melun

Emmanuel Macron a visité une école de Melun ce matin pour la rentrée des classes. J’aurais voulu, au delà des caméras, des sourires et des salutations de circonstance, lui dire quelques mots sur ma ville et l’Almont, le quartier qui l’accueille.

Emmanuel Macron est venu à Melun ce matin pour la rentrée des classes dans une école de l’Almont. J’aurais voulu, au delà des caméras, des sourires et des salutations de circonstance, lui dire quelques mots sur l’Almont. Ce quartier populaire accroché sur les flancs du plateau de la Brie, d’où s’élance la rivière éponyme qui finit sa course un kilomètre plus bas dans la Seine. 

Construit dans les années 1960-1970, ce quartier avait vocation à héberger la main d’œuvre qui de province, des pays du sud de l’Europe à ceux du nord de l’Afrique venaient prêter leurs bras aux usines qui s’étalaient encore le long du fleuve. On y relogeait aussi les dernières familles ouvrières de Paris qui, à l’instar de mes grands parents maternels, furent chassés par l’embourgeoisement de la ville. Bientôt la fin des trente glorieuses aurait raison de la prospérité du quartier et les problèmes iraient grandissants, inversement proportionnels au manque de travail. 

J’aurais voulu dire à Emmanuel Macron les taux de chômage stratosphériques qui plombent l’horizon des jeunes du quartier et la violence symbolique qu’on exerce sur eux en continuant à prétendre qu’il suffirait de traverser la rue pour trouver du travail. 

J’aurais voulu lui dire la fierté de ces jeunes hommes qui fenêtre ouverte arpentent nos rues dans leurs voitures rutilantes, l’or suspendu à leur cou, ces signes de richesse qu’ils exhibent avec ostentation comme un fragile pied de nez au destin qu’on leur a réservé. 

J’aurais voulu lui décrire l’ennui qui s’étire, plus lourd qu’un boulet à vos pieds après que l’école ait vaincu vos dernières résistances, ensevelies vos illusions et vous ait renvoyé là où toutes les statistiques avaient prédit que vous finiriez. Combien échappe à cette fatalité ? 

J’aurais voulu lui parler de la cour de l’école l’été dont l’asphalte noire évapore une fumée qui exhale une odeur de pétrole.

J’aurais voulu lui parler de ces femmes qui m’ont accueillie avec tant de générosité et conté leurs blessures et celles du quartier : Les hommes défaillants, ceux qui les maltraitent, la difficulté à gérer enfants, ménage, travail, ces jeunes qui font du bruit et ne se conduisent pas toujours bien mais auxquels on répond de la pire des manières, celle qui aggrave le problème au lieu de l’atténuer. De toutes ces belles idées qu’elles avaient élaborées à force de conversations mais qui n’intéressent pas l’institution. 

J’aurais voulu lui dire leurs corps fatigués par l’adversité quand dans la nuit, elles s’élancent jusqu’à la gare pour ne pas perdre l’emploi instable, mal payé et mal considéré qui les attend au bout d’un voyage trop long où elles perdent leur vie à la gagner.

J’aurais voulu lui dire que les grands espaces en herbe au centre du quartier, où familles et enfants se retrouvaient à la sortie de l’école et le dimanche après-midi pour jouer et deviser, ont disparu sous de petits immeubles “classe moyenne”, lors de la première phase de la rénovation urbaine, parce qu’il fallait mixer le quartier. 

C’est aussi à ce moment là qu’ils ont mis des grilles autour de nos maisons sans qu’on ait bien compris s’il s’agissait de nous protéger de nous-mêmes ou de protéger les autres de nous.  Parce que des étrangers dans le quartier on n’en voit pas des masses. Le collège n’attire guère les familles qui ne sont pas d’ici. Et pourtant, le plus souvent, profs et personnels s’y démènent.
Il y a bien l’église Saint-François au milieu des immeubles, une lubie d’architecte qui a mal vieilli mais rassemble parfois des fidèles d’ici et d’ailleurs. Le petit centre commercial a perdu sa supérette et les arbres qui ombrageaient le parking ont été rasés pour faire plus de place aux voitures qui vont et viennent, et dont les passagers pressés s’arrêtent un instant acheter tabac, journaux et parier sur leur chance. 

J’aurais voulu lui parler de cette tour qui fuit par le toit, de ces portes de hall sans fenêtres, des ascenseurs en panne, des bailleurs qui font la sourde oreille et puis, finalement, on finit par dire que les habitants sont responsables du manque d’entretien chronique et plus personne ne s’émeut que les bourgeois qui nous gouvernent décident de casser leur maison et les éloigne de leur quartier. Ces bourgeois aussi sont fiers de leurs voitures rutilantes, plus grosses les unes que les autres, mais plus que l’or autour de leur cou, ils inondent les réseaux sociaux de leurs beaux intérieurs dans leur belle maison que personne n’aura jamais l’incongruité de vouloir casser. Eux aussi se rêvent un destin qui les dépasse mais eux ont un  pouvoir de nuisance que les autres n’ont pas. 

J’aurais voulu compter avec lui tous ces arbres qui entouraient l’ancien hôpital psychiatrique et dessinaient une haie verte le long du boulevard de l’Almont, ces dizaines d’arbres arrachés pour satisfaire l’appétit d’un des promoteurs, invité permanent du banquet Melunais que le maire a ouvert en arrivant.

J’aurais voulu lui parler de la campagne qui commençait juste de l’autre côté de la passerelle qui enjambe la voie rapide mais qu’on remplace par des quartiers livrés clés en main. De ces humains qu’on rejette jusqu’au bois en contre bas comme ces déchets dont on veut se débarrasser sans qu’on nous voit. 

J’aurais voulu lui parler de notre univers qui se rétrécit tandis que le maire Louis Vogel, passé en 2017 à côté de l’investiture pour les législatives au profit d’Aude Luquet, exulte et que la macronie locale applaudit.

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