Grève à la raffinerie de Grandpuits: le pétrole, le capital et l'environnement

Aujourd’hui, les grévistes de la raffinerie de Grandpuits ont voté la poursuite de la grève jusqu’au 6 janvier, date de leur prochaine AG. Mais ils ont accepté que du pétrole sorte des cuves vers les trois pipelines qui la relient. Avant-hier, nous étions à la raffinerie pour les soutenir.

Raffinerie de Grandpuits Raffinerie de Grandpuits

Aujourd’hui, les grévistes de la raffinerie de Grandpuits ont voté la poursuite de la grève jusqu’au 6 janvier, date de leur prochaine AG. Mais ils ont accepté que du pétrole sorte des cuves vers les trois pipelines qui la relient. 

Avant-hier, nous étions à la raffinerie pour les soutenir. Les salarié·e·s grévistes y tenaient une AG exceptionnelle d'information. Dans le bras de fer qui les oppose aux dirigeant·e·s de la multinationale française du pétrole TOTAL, ils et elles venaient de perdre une bataille. La direction avait fait sortir du pétrole raffiné vers le dépôt de Gargenville dans le 78 au mépris de leur vote. Dès le 5 décembre, ils avaient voté l'arrêt de la distribution de pétrole raffiné. Les 80 à 90% des travailleurs à l'exploitation grévistes espéraient ainsi provoquer la mise à l'arrêt de la raffinerie. Certes le brut continuait à être acheminé et stocké à Grandpuits mais une fois les cuves de brut et de raffiné pleines, la direction n'aurait eu d'autre choix que de mettre la raffinerie à l'arrêt. 
C'était sans compter l'obsession patronale pour contourner et vaincre durablement les résistances ouvrières. La pétrolisation de l’Europe fut d'ailleurs un des moyens utilisés par le capital pour affaiblir durablement le mouvement ouvrier. Si, à la fin du 19è siècle, les patrons choisissent le pétrole contre le charbon c'est pour renverser un rapport de force devenu favorable aux mineurs malgré la violence de la répression. Beaucoup plus intensif en capital qu’en travail, plus flexible et international, plus contrôlable aussi, le pétrole a permis au capitalisme industriel du 20è siècle d'être beaucoup moins vulnérable aux revendications des travailleurs. 

L'exemple du bras de fer entre la direction et les salarié·e·s à Grandpuits est un épisode de plus dans la lutte séculaire qui oppose les détenteurs des moyens de production aux travailleuses et travailleurs qui les font tourner. 

TOTAL qui possède à la fois la raffinerie de Grandpuits dans le 77 et le dépot de Gargenville dans le 78 a réuni ces deux installations en une même unité administrative appelée "Plateforme de Grandpuits-Gargenville". La direction a donc fait procéder à l'acheminement de pétrole raffiné depuis Grandpuits jusqu'à Gargenville où la mobilisation est faible et le pétrole raffiné, normalement distribué vers ses acheteurs (parmi lesquels les aéroports d'Orly et de Roissy). L'inversion du sens d'acheminement du pétrole dans le PLIF (Pipeline d'Île de France) entre Gargenville et Grandpuits prend moins de deux heures. Après réception du brut, les ouvrier·e·s rincent la ligne et peuvent quasi immédiatement renvoyer du pétrole raffiné vers Gargenville. Même si l'opération nécessite plus de temps et est moins productive, elle permet à la direction de contourner la grève à Grandpuits et d'éviter la mise à l'arrêt de la raffinerie dont les cuves se vident malgré l'opposition des travailleurs et peuvent dès lors continuer à recevoir du brut. 

Raffinerie de Grandpuits Raffinerie de Grandpuits

Mais les attaques de la direction ne s'arrêtent pas là. Elle pratique aussi le chantage à l'emploi. En effet, l'activité de raffinerie de Grandpuits est menacée. Elle pourrait à court terme être transformée en simple site de stockage. D'ailleurs, de février à juillet 2019, après la rupture du PLIF dans les Yvelines et avant que le préfet n'autorise sa remise en exploitation, c'est ainsi que le site a fonctionné. En effet, Grandpuits est connecté à trois tuyaux : le PLIF, à l'arrêt à ce moment là, le DMM Donges-Melun-Metz et le pipeline TRAPIL. 

Ces dernières années, le centre de gravité du marché du raffinage s'est déplacé vers les pays émergents dont la concurrence menace la compétitivité des raffineries situées en Europe. Jusqu'ici, la qualité de ces installations l'emportait sur un coût de production plus élevé du fait de l'obligation pour les entreprises pétrolières qui raffinaient en Europe d'y respecter les droits des travailleurs et les normes de sécurités. 

Comme à la fin du 19è siècle, le capital cherche à maximiser ses profits et attaque sur deux fronts. D'un côté il délocalise l'activité de raffinage, de l'autre il se soustrait à ses obligations de sécurité et de prévention. Les ruptures en mai 2014 et février 2019 du Pipeline d'Île de France, dit PLIF, attestent à la fois des manquements de TOTAL à ses responsabilités et de la mensuétude des autorités de l'Etat qui ont autorisé la réouverture d'une installation qui a fait la preuve de son mauvais état. 

En mai 2014, une première rupture du Pipeline a lieu dans le marais du Hode, classé pour partie en réserve naturelle nationale de l’estuaire de la Seine, à côté du Havre. Cette casse entraine la pollution de 14 000 m2 de prairies, d'une plantation de Saules, de plusieurs centaines de mètres de fossé en eau et la faune aquatique comme terrestre est durement touchée. En tout, 48 000 m2 de territoire ont été souillés par des retombées de pétrole. En février 2019, le même PLIF rompt à nouveau, dans le Yvelines cette fois, entrainant la fuite dans la nature de l’ordre de 900 à 1500 m3 de pétrole selon les estimations de TOTAL et la pollution dramatique des terres agricoles sur les communes d'Autouillet et de Boissy-sans-avoir. 

Le PLIF qui court sur 268 kms entre le Havre et Grandpuits en passant par Gargenville est exploité depuis 58 ans. La durée de vie de ces tuyaux d'acier est, en général, estimée entre 20 et 30 ans. Si les contrôles effectués par TOTAL avant l'accident avaient révélés plusieurs anomalies, la mise à nue du Pipeline après l'accident a montré que les fissures étaient bien plus nombreuses que celles qui avaient été détectées par les "racleurs".

La lutte des ouvrier.e.s salarié.e.s de Grandpuits est non seulement essentielle pour nous tous si nous voulons préserver nos droits sociaux mais en attirant l'attention sur les pratiques de TOTAL, elle nous permet de mieux comprendre les enjeux environnementaux de notre dépendance aux hydrocarbures et à une gestion capitaliste de nos besoins en énergie.

 

Pour les soutenir : https://www.leetchi.com/c/soutient-aux-grevistes-de-la-raffinerie-de-grandpuits

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.