Irresponsable, les Grecs ?

Depuis hier, et même un peu avant, nous pouvons assister, sur l'ensemble de nos très estimables médias français, à un véritable lynchage du peuple grec dans son ensemble. Irresponsables, désorganisés, menteurs, fainéants1, les Grecs ont décidément tous les défauts. Quoi qu'il en soit, la crise actuelle est entièrement de leur faute, et s'ils avaient tenu leurs engagements, nous n'en serions pas là. Car oui, la Grèce, qui représente une part infime du PIB de l'Union Européenne et de la zone euro, a pu porter l'une et l'autre au bord du gouffre, simplement en agissant sur la confiance des marchés.

 

Mais les économies européennes souffrent aujourd'hui de problèmes autrement plus graves et plus profonds, dus à d'autres irresponsables, dont on nous parle fort peu en ce moment. La crise grecque aurait pu être résolue rapidement, par une solidarité européenne qui aurait probablement mis un terme à la spéculation et à la contagion vers les autres dettes publiques. Mais cette solidarité était impossible : la construction européenne n'avait pas empêché des déséquilibres majeurs de se développer dans la zone euro, et les avaient même parfois aggravés.

 

L'entrée même de la Grèce dans la zone euro lui a créé des faiblesses considérables. Cette entrée, alors que les gouvernements de la zone savaient pertinemment la fragilité budgétaire du pays, était peut-être envisagée comme un moyen de rattrapage. Pour autant, elle permit surtout aux ménages et aux entreprises de profiter de taux d'intérêts beaucoup trop bas par rapport aux risques courus par l'économie grecque. Le pays s'endetta alors de manière massive, cédant à un optimisme compréhensible et d'ailleurs largement encouragé par les banques des pays les plus riches, qui fermaient les yeux ostensiblement sur les risques pourtant évidents. La crise de 2008 força ensuite le gouvernement à injecter des sommes astronomiques dans l'économie, augmentant considérablement la dette publique, qui s'ajouta ainsi à une dette extérieure en pleine explosion, car l'argent prêté aux grecs servait principalement à acheter des produits à ses voisins européens. L'entrée de la Grèce en Europe aurait pu être une occasion efficace de rattrapage pour le pays, mais les irresponsables étaient là : les grands Etats européens cherchaient à conquérir le marché du pays, pas à développer sa capacité productive, et les grecs qui profitaient le plus de l'ouverture du pays plaçaient leur argent en Suisse (entre 150 et 200 milliards d'euros grecs dans la Confédération Helvétique aujourd'hui). Selon Ubifrance, l'évasion fiscale est aujourd'hui estimée à 25% du PIB. Où sont les irresponsables ?

 

Certes, on peut rappeler que la Grèce a reçu des sommes très importantes de l'Union Européenne, pendant des années, pour se développer, ce qui n'a pas empêcher le pays de voir sa dette publique augmenter rapidement durant les années 2000. Mais d'où vient-elle, cette dette ? La réponse est simple : le taux de l'impôt sur les sociétés n'a cessé de baisser avant le début de la crise, passant de 35% en 2004 à 25% en 2007, alors que l'impôt sur le revenu des personnes physiques diminuait constamment. La raison invoquée, toujours la même, était d'améliorer la compétitivité. C'était idiot, mais c'était dans l'air du temps. Tous les grands pays occidentaux ont en effet vu les baisses d'impôts pour les plus riches s'accumuler depuis les années 80, avançant main dans la main avec la dette publique. Et la crise n'a pas changé cette grande générosité des gouvernements vis-à-vis des plus riches, puisque selon un rapport de la CNUCED (l'agence des Nations Unies chargée du développement économique)2, 40% du montant des plans de relance dans les pays développés consistaient en des baisses d'impôts. Nous avons pu apprécier l'efficacité des baisses d'impôts pour les plus riches en ces temps de crise, à tel point qu'aujourd'hui, ces super-riches, qui ont tant gagné lors des dernières décennies, demandent à payer plus d'impôts. Où sont les irresponsables ?

 

Enfin, la responsabilité, pour la Grèce de 2011, c'est l'austérité, car oui, laisser son peuple mourir de faim permet de relancer l'économie, c'est bien connu. Et en termes d'austérité, quel meilleure professeure que la grande, la vertueuse Allemagne ? Depuis le début des années 2000, la République Fédérale s'impose une cure d'austérité sans précédent, et la pauvreté explose. Ainsi, en 2009, le salaire réel des Allemands a diminué de 0,8%, principalement du fait des mesures de chômage partiel et malgré une augmentation des salaires nominaux. La loi Hartz IV, mise en application en 2005, a diminué le temps de versement et le montant des indemnités de chômage de manière dramatique. Si ces mesures, trop nombreuses pour être toutes citées, n'ont pas permis d'éviter une dette publique à plus de 80% du PIB, elles ont effectivement amélioré la compétitivité-prix de l'Allemagne, en pesant sur les salaires et donc sur le prix de ses exportations. Le pays a exporté massivement dans la zone euro, construisant toute sa prospérité sur cette austérité. Cette stratégie ne survivra pas à un effondrement de la zone, qui l'empêcherait d'exporter. Pourtant, Angela Merkel s'oppose à toute politique de relance, contribuant à saper les fondations de sa propre richesse et préparant sa propre crise. Où sont les irresponsables ?

 

La crise grecque est un point de fixation de la crise de la zone euro, elle n'en est en aucun cas la cause. Les dettes publiques des grands pays de la zone se sont construites sur la baisse des impôts, qui a permis une augmentation des inégalités, tout en diminuant le pouvoir d'achat des couches de la société qui consomment la plus grande part de leur revenu par la diminution des prestations sociales. La réussite tant vantée de l'Allemagne est due en grande partie à la diminution, pendant six années consécutives, des salaires des plus modestes, ce qui a permis au pays d'exporter massivement. Toutefois, cette prospérité ne saurait résister à la crise européenne qui risque de se produire, car la demande intérieure allemande est insuffisante à soutenir sa production. Tous les choix politiques devront être remis en cause si une telle crise éclate. Et cette remise en cause apparaît hautement improbable aujourd'hui. La vraie question est donc, tout compte fait : où sont les responsables ?

 

1 Je me souviens avec émotion d'un journaliste disant que les fonctionnaires grecs travaillaient si peu dans l'administration qu'ils avaient tous le temps d'avoir un deuxième travail, sans dire que s'ils avaient un deuxième travail, c'était peut-être car leur premier salaire ne leur permettait pas de vivre de manière décente.

2Trade and Development Report 2011, p.6

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.