L'Inde en construction

En 2008, Aravind Adiga, journaliste et romancier indien, avait reçu le Man Booker Prize (l'un des prix littéraires les plus prestigieux au Royaume-Uni) pour son premier livre : Le Tigre Blanc.

En 2008, Aravind Adiga, journaliste et romancier indien, avait reçu le Man Booker Prize (l'un des prix littéraires les plus prestigieux au Royaume-Uni) pour son premier livre : Le Tigre Blanc. Dans ce roman, le narrateur, un entrepreneur vivant à Bangalore, racontait l'histoire de son ascension et de l'Inde moderne au premier ministre chinois de l'époque. Loin de faire l'apologie du miracle indien, il en faisait une description sans concession - le plus souvent acerbe, presque à l'extrême. Un an après, Adiga publiait un recueil de nouvelles centrées autour d'une ville fictive d'un État du sud de l'Inde (Les ombres de Kittur).

Son dernier opus, Last Man in Tower s'intéresse aussi à une ville, mais celle-ci est connue de tous : Mumbai, capitale financière et cinématographique de l'Inde contemporaine, souvent présentée comme la parfaite illustration des extrêmes cohabitant dans le sous-continent.

Adiga raconte l'histoire des habitants d'un vieil immeuble dans le quartier de Vakola. Habité par des membres de la classe moyenne, la société des copropriétaires reçoit l'offre d'un promoteur immobilier qui souhaite construire une résidence de luxe en lieu et place de celle existante. La proposition de ce dernier est plus que généreuse : près du double du prix du marché. La majorité des résidents acceptent sauf un petit groupe mené par les Pinto, un groupe de retraités, dont la femme est aveugle, ainsi que leur ami Masterji, un ancien professeur de physique. Le peu scrupuleux promoteur, avec la complicité de certains des copropriétaires parvient progressivement à réduire l'opposition au projet à un seul homme : Masterji, qui refuse de quitter un immeuble où il a tant de souvenirs de ses défuntes femme et fille. Son combat devient aussi une lutte pour des principes et contre la modernisation non-réfléchie et irrespectueuse des sentiments. Geste donquichotesque, mais qui permet à Masterji de rallier, après une ultime et fatale compromission, ses voisins à ses principes.

Par rapport à son premier roman, la différence de style est assez notable : il a gagné en maturité. L'ensemble est beaucoup moins picaresque que dans Le Tigre Blanc, même si le promoteur immobilier de Last Man in Tower a des airs de famille avec le héros du précédent roman. Ils cherchent tous les deux à réussir en dépit d'une origine sociale assez humble, et mettent les moyens pour arriver à cela.

Les personnages en particulier sont plus développés, plus profonds et sont tous confrontés à un dilemme, symbolisé par le choix d'accepter ou non l'offre du promoteur, qui implique pour un grand nombre d'entre eux, de trahir une part de leur identité. Ils sont pris dans le filet des interactions sociales et par la représentation de ces dernières, Adiga évite de tomber dans une dichotomie manichéenne.

Adiga déclare s'inspirer de Balzac, Flaubert et Dickens, qui à l'époque de la Révolution industrielle, dénonçaient les laissés pour compte et les inégalités engendrés par cette dernière, permettant à leurs sociétés respectives de s'améliorer. Il est toujours difficile de mesurer l'impact d'un écrivain sur l'époque à laquelle il appartient, mais Adiga s'est assuré avec ce roman le statut de chroniqueur de l'Inde en construction à travers sa description de ce symbole de la classe moyenne indienne : l'immeuble de co-propriétaires.

Aravind Adiga, Last Man in Tower, Atlantic Books, Londres, 2011, 421 p. [Le livre n'a pas encore été traduit en français.]

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