De gauche sans savoir quoi voter aux élections européennes? Quelques éclairages

La gauche est très dispersée pour ces élections européennes, au regret de beaucoup d'électeurs de gauche dont certains peuvent être tentés par l'abstention. Pourtant, le pouvoir du Parlement européen est loin d'être négligeable même si on souhaiterait augmenter ses pouvoirs. Dans cet article, vous trouverez un éclairage sur les différentes listes de gauche aux élections européennes.

1) A quoi sert le Parlement européen ?

Le Parlement européen est la seule institution de l'union européenne à être élue au suffrage universel direct par les citoyens européens. Il vote les règlements et les directives et valide les nominations des commissaires européens proposés par les chefs d'État. Il ne peut certes pas proposer des règlements et des directives de sa propre initiative ni élire les commissaires européens, mais il peut s'opposer aux nominations proposées par les chefs d'État et aussi rejeter des règlements et directives proposées par la commission européenne. Par ailleurs, les lobbys sont extrêmement actifs au Parlement européen, ce qui ne serait pas le cas s'il avait très peu de pouvoir.

Le Parlement européen a donc un pouvoir conséquent, même si on peut regretter qu'il n'ait pas de pouvoir d'initiative des règlements européens et les directives européennes et qu'il ne puisse pas élire directement les membres de la commission européenne. Les lobbys très actifs du Parlement européen ont cependant tout intérêt à ce que les citoyens s'imaginent que le Parlement européen a très peu de pouvoir et donc qu'ils ne votent pas afin de pouvoir continuer leurs activités comme si de rien n'était. Ainsi, s'abstenir aux élections européennes, c'est laisser le pouvoir aux lobbys de continuer librement leurs activités. Toute abstention est donc à proscrire aux élections européennes. Il vous faudra alors choisir une liste pour qui voter.



2) Point sur les listes en présence.

6 listes de gauche se présentent aux élections européennes : la France insoumise, Europe écologie les Verts, Envie d'Europe (Place Publique et PS), le Printemps Européen (Génération.s), le PCF et Lutte Ouvrière. Je ne vais pas parler des autres listes car je ne pense pas qu'un électeur de gauche puisse être attiré vers elles. Néanmoins, je tiens à rappeler que les eurodéputés sont élus à la proportionnelle intégrale, ce qui rend moins problématique la dispersion à gauche que lors des autres élections telles que la présidentielle et les élections législatives est caduc le vote tactique en faveur de LREM afin d'éviter que le RN n'arrive en tête de l'élection. Si toutefois vous voulez voter pour LREM par conviction, je vous prie de ne pas vous dire de gauche car la politique gouvernementale est clairement orientée à droite et le fait de l'identifier à gauche contribue à laisser penser à beaucoup d'électeurs que "la droite et la gauche c'est pareil" et cela contribue à renforcer le RN.

Vous avez sans doute pu constater que les listes de gauche disent souvent la même chose et ne savez pas du coup pour qui voter. Certaines listes cherchent à sortir des traités sans sortir de l'Union Européenne (UE), ce qui pour moi ne veut strictement rien dire car les traités sont les fondements de l'UE : en sortir revient à sortir de l'UE. Par contre, on peut tout à fait désobéir aux règles des traités sans sortir de l'UE. Il serait alors hautement souhaitable que les listes parlant de "sortir des traités" précisent leur pensée : envisagent-elles une sortie de l'UE ou simplement de désobéir aux traités tout en restant dans l'UE ? Rappelons aussi que ce ne sont pas les députés européens qui ont le pouvoir de décider la position de la France par rapport aux traités, mais le gouvernement, et que l'élection européenne a vocation à élire les députés européens et que Macron est au pouvoir jusqu'en 2022.

Je vais donc ici rappeler l'historique de la constitution de chacune des listes ainsi que les positions qu'elles ont prises en vue d'un rassemblement de la gauche ainsi que le groupe dans lequel elle prévoient de siéger et qui elles soutiennent pour présider la commission européenne.

La France insoumise : on savait depuis 2017 qu'elle envisageait une liste autonome aux élections européennes. Elle s'inscrit dans la coalition européenne Maintenant le Peuple avec des mouvements tels que Podemos en Espagne et le Bloco de Esquerda au Portugal. Vous pouvez trouver ici leur déclaration commune. Concernant l'union de la gauche, elle s'y est opposée aux élections de 2017 pour diverses raisons en refusant de participer à toute primaire, notamment car ce serait pas possible de soutenir le gagnant si c'était Manuel Valls. Néanmoins, quand Benoît Hamon a gagné la primaire de gauche, Mélenchon a refusé tout accord malgré la proximité des 2 lignes politiques notamment en raison des candidatures aux législatives du PS en brandissant notamment l'argument "comment abroger la loi El Khomri avec El Khomri comme députée?". Une fois le 1er tour de la présidentielle passé, on a vu beaucoup d'insoumis.es reprocher à Benoît Hamon de ne pas s'être retiré et d'avoir fait élire Macron, et on lui fait toujours ce reproche aujourd'hui sur les réseaux sociaux.

En octobre 2018, la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS) d'Emmanuel Maurel et de Marie-Noëlle Lienemann s'est détachée du PS et a décidé de s'allier à la France insoumises pour les élections européennes. En décembre 2018, Manon Aubry a été choisie pour conduire la liste de la France insoumise. Lorsqu'une votation citoyenne a été proposée par Génération.s, la France insoumise l'a refusé, ainsi que la GRS.

La campagne menée par la France insoumise est beaucoup portée sur un vote sanction face à Macron, et assez peu sur les enjeux européens. Par ailleurs, ils mettent beaucoup en avant Jean-Luc Mélenchon, bien que tout le monde sait ce qu'est la France insoumise. Ils évoquent aussi beaucoup la sortie des traités. Notons toutefois que 3 autres listes de gauche s'opposent tout autant à Macron que la France insoumise : la liste du Printemps Européen de Génération.s, le PCF et Lutte Ouvrière. Ainsi, en choisissant l'une de ces 3 autres listes, vous pouvez aussi manifester votre opposition à Macron tout en faisant comprendre que vous ne supportez pas non plus Mélenchon.

 

Les 2 listes suivantes (EELV et Envie d'Europe) n'excluent pas de manière claire la participation à des grandes coalitions avec les libéraux (ALDE et PPE).

Europe Ecologie Les Verts (EELV) : En 2017, EELV s'est rallié à la candidature de Benoît Hamon suite au retrait de Yannick Jadot en sa faveur. Il était même présent au lancement du Mouvement du 1er juillet devenu Génération.s et était par ailleurs intervenu et son intervention a commencé par saluer le discours de Yanis Varoufakis. Il a ensuite claqué la porte très rapidement après en disant que c'était du Hamon 2022. En 2018, il était dans un premier temps envisagé une liste commune EELV/Génération.s avec Noël Mamère comme tête de liste et à condition que Génération.s renonce à vouloir recomposer la gauche. Par la suite, cela a été rapidement écarté. Jadot avait d'ailleurs très rapidement écarté cette option, bien avant d'être désigné comme tête de liste en reprochant la création du Printemps Européen comme concurrent du parti vert européen. En février 2019, Yannick Jadot a refusé une heure après la proposition de votation citoyenne de Génération.s. Toutefois la ligne Jadot n'est pas partagée par la totalité d'EELV comme le montre cette interview de Julien Bayou.

EELV s'inscrit dans le groupe des Verts européens lors de cette élection comme il en a toujours fait partie. Le projet des Verts européens se trouve ici. Bien qu'EELV défende l'idée de changer de modèle de développement, ils revendiquent dorénavant une écologie ni droite ni gauche. Cela n'est pas incohérent avec ce que font certains Verts en Europe comme en Allemagne où les Verts dirigent certains Landers en coalition avec la CDU de droite et où ils ont même été financés par Volkswagen. La candidate à la présidence de la Commission Européenne, Ska Keller, provient des Verts Allemands, et son binôme Bas Eickhout des Pays-Bas. En janvier 2019, les Verts ont renoncé à l'interdiction du glyphosate. Les Verts européens envisagent une alliance avec Manfred Weber du PPE (Parti Populaire Européen, droite classique dont font partie Les Républicains en France) "s'il ne vire pas trop à droite". Pourtant, Yannick Jadot s'est revendiqué anticapitaliste dans une interview à Reporterre. Par ailleurs, Yannick Jadot a été jugé le plus convaincant par le MEDEF.

 

La liste Envie d'Europe (Place Publique-PS) : Place Publique a été fondé par Raphaël Glucksmann, Claire Nouvian et Thomas Porcher dans l'objectif d'unir la gauche pour les élections européennes. Ils ont démarché tous les partis et mouvement de gauche en dehors de la France insoumise dont ils ont un désaccord important sur la question européenne. Raphaël Glucksmann est d'ailleurs intervenu lors du lancement du Mouvement du 1er juillet où il concluait à l'obsolescence des vieux partis tels que le PS ou EELV. EELV a tout de suite fermé la porte à la démarche de Place Publique, voulant conduire une liste autonome. Le PCF et Génération.s étaient au départ intéressés par la démarche, mais l'ont quitté car ne voulaient pas d'un accord avec le PS. Par ailleurs, Place publique ne s'est pas exprimé sur la votation citoyenne proposée par Génération.s. Le 15 mars, Place Publique a annoncé présenté une liste dirigée par Raphaël Glucksmann et n'a été rejoint que par le PS. La liste contient pour moitié des candidat.e.s issu.e.s du PS, et pour moitié des candidat.e.s issus de la "société civile". En conséquence, il y a eu un nombre important de départs suite à l'alliance avec le PS.

Actuellement, les eurodéputé.e.s issus du PS siège dans le groupe PSE du Parlement Européen. Pour présider la Commission Européenne, le PSE a choisi l'actuel 1er vice-président de la commission Juncker : Frans Timmermans. Lors de son investiture, je n'ai pas vu le PS français s'y opposer.  Aujourd'hui, Frans Timmermans précise ne vouloir aucune alliance avec l'extrême droite mais souhaite s'allier avec les libéraux d'ALDE. Concernant le groupe dans lequel vont siéger les eurodéputé.e.s Place Publique, ils n'ont annoncé que le 21 avril qu'ils allaient tous siéger dans le groupe PSE. Auparavant, ils n'étaient pas clairs sur le sujet, comme on a pu le voir lors du débat entre les têtes de listes du 4 avril sur France 2. Par ailleurs, Aurore Lalucq, 4ème sur la liste, avait fait part de son souhait de siéger dans le groupe des Verts européens. Par ailleurs, comme cette liste a beaucoup été attaquée sur la candidature de Frans Timmermans pour le PSE à la présidence de la Commission européenne, Raphaël Glucksmann a proposé Paul Magnette pour présider la Commission. Paul Magnette s'est dit intéressé par l'idée, même s'il n'était pas candidat au départ. Par ailleurs, le SPD envisage une alliance avec Macron.

 

 

La liste du Printemps Européen (Génération.s et Diem25) : Génération.s a été fondé le 1er juillet 2017 à l'initiative de Benoît Hamon suite à sa candidature à l'élection présidentielle où il en a conclu à l'obsolescence du PS, ainsi qu'à l'insuffisance de la France insoumise et a annoncé son départ du PS ce jour-là. Diem25 est un mouvement européen qui a été fondé par Yanis Varoufakis en 2015 et présenté en février 2016 dans l'objectif de démocratiser l'UE d'ici 2025. Le Printemps Européen présente des listes dans 10 pays issus de 14 partis politiques. Il présente le même programme dans tous les pays où il se présente et soutient Yanis Varoufakis pour présider la Commission européenne. L'élaboration du projet a commencé lors de l'appel de Naples du 10 mars 2018. Ce projet a été définitivement validé début 2019 et se trouve ici. Cette liste estime que les traités doivent être modifiés et propose pour cela une Constituante européenne afin de rédiger de nouveaux traités. Elle estime toutefois que les traités n'empêchent pas d'agir dans l'immédiat. Concernant la politique écologiste, un manifeste a été publiée dans la presse et un Green New Deal de 500 milliards d'euros par an est proposé. Cette liste est résolument fédéraliste et défend l'idée d'une nationalité européenne. Elle est aussi soutenue par les Désobéissant.e.s, association de professionnel.le.s et chercheuses.eurs spécialistes du genre, de l’identité et de la sexualité.

Concernant les alliances, une votation citoyenne a été proposée aux autres partis de gauche afin de réaliser une liste d'union conformément aux souhaits des électeurs de gauche. Toutefois, les autres partis de gauche l'ont refusé. Cette liste refuse absolument tout accord de coalition avec les libéraux de l'ALDE ou du PPE.

 

La liste du PCF : Cette liste fait campagne sur le fait que le PCF est le seul parti à avoir refuser tous les traités européens libéraux. Ils étaient ouverts à des alliances à condition que le PS n'y figure pas. Ils ont proposé à Génération.s une alliance à conditions que Ian Brossat soit la tête de la liste commune et ont refusé la votation citoyenne proposée par Génération.s car craignaient que le PS soit fortement présent dans la liste commune.

Cette liste assume un positionnement clairement orienté à gauche comme le montre son programme. Elle met en avant l'action de ses eurodéputé.e.s. Néanmoins, elle défend l'idée d'une Europe à géométrie choisie afin de la démocratiser. Elle n'envisage toutefois pas de sortir de l'euro ou de l'Union Européenne. Les eurodéputé.e.s communistes siègent actuellement dans le groupe de la GUE (Gauche Unitaire Européenne) et ne prévoit pas de changer. Leurs candidat.e.s à la présidence de la commission européenne sont Nico Cué et Violeta Tomic.

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