Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et conseiller régional écolo, écologiste libertaire, altermondialiste et animaliste à tendance gandhienne.
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Billet de blog 1 juil. 2022

Apprendre à désobéir

Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.

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Samedi 25 et dimanche 26 juin, en Haute-Savoie, les militant.e.s de divers collectifs regroupés au sein des Soulèvements de la Terre, se sont donnés rendez-vous pour la 3e saison de cette convergence des luttes locales contre les projets destructeurs de la nature, intitulée cette fois-ci le « grondement des cimes »[1].

Il s’agissait de se mobiliser contre les projets de retenues collinaires en cours et plus largement contre l’artificialisation de la montagne.

Le samedi est donc organisé une manifestation sous forme de randonnée pédagogique découverte sur les pentes de la station de La Clusaz, tandis que le dimanche, dans le petit village de Marcellaz, une assemblée populaire se réunit avec les représentant.e.s de divers collectifs en provenance de tout le territoire[2].

Environ 500 personnes sont présentes le samedi et aux alentours de 200 le lendemain. Sur place le samedi en fin de journée et le dimanche matin, ce qui me frappe le plus, alors que les discussions s’avèrent particulièrement instructives et enrichissantes, c’est le déploiement totalement ubuesque et disproportionné des forces de l’ordre autour de ces rassemblements.

Le samedi tout d’abord, La Clusaz est littéralement encerclée et prise d’assaut par la gendarmerie, avec une trentaine de cars de gendarmes, deux hélicoptères, un drone et des barrages filtrants le long de la route qui mène au Col de la Croix Fry où se sont donnés rendez-vous les militant.e.s. Je suis contrôlé deux fois, mon scooter fouillé de fond en comble et quelques affaires personnelles particulièrement dangereuses gardées sur place par les pandores : ma gourde en Inox pleine de redoutable eau, mon effrayant bloque disque et ma terrible clé à bougie.

Même sketch le lendemain matin alors que je me rends à la réunion à Marcellaz. Barrage filtrant devant l’Eglise, avec contrôle d’identité. Un gendarme me réplique « ça va, vous n’avez que quelques contraventions routières à vous reprocher ces dernières années », après avoir entré mon identité dans son big brother portable. Charmant !

Gendarmes à La Clusaz le 25 juin 2022 © Benjamin Joyeux

Heureusement que je suis blanc, conseiller régional et habillé discrètement. Qu’est-ce que ce serait autrement ?! Marcher dans la montagne ou se réunir dans une ferme collective sont des activités particulièrement dangereuses pour la population, méritant bien ce déploiement sécuritaire digne de menaces terroristes avérées.

Il faut dire également que les activistes environnementaux ont cherché les ennuis, en ayant affiché la veille de terribles banderoles sur le grilles de la préfecture à Annecy et surtout tagué les façades du siège du promoteur immobilier MGM à Epagny, avec des messages aussi subversifs que « la montagne n’est pas à vendre ». Quel scandale !

Ce alors que cette société spécialisée dans les résidences de luxe en montagne constitue une fierté locale et son PDG David Giraud un parangon de vertu, méritant bien cette protection policière hors norme ! Ce dernier a certes eu quelques déconvenues avec la justice pour recel d’abus de biens sociaux ces dernières années. Mais est-ce bien grave au regard de tout ce pognon qu’il rapporte en bétonnant nos montagnes ? Alors que ces randonneurs empêcheurs de bétonner en rond, qu’est-ce qu’ils rapportent eux ? 

Suite à ce weekend surréaliste, j’en arrive à la conclusion que nos forces de l’ordre, rémunérées avec nos impôts, pas avec de l’argent privé, sont déployées par les autorités pour protéger sans vergogne les intérêts privés et non l’intérêt général. J’ai posé la question du coût d’un tel dispositif à la préfecture de Haute-Savoie, sans réponse pour le moment.

Puis je vais siéger au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes pendant deux jours, les 29 et 30 juin, en assemblée plénière, pour y entendre un ramassis de bêtises et caricatures assénées avec certitude par la majorité aux manettes de Laurent Wauquiez.

Les écologistes sont des « extrémistes », le vocable ne va pas cesser de revenir dans la bouche du « Seigneur des panneaux », surtout quand nous parlons de biodiversité, de transports collectifs ou d’énergies renouvelables.

Pendant ce temps dans l’hémicycle, des horreurs, qualifiables d’incitation à la haine raciale, sont proférées plusieurs fois par les représentant.es de l’extrême droite, comme Vincent Lecaillon ou Isabelle Surply, sur l’Islam ou les droits LGBTQIA+, dans l’indifférence bienveillante du président du conseil régional. Je vais y apprendre également que seuls les chasseurs connaissent bien la nature et la biodiversité[3]. Encore un grand moment de surréalisme, dans une inversion totale des valeurs ou « le vrai est un moment du faux ».

Assemblée plénière du Conseil régional AuRA le 29 juin 2022 © Benjamin Joyeux

Après ces journées instructives, me revient à l’esprit ce constat scientifique exprimé notamment par l’astrophysicien Aurélien Barrau au Grand-Bornand le 14 juin dernier[4] : « nous sommes en guerre totale contre la vie » et donc « l’état actuel du monde n’est pas scientifiquement tenable ». Il ne s’agit pas d’une idéologie mais d’un constat scientifiquement démontré, celui d’un effondrement systémique en cours dont nous ne prenons absolument pas la mesure.

Tant et si bien qu’en février 2020, juste avant le premier confinement, 1000 scientifiques nous enjoignaient déjà dans Le Monde à désobéir[5]. Les paroles de Greta Thunberg résonnent également à mes oreilles : « Nous ne pouvons pas sauver le monde en respectant les règles. Car les règles ont besoin d’être changées. » Simple, basique.

Face à des autorités qui, comme le weekend dernier, surveillent et criminalisent de plus en plus les mouvements sociaux. Face à des pouvoirs politiques qui, comme la majorité de Wauquiez au conseil régional d’AuRA, sont non seulement dans le déni du changement climatique et de la biodiversité, mais pire font exactement l’inverse des nécessités du moment, comme subventionner à fond les chasseurs et les bétonneurs de montagnes.

Face à un monde qui ne tourne plus rond, où on aide les destructeurs du vivant et chasse les justes au nom de l’argent… Les arguments scientifiques incontestables ont beau être répétés des milliers de fois, dans la presse, dans les hémicycles, partout où l’expression publique est encore possible, rien n’y fait face aux forces du dieu pognon.

C’est donc XR qui a raison. Il faut apprendre à désobéir. Même et peut-être surtout lorsque l’on est comme moi élu d’une collectivité.

Ne plus accepter l’inacceptable au nom de la « raison », qui n’a plus rien de raisonnable depuis bien longtemps. Ne plus jouer le jeu et faire semblant de croire en la possibilité de continuer ainsi alors que le GIEC ne nous laisse même plus trois ans. Ne plus penser naïvement que nos dirigeants vont subitement défendre le vivant et non plus l’argent.

Apprendre à désobéir et à dire non, et dans les espaces politiques y défendre les désobéissants, celles et ceux qui, comme le weekend dernier, ont conscience de la fragilité du monde et veulent le protéger de la voracité et de la prédation. Et tendre en permanence des miroirs à celles et ceux qui nous montrent du doigt et nous affublent du vocable d’« extrémistes » pour les remercier de ce moment de vérité.

Car par les temps qui courent, être qualifié de « zadistes » ou d’« extrémistes » dans la bouche de Marine Le Pen ou de Laurent Wauquiez, est finalement une sacrée qualité.

Benjamin Joyeux

Conseiller régional écologiste d’Auvergne-Rhône-Alpes 

[1] Lire https://reporterre.net/Dans-les-Alpes-mobilisation-contre-la-politique-du-tout-ski et regarder https://www.youtube.com/watch?v=7rKmCD-QTJA

[2] Lire https://librinfo74.fr/une-assemblee-populaire-des-massifs-en-colere/

[3] Lire notre résumé de la plénière : https://ecologieaura.fr/ap-juin-2022/

[4] Lire https://lecolodesmontagnes.fr/2022/06/22/en-montagne-comme-ailleurs-conversion-ou-disparition/

[5] Lire https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html

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