De l’Inde à l’Europe, une longue marche en 2020 pour les exclus de la mondialisation

Le mouvement Ekta Parishad est né en Inde pour défendre les paysans spoliés de leurs terres. En organisant de grandes marches non-violentes, il a remporté des succès. Et prépare, pour 2020, une grande marche de New Delhi à la Suisse afin de défendre un autre modèle de développement à l’échelle mondiale.

Début de la Jan Satyagraha, Gwalior, oct. 2012, cc BJ Début de la Jan Satyagraha, Gwalior, oct. 2012, cc BJ
Début de la Jan Satyagraha 2012, Gwalior, oct.2012

*Article publié sur Reporterre le 24 novembre 2016

Jalgaon, Maharashtra, ouest de l’Inde, 4 octobre 2016 au soir : dans un centre culturel dédié à Gandhi, au sommet d’une colline dominant la ville, quelques dizaines de femmes font le débriefing de la conférence à laquelle elles viennent de participer. À l’invitation du mouvement Ekta Parishad (qui signifie « forum de l’unité », en hindi), environ 200 femmes, militantes féministes et pacifistes de 26 nationalités différentes, viennent de débattre de paix, de non-violence et de féminisme pendant trois jours. Parmi l’assistance, un homme, Rajagopal P.V, les traits tirés mais l’air enjoué, traverse la salle, félicitant les participantes pour la qualité des débats. Malgré l’heure tardive et une journée visiblement chargée, il accepte de parler de son organisation et de ses actions. Et celles-ci sont nombreuses et impressionnantes, depuis la création d’Ekta Parishad en 1991.

Au départ, Ekta Parishad a été créé pour défendre des paysans expulsés de leurs terres par les autorités indiennes cherchant à fournir des terrains les moins chers possible à des entreprises pour y implanter leurs usines. Le mouvement s’est constitué en suivant deux axes : d’une part la mobilisation des habitants dans chaque « panchayat » (équivalent local de nos conseils municipaux), d’autre part le lobbying et le plaidoyer auprès des autorités, locales tout d’abord, puis régionales et nationales. Les campagnes menées par Ekta Parishad lui ont en effet fait comprendre très rapidement les limites des actions locales, et le mouvement s’est lancé à partir de 2005 dans une vaste campagne nationale et internationale d’action non-violente. Le but : promouvoir un autre modèle de développement, après avoir acquis une certaine visibilité dans le milieu altermondialiste en ayant participé activement en 2004 au Forum social mondial de Bombay.

Le gouvernement indien a besoin de terres à vendre aux plus offrants

Avec la Janadesh 2007, Ekta Parishad a d’abord lancé un ultimatum au gouvernement indien, alors dirigé par le parti du Congrès, en vue de résoudre les problèmes fonciers. La marche finale de Janadesh 2007 a regroupé 25.000 personnes pendant 26 jours en octobre 2007 dans le nord de l’Inde, entre Gwalior (État du Madhya Pradesh) et Delhi. À l’arrivée dans la capitale, quelque 100.000 militants et sympathisants manifestent pacifiquement. En Inde, cette marche est d’une envergure sans précédent depuis la campagne Quit India de Gandhi (lancée en août 1942). Le gouvernement indien de l’époque, dirigé par Manmohan Singh, multiplie alors les promesses.

Au bout de quelques mois, ne voyant toujours rien venir, Ekta Parishad a repris de plus belle son intense plaidoyer pour les oubliés du développement indien. Cela a abouti, cinq ans plus tard, à la Jan Satyagraha 2012, une nouvelle marche non-violente de 350 km organisée de nouveau entre Gwâlior et Delhi, et qui a rassemblé plus de 100.000 marcheurs, dont de nombreux internationaux, comme la députée européenne écologiste Karima Delli. La marche a été soutenue par de nombreuses organisations à travers le monde, comme Europe Écologie-Les Verts. Partie le 2 octobre 2012, la Jan Satyagraha s’est arrêtée à Agra (la ville du Taj Mahal) une semaine plus tard, Jairam Ramesh, ministre du Développement rural, ayant rejoint les marcheurs pour leur proposer un accord. C’est alors une immense victoire symbolique pour Ekta Parishad.

Mais, depuis mai 2014, c’est Narendra Modi, issu de la droite nationaliste du Bharatiya Janata Party, qui est au pouvoir, et il a décidé d’assouplir très fortement les règles indiennes de protection de la terre et de l’environnement, afin de faciliter l’implantation d’entreprises étrangères. Le gouvernement indien veut en effet conquérir des marchés internationaux en donnant de l’Inde une image de modernité, et il a besoin de terres à vendre aux plus offrants.

Le constat que dresse ce 4 octobre Rajagopal sur la politique indienne actuelle est extrêmement pessimiste : « Il y a une violence d’État observable aujourd’hui en Inde au nom du développement qui constitue une tendance non seulement mauvaise à terme pour le peuple et l’économie, mais également pour la démocratie. […] Prendre la terre des gens ordinaires et les abuser de la sorte est inacceptable. »

Rajagopal, Jalgaon, 3 oct. 2016, cc BJ Rajagopal, Jalgaon, 3 oct. 2016, cc BJ
Rajagopal à Gandhi Teerth, le 4 oct.2016

Néanmoins pour le leader indien, ce constat n’est pas valable qu’en Inde : « Quand je vois ce combat des paysans en France contre cet aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou des gens se battre contre l’expansion de l’aéroport d’Heathrow, en Angleterre, ou le combat contre les OGM en Belgique, ou encore des jeunes se dresser contre l’exploitation d’une mine de charbon à Cologne, en Allemagne, je vois une tendance globale à la marginalisation des peuples et à un accaparement des terres et des ressources par les lobbies les plus puissants. Cette tendance est mondiale, elle doit donc être combattue mondialement. »

Promouvoir cette immense marche, totalement inédite dans l’histoire 

C’est pourquoi Ekta Parishad ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, et entend promouvoir son action à l’échelle du Globe. Ainsi une nouvelle grande marche est au programme. Intitulée Jai Jagat 2020, (« jai jagat » signifiant « gloire au monde », en hindi), elle veut dépasser en ampleur toutes les précédentes actions d’Ekta Parishad et défier l’imagination à l’échelle de la planète. L’idée est d’organiser une immense marche durant l’année 2020 partant de Delhi et rejoignant au bout de quinze mois Genève (soit plus de 8.000 km à pied !) pour interpeller directement les Nations unies et l’ensemble des organisations internationales sur la nécessité d’un autre modèle de développement qui cesse de détruire l’environnement et de priver les petits paysans de leurs principales ressources au nom de la croissance. Ce sera une marche pour tous les exclus de la mondialisation. Rajagopal est déjà en campagne depuis deux ans, voyageant un peu partout sur la planète pour promouvoir cette immense marche, totalement inédite dans l’histoire...

(suite et fin de l'article sur Reporterre)

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Carte de la marche prévue en 2020

 

 

 

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