Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et conseiller régional écolo, écologiste libertaire, altermondialiste et animaliste à tendance gandhienne.
Abonné·e de Mediapart

114 Billets

1 Éditions

Billet de blog 2 oct. 2018

Ce 2 octobre en marche avec les héritiers de Gandhi

Le 2 octobre, jour anniversaire de Gandhi, est la journée internationale de la non-violence. L'occasion de souligner les actions menées par celles et ceux qui tentent de faire vivre concrètement au quotidien les valeurs de non-violence du Mahatma Gandhi, comme l'organisation Ekta Parishad qui lance aujourd'hui nationalement sa nouvelle campagne Jan Andolan:

Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et conseiller régional écolo, écologiste libertaire, altermondialiste et animaliste à tendance gandhienne.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 2 octobre, c’est le jour anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi. Et depuis 2007, comme l’ont décidé officiellement les Nations Unies, c’est également la journée internationale de la non-violence.

Une occasion de réaffirmer, sur une planète encore aujourd’hui ravagée par un certain nombre de terribles conflits (Syrie, Yémen, Birmanie, Afghanistan, Sud Soudan et j’en passe, voir notamment la liste ici), et par les destructions provoquées par les activités humaines sur le climat, la biosphère et l’ensemble du vivant, l’importance de la non-violence telle que décrite par Gandhi :

« La non-violence est la plus grande force que l’humanité ait à sa portée. Elle est plus puissante que l’arme la plus destructive inventée par l’ingéniosité de l’homme. »

Une occasion également de se pencher sur les actions de celles et ceux qui œuvrent partout sur la planète, souvent loin des projecteurs, à tenter de changer le monde de façon non-violente, en dignes héritières et héritiers de Gandhi. Comme les militantes et militants du mouvement indien de défense des petits paysans sans terres Ekta Parishad :

Meeting d'Ekta Parishad pour la Jan Andolan, oct. 2018 © Yann Forget

En Inde, près de 70% de la population réside encore dans des villages et dépend directement de la terre et des autres ressources naturelles pour sa survie, ce qui fait tout de même entre 700 et 800 millions de personnes. Or la majorité d’entre elles n’ont pas accès à la terre et/ou n’ont pas de droits légaux sur la terre qu’elles cultivent. Voici quelques chiffres fournis par Ekta Parishad pour bien comprendre l’ampleur des enjeux :

Environ 7% de la population indienne détient 47% des terres, tandis que 93% de la population n’a accès qu’à 53% des terres. 56% des familles rurales (101,4 millions de familles) ne possèdent aucune terre et environ la moitié d'entre elles sont des paysans sans terre qui vivent dans l’extrême pauvreté. 18 millions de familles rurales ne disposent pas même d'un espace minimal pour y établir leur logement. On estime à environ 60 millions le nombre de familles exploitant un lopin de terre sur lequel elles n’ont aucun droit de propriété. Et dans les villes indiennes, ils sont plus d’un million de sans-abri. Malgré l’existence d’une législation sur la réforme agraire, la plupart des Etats indiens ont échoué à redistribuer la terre en faveur des petits paysans les plus démunis. 

Par ailleurs, il faut savoir que l’Inde compte le plus grand nombre de personnes déplacées de force (plus de 70 millions) au monde depuis son indépendance, au prétexte de projets de « développement », comme par exemple dans la vallée de la Narmada. Parmi les premières victimes de ces politiques, on trouve les hors castes (les Dalits), et en particulier les femmes, qui font continuellement face à la violence et aux discriminations en essayant d'accéder à la terre.

Face à cette situation, beaucoup de fonctionnaires de l’administration indienne connaissent mal la législation foncière et les registres cadastraux et ne sont pas en mesure d'appliquer des lois et des politiques foncières pourtant parfois favorables aux plus démunis. Par exemple, une loi sur les droits forestiers de 2006 devait remédier à l’injustice historique infligée aux Adivasis et aux autres habitants des forêts. Or moins de 40% des demandes de droits forestiers déposées à travers le pays ont été acceptées. Les lois foncières dans la plupart des États indiens s’avèrent très nombreuses et assez illisibles, et ne peuvent donc pas être suivies correctement. Ainsi les conflits fonciers se multiplient et les procédures judiciaires s'éternisent.

Fort de ce constat, le mouvement populaire Ekta Parishad (« forum de l’unité » en Hindi) se bat en Inde depuis 1991 pour une réforme agraire favorable à tous, et en particulier les plus défavorisés. Fondé par Rajagopal P.V, agissant selon la pensée et les principes du Mahatma Gandhi et comptant aujourd’hui entre 2 et 3 millions de membres répartis sur presque tout le Sous-Continent, Ekta Parishad a été notamment à l’origine de deux grandes marches non violentes au rayonnement national puis international :  la Janadesh de 2007 (plus de 25 000 petits paysans sans terre ont marché de Gwalior à Delhi), puis la Jan Satyagraha de 2012 (plus de 100 000 personnes cette fois, toujours de Gwalior à Delhi, s’étant arrêtées à Agra suite à des négociations sur la réforme agraire avec le gouvernement central ayant permis la signature de l’accord d’Agra contenant des avancées concrètes).

La grande marche de 2012 © Benjamin Joyeux

Malheureusement, les promesses politiques obtenues de haute lutte grâce à ces marches n’ont pas été suivies d’effets suffisants pour les populations marginalisées. L’arrivée au pouvoir en 2014 du nouveau gouvernement nationaliste du BJP de Narendra Modi, très pro-business et favorable à la distribution des terres au profit de grands groupes industriels et au détriment des populations locales, n’a rien arrangé, bien au contraire. Ekta Parishad s’est donc remis en marche, en prévoyant deux nouvelles actions non-violentes de masse :

La première, nommée Jan Andolan (« l’action du peuple » en Hindi), est une nouvelle campagne qui organise ce 2 octobre 2018 à Palwal (80 km à l’Est de Delhi), un « parlement des peuples », avant de débuter une nouvelle marche dès le lendemain en direction de Delhi. Cette marche de 25 000 adivasis et dalits doit arriver à Delhi le 5 octobre, avec un certain nombre de revendications adressées au gouvernement indien, dont la mise en œuvre concrète des réformes qui avaient été promises en 2012 à Agra : un projet de loi sur la propriété familiale garantissant aux sans abri un minimum de 400 m2 de terrain ; un projet de loi sur les droits des agricultrices visant à reconnaître aux femmes le statut officiel d'agricultrice, protégeant leurs droits sur les terres agricoles et les ressources en eau, et leur facilitant l’accès au crédit ; la mise en place d’un Conseil national sur la réforme agraire ; la création de tribunaux pour les droits fonciers pour accélérer le règlement des litiges, etc. Un vaste « sit-in » non-violent sera organisé à Delhi jusqu’à ce que les autorités répondent aux demandes des manifestants. Une pétition adressée au Président de l’Inde a été lancée pour soutenir internationalement cette action, à signer en lien ci-dessous :

https://www.change.org/p/honorable-president-of-india-inviting-government-of-india-to-deliver-promises-of-distribution-of-land-to-the-landless?signed=true

La seconde grande action lancée par Ekta Parishad, Jai Jagat 2020, veut défier l’imagination à l’échelle planétaire. La campagne Jai Jagat (la « victoire du monde » en Hindi) se concrétisera par une grande marche pour la justice et la paix de plus de 9000 km entre Delhi et Genève, partant de la capitale indienne le 2 octobre de l’année prochaine afin de rejoindre Genève le 25 septembre 2020.

Il s’agira entre autre d’y entamer un « dialogue pour la survie de l’humanité » entre les représentants des Etats et de la communauté internationale et les plus démunis eux-mêmes afin de mettre en œuvre concrètement un modèle dans lequel plus personne ne soit laissé « au bord du chemin », un modèle répondant aux Objectifs de développement durable de l’agenda 2030. Rajagopal se rendra à Genève et effectuera une tournée européenne le mois prochain pour promouvoir Jai Jagat. Il en explique les grandes lignes en vidéo ci-dessous :

Rajagopal about non violence and Jai Jagat © Benjamin Joyeux

Ainsi, pour Ekta Parishad et ses membres, et toutes celles et ceux qui les soutiennent, en Inde et partout ailleurs sur la planète, le 2 octobre n’est pas simplement la « journée de la non-violence », mais le rappel de l’urgente nécessité de porter le message de Gandhi aujourd’hui, ici et maintenant, pour relever les immenses défis sociaux et environnementaux qui nous concernent toutes et tous, et pas seulement les petits paysans indiens.  Car comme l'écrit Mira Kamdar, chercheuse à l’Asia Society à New York et auteure à succès :

« L’Inde doit faire face à tous les problèmes essentiels de notre temps : extrême inégalité sociale, précarité de l’emploi, crise croissante de l’énergie, déficit sévère en eau, dégradation de l’environnement, réchauffement climatique, épidémie galopante de SIDA, attaques terroristes – le tout à une échelle qui défie l’imagination. […] Si l’Inde réussit […], elle nous aura montré comment sauvegarder notre environnement. Le pari de l’Inde est vraiment l’enjeu de ce siècle. »[1]

Plus d’infos :

https://www.jaijagat2020.org/

https://jaijagatgeneve.ch/

https://reporterre.net/De-l-Inde-a-l-Europe-une-longue-marche-en-2020-pour-l-ecologie-et-les-exclus-de

https://www.greeneuropeanjournal.eu/notre-monde-peut-etre-different-si-nous-ne-sommes-pas-indifferents/

https://www.huffingtonpost.fr/benjamin-joyeux/des-2018-des-milliers-dindiens-entament-des-marches-pour-changer-le-monde_a_23333759/

https://www.sol-asso.fr/en-marche-en-2020-pour-un-autre-monde-possible-jagat-2020/

[1] Mira Kamdar, Planet India : L’ascension turbulente d’un géant démocratique, Actes Sud, Arles, 2008, p.26-27.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — États-Unis
Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie se trouvait sous assistance respiratoire, après avoir été poignardé le 12 août, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon

La sélection du Club

Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou
Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet de blog
33e Festival de Fameck - Mounia Meddour, Présidente du jury et l'Algérie, pays invité
L’édition 2022 du Festival du Film Arabe de Fameck - Val de Fensch (qui se tiendra du 6 au 16 octobre) proposera sur onze jours une programmation de 30 films. La manifestation mettra à l’honneur l’Algérie comme pays invité. Le jury longs-métrages du festival sera présidé par la cinéaste Mounia Meddour.
par Festival du Film Arabe de Fameck