Merci Macron !

Ou comment le dernier livre de François Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas, a achevé de m’ouvrir les yeux sur l'actuel Président de la République :

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Tout d’abord je tiens à remercier l’équipe des « Informés » sur France Info, qui m’a incité à lire plus rapidement que prévu le dernier livre de François Ruffin. Ceux-ci ne semblent pas forcément bien porter leur nom d’ailleurs, étant donné qu’ils commencent leur chronique sur le dernier livre du député-reporter de la Somme en reconnaissant toutes et tous ne l’avoir pas lu : 

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-informes-de-france-info/gilets-jaunes-decathlon-francois-ruffin-les-informes-du-mardi-26-fevrier_3188899.html (à partir de la 15e minute)

Alors « très violent » le livre de François Ruffin ? Une forme de « complotisme » et d’« antisémitisme » ? Quelque chose de « minable » ? Des journalistes comme Albert Zennou et Fatima El Ouasdi se permettent donc d’insulter tranquillement un de leurs confrères sur une radio publique à une heure de grande écoute en commentant un livre qu’ils n’ont même pas lu. Bravo et merci ! Au passage, il est quand même sympa et a bon dos François Ruffin, parce qu’à sa place, moi j’aurais sans doute porter plainte pour diffamation. Mais passons.  

J’ai donc lu d’une traite ce weekend Ce pays que tu ne connais pas. D’antisémitisme, de jalousie puérile envers l’actuel président de la République, d’attaques très violentes et de volonté de se présenter à la prochaine présidentielle, je n’ai trouvé nulle trace dans cet ouvrage. Par contre, j’y ai trouvé une enquête fouillée et un constat détaillé sur la personnalité d’Emmanuel Macron et l’ensemble des réseaux qui ont permis son accession à la Présidence de la République française. Et ceux-ci sont particulièrement éclairants sur le programme économique et politique de la majorité actuelle, au-delà de toute la com’, des discours pseudo-bienveillants et autre « grand débat ».  Car il semble bien que nous ayons élu à la tête de l’Etat il y a bientôt deux ans un représentant de Niel, de Bouygues, de Bolloré, de Sanofi, de Vinci, bien plus que du peuple français et de l’intérêt général. Tous les discours, toutes les photos auprès de SDF dans les rues de Paris, tous les sourires d’Emmanuel Macron n’y changeront rien : tous les textes législatifs et décisions adoptés depuis mai 2017 vont dans le même sens, celui de la privatisation de l’Etat au profit des puissances de l’argent, de la suppression de l’ISF aux ordonnances travail, de la réforme de la SNCF à la loi agriculture et alimentation, du plafonnement des indemnités prud’homales à la très prochaine réforme de l’assurance chômage.

Jusque-là ce n’est pas un scoop. Certes mais tout de même, il est bon de le rappeler, tant Macron et ses sbires ont tendance à nous endormir à coup de discours bienveillants, de nécessité d’ouverture au monde et de dichotomie imposée sur le mode « c’est nous ou la famille Le Pen et les fachos » ! Moi-même j’ai voté sans hésiter pour Macron au 2e tour de la présidentielle de 2017 face à Marine Le Pen. Et aujourd’hui je me sens cocu, comme si les grands patrons du CAC 40 et toute l’oligarchie française s’étaient servis de mes principes de défense des valeurs de la République, et avec eux ceux de plus de 20 millions de Français, pour tranquillement mettre à la tête de l’Etat un de leur plus zélé serviteur. Vu comme cela, il y a de quoi enfiler un gilet jaune et se rendre sur le rond-point le plus proche de chez soi.

Et c’est le 2e point fort du livre de Ruffin, la compréhension de ce mouvement des Gilets Jaunes et l’empathie à l’égard des classes populaires, qui ne semble absolument pas feinte. Suivant François Ruffin depuis environ 15 ans avec beaucoup d’intérêt, lisant régulièrement Fakir et ayant dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres comme Les petits soldats du journalisme ou La guerre des classes, ayant eu la chance de passer une demi-journée avec lui à visiter les quartiers populaires d’Amiens (en compagnie des potes Eros Sana et Manuel Domergue lorsqu’on travaillait sur le programme des banlieues pour les écolos en 2006-2007), je le crois totalement sincère. Sincère dans son soutien indéfectible aux classes populaires, aux laissés pour compte, aux « gens de peu », à toutes celles et ceux qui font la France et qui sont numériquement encore majoritaires alors qu’ils sont systématiquement invisibilisés, dans les médias comme dans la représentation politique. On trouve à ce propos quelques chiffres éclairants dans le livre de Ruffin, comme le fait que 88 % du temps d’antenne de radios nationales telles que France Inter donne la parole aux CSP + pour une portion plus que congrue en faveur des classes populaires. Il ne faut donc pas s’étonner ensuite de cette impression de plus en plus partagée d’un système politico-médiatique faisant sécession des intérêts du peuple. Sans pour autant fantasmer sur un « peuple » qui aurait toujours raison face à des « élites » qui seraient par essence corrompues, il faudrait tout de même être aveugle pour ne pas comprendre cela. Pierre Bourdieu l’avait déjà parfaitement diagnostiqué lors des grandes grèves de 95. Alors comment s’étonner que les « Marie », « Laurelyne », « Peggy » ou « Zoubir », tous ces gens à l’existence précaire mais à la dignité intacte que décrit parfaitement le député-reporter dans son livre, finissent par se révolter en prenant la parole et les ronds-points ? Et comment ne pas être sincèrement révolté par les violences policières auxquelles ils font face, avec son lot de blessures et de mutilations, et la politique sécuritaire scandaleuse du gouvernement, qui nous valent une condamnation des Nations Unies ?

Bref, le dernier livre de François Ruffin n’est pas antisémite, ni violent, ni jaloux, ni opportuniste. Il est au contraire lucide et aide à ouvrir les yeux sur le Président de la République et le pouvoir actuels. Sans compter un style et des références littéraires d’excellente facture, égratignant au passage avec une ironie mordante cette fable servie à toutes les sauces d’un « philosophe président ». Pour quelqu’un qui s’est contenté dans toute sa carrière éclair d’écrire un seul ouvrage, Révolution, catalogue de poncifs au titre orwellien.

D’ailleurs François Ruffin débute son livre par une citation de Paul Ricœur de circonstance et particulièrement bien choisie : 

« Le danger aujourd’hui est que la direction des affaires soit accaparée par des oligarchies de compétences associées aux puissances d’argent. »

Donc n’hésitez pas à lire et à partager Ce pays que tu ne connais pas, pour en faire un best-seller, à l’instar du succès cinématographique Merci Patron ! Alors merci Macron !

 

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