La culture est sans ciel, débouchons l’horizon

Le secteur culturel français est en crise, et c’est peu de l’écrire. Et malgré les aides financières que l’Etat daigne lui accorder, il se révolte partout sur le territoire. Alors au-delà des sous, ne faudrait-il pas surtout changer de paradigme, pour repenser la création et remettre à sa place la seule « culture » qui vaille aujourd’hui pour ceux qui prétendent nous gouverner, celle du profit ?

« La culture, c'est l'expression du vivant. » Gaëtan Faucer

 © Benjamin Joyeux © Benjamin Joyeux

Des sous, entendus ! 

Commençons par les sous, puisque c’est l’unique langage que semblent parler les technocrates qui nous gouvernent et notre civilisation malade de l’argent : avant la pandémie de Covid 19, la culture au sens large (soit la musique, les arts visuels, le spectacle vivant, le livre, les jeux vidéo, la presse, l’architecture, la radio, l’audiovisuel et même la pub) c’était 7,6 millions d’emplois, 4,4% du PIB européen et 643 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Un des secteurs les plus dynamiques en Europe, avec également une balance commerciale excédentaire de 28 milliards d’euros, dépassant en la matière les industries pharmaceutiques et de la bagnole[1].

En France, le secteur culturel représente 47 milliards d’euros et 2,3% de l’économie, pour 670 000 emplois, soit 2,7% de la population active, et 150 000 entreprises culturelles. Il s’agit donc d’un « secteur économique essentiel » à l’échelle européenne comme nationale, très riche en emplois, qui plus est en emplois par définition non délocalisables, contrairement à d’autres secteurs, comme par exemple l’automobile.

Et patatras, en 2020, la culture a perdu 31 % de son chiffre d’affaires en Europe par rapport à l’année précédente, en faisant le 2ième secteur le plus affecté par la pandémie, après l’aéronautique mais avant le tourisme. En France, le monde de la culture vit totalement au ralenti depuis février 2020. Les salles de spectacle, théâtres, musées, cinémas… restent fermés et des centaines de milliers de personnes survivent depuis des mois sans aucune visibilité.

On nous expliquera doctement que des dizaines de mesures « généreuses » ont été prises pour sauvegarder le secteur de la crise sanitaire, selon la formule macroniste du « quoi qu’il en coûte » : le Fonds de solidarité, les 5 milliards d’euros de crédits mobilisés par l’Etat pour le secteur culturel depuis mars 2020, « l’année blanche » pour les intermittents du spectacle, l’augmentation du budget du ministère de la culture de 4,8% pour 2021[2]… Que d’argent !

Voilà pour les cases, les chiffres et les sous, histoire de parler le langage de l’Elysée, Matignon et Bercy.

Culture à poil, démocratie à genoux

Pourtant, pourtant les manifestations des actrices et acteurs de la culture se sont multipliées sur l’ensemble du territoire ces dernières semaines, réclamant la réouverture des lieux de spectacle et surtout une écoute, un calendrier et le respect de leurs différents corps de métier. L’apothéose symbolique en est sans aucun doute le happening de Corinne Masiero aux Césars le 12 mars dernier, entièrement nue sur la scène de l’Olympia après avoir retiré une peau d’âne et une robe ensanglantée, les phrases « No culture, no futur » et « Rends-nous l’art, Jean ! » écrites sur le dos et sur la poitrine. 

Alors sont-ce des « enfants gâtés » tous ces gens de la culture en France qui, face à toutes ces aides de l’Etat, continuent pourtant de « râler » ? En fait, malgré des chiffres de l’évolution de la pandémie tout aussi alarmants, force est de constater qu’en Espagne, en Italie, au Luxembourg, en Suisse, en Norvège pour les moins de 20 ans en particulier… on a ouvert ou tenté d’ouvrir les lieux culturels, on a proposé des calendriers, bref on a réellement débattu d’une sortie de crise, tout en suivant des protocoles sanitaires très strictes pour ne pas prendre le risque de contaminer qui que ce soit.

Pendant ce temps, dans notre pays de la soi-disant « exception culturelle », on n’a rien vu venir pendant des mois avant cette ouverture promise à la mi-mai et l’ensemble du secteur de la culture, mis sous cloche et sous respirateur artificiel, a dû attendre de façon infantilisante que la parole jupitérienne daigne bien se pencher sur son cas.

Le confinement a profondément accéléré l’individualisation virtuelle de nos relations sociales. Désormais séparé.e.s les un.e.s des autres, réfugié.e.s derrière nos écrans froids, nos vies sociales et culturelles se retrouvent zoomisées, facebookées, twittées, instagramées, tiktokées… et surtout déshumanisées[3]. Tout est en place pour faciliter l’extension d’un capitalisme de la destruction accompagné d’un pouvoir politique de plus en plus autoritaire. Et du côté des GAFAM en général et d’Amazon en particulier, on se frotte les mains en affichant sur quelques mois des taux de croissance à deux chiffres et des milliards d’euros de bénéfices.

Alors sommes-nous condamnés à regarder s’écrouler la culture vivante pour la voir remplacée par la « matrice » ? La Covid 19 est-elle en train de réaliser la dystopie des Wachowsky ?

En ce mois de mai 2021, désormais tous sous le poids psychologique du 3e confinement, qui ne perçoit pas ces contradictions incontestables entre les grandes surfaces qui restent ouvertes face aux lieux culturels si longtemps fatalement clos ? A proximité de chez moi par exemple, au milieu des montagnes de Haute Savoie, l’écomusée Paysalp de Viuz-en-Sallaz, lieu de mémoire incontournable de la tradition alpine, est toujours fermé, et cela dure depuis des mois. A quelques centaines de mètres, le supermarché Casino, qui brasse et rassemble des milliers de personnes, dimanches inclus, lui reste ouvert inconditionnellement. Or quel lieu est le plus susceptible de constituer un cluster de contamination ? Et si notre santé était réellement l’ultime priorité, continuerions-nous de la sorte à laisser par exemple croître la circulation automobile ou ouvrir les abattoirs et fermes industrielles ?[4] Et quelle nourriture avons-nous pour entretenir notre santé mentale ?[5]

Concert de musique classique le 2 oct. 2019 © Benjamin Joyeux Concert de musique classique le 2 oct. 2019 © Benjamin Joyeux

Les réponses sont dans les questions, et les choix politiques qui nous gouvernent actuellement, dans le domaine culturel comme ailleurs, ne sont que les reflets de notre civilisation malade, dont la seule et unique culture est bien celle du profit. 

A l’opposé de cette vision du monde d’avant, les écologistes doivent bien entendu réaffirmer des propositions fortes pour soutenir le monde de la culture : renforcer et étendre le système d’indemnisations des intermittents (et rejeter avec force le projet de réduction des indemnités chômage du gouvernement, cynisme et cruauté absolus en période de pandémie), avoir un budget culturel réellement conséquent, systématiser le 1% culturel, développer la notion de « droits culturels », etc.

Mais bien au-delà des propositions chiffrées, sonnantes et trébuchantes, c’est surtout de paradigme qu’il faut changer. Alors affirmons-le haut et fort ! Corinne Masiero en particulier et le monde de la culture en général ont raison de se révolter : quand la culture est à poil, c’est la démocratie qui est à genoux ! Quand les grandes surfaces restent ouvertes et les musées fermés, c’est la civilisation qui s’effondre sous ses propres finitudes et contradictions. Le pouvoir se targue d’avoir laissé les écoles ouvertes. Mais pour quoi faire ? Si c’est pour envoyer à nos enfants le signal qu’ils doivent apprendre à être de bons consommateurs soumis au dieu argent, pendant que la méga-machine continue de détruire la biodiversité et de fabriquer les pandémies actuelles et futures, nous ne sommes pas prêts de sortir de notre actuelle désespérance collective. 

Cultivons notre horizon

Que reste-t-il d’une civilisation lorsqu’elle disparaît, si ce ne sont ses livres, ses peintures, sa musique, ses œuvres culturelles ? La culture n’a pas à se ranger derrière les dogmes de l’économie mais à dompter et déterminer ceux-ci : elle n’est pas un supplément d’âme, elle est notre âme. Le processus créatif inhérent à l’Art avec un grand A est une des caractéristiques essentielles de l’espèce humaine, des peintures de Lascaux jusqu’à l’art digital. Il ne se case pas, ne se comptabilise pas, ne s’excelise pas. Il EST, et pour être préservé, doit simplement se voir garantir son indépendance et sa liberté. Tel est le rôle du politique vis-à-vis de la culture, un gardien de son épanouissement le plus fertile possible.

Si la défense de la nature est essentielle à la préservation de la biodiversité, la défense de la culture est essentielle à la sauvegarde de la biodiversité humaine. Et en France sous la Macronie, la culture est sans ciel, et nos vies voient leur horizon totalement bouché.

Alors pandémie ou pas, sachons préserver l’essentiel et limiter l’accessoire, laisser la création s’épanouir et le profit se réduire, les théâtres, musées et cinémas ouverts pour nourrir notre âme comme les marchés de plein air pour nourrir notre corps. Et même avec un masque, sortons, marchons, débattons, rejoignons et soutenons les actrices et acteurs de la culture en lutte. Et débouchons-nous enfin l’horizon, parce que notre culture est bien plus riche que tout leur argent.

Benjamin Joyeux, journaliste et candidat écologiste aux régionales 2021 en Haute Savoie

[1] Lire https://www.franceculture.fr/societe/quel-est-limpact-du-covid-19-sur-leconomie-culturelle-et-creative-en-europe

[2] voir https://www.culture.gouv.fr/Actualites/Les-chiffres-cles-du-budget-2021

[3] voir le documentaire génial et terrifiant https://www.thesocialdilemma.com/

[4] Lire bien entendu https://www.editionsladecouverte.fr/la_fabrique_des_pandemies-9782348054877

[5] Lire notamment https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/03/15/covid-19-et-sante-mentale-beaucoup-de-jeunes-enfants-ne-dorment-plus-pleurent-beaucoup-s-alimentent-mal_6073201_1650684.html

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