Chers abstentionnistes des élections européennes,
Le 25 mai dernier, vous ne vous êtes pas déplacés pour aller voter afin de choisir les 74 eurodéputés français qui siègeront désormais pour la législature 2014-2019 parmi les 751 nouveaux membres du Parlement européen. Bon, la météo n'était pas au beau fixe sur l'ensemble de l'Hexagone, donc ce n'est sans doute pas la principale raison de votre abstention.
Il faut dire que la campagne de ces européennes a été particulièrement courte, réduite à la portion congrue et totalement insipide. Les thématiques véritablement européennes étaient totalement absentes du débat médiatique français et peu de personnalités charismatiques se sont emparées de ces sujets. Ah si pardon, une, Marine Le Pen, la fille de son père ! Celle-ci n'a eu de cesse de parler d'Europe, en racontant n'importe quoi et en se servant de l'Union européenne comme d'un bouc émissaire institutionnel bien commode des impérities françaises. Mais ça a payé ! Une ligne politique claire, faite de rejet de l'extérieur, de l'Euro, de l'Europe, de l'autre en général, démagogique, totalement irréalisable et extrêmement néfaste pour le vivre ensemble, mais au moins aisément compréhensible pour le commun des mortels, trop éloignés d'institutions complexes pour saisir l'ensemble des enjeux. Résultat, pour la première fois le Front national est arrivé en tête d'une élection.
Tout ceci je le comprends, bien que ne l'excusant absolument pas. Mais cette lettre ne s'adresse pas aux électrices et aux électeurs frontistes déboussolés, dégoûtés et se trompant de colère. Non, cette lettre s'adresse aux abstentionnistes de ce dimanche de mai, mois pourtant propice aux réactions citoyennes dans notre vieux pays, et particulièrement les jeunes. En effet, le 24 mai dernier, 73% des moins de 35 ans se sont abstenus. 73 %!
Evidemment, le « changement » martelé par François Hollande en 2012 n'est jamais arrivé, évidemment beaucoup espéraient un nouveau pouvoir vertueux, modeste et compétent, proposant enfin des solutions à la précarisation accélérée des conditions de vie de la majorité de la population française, en particulier les plus jeunes, luttant efficacement contre l'explosion des inégalités, la finance folle et les dérives oligarchiques. Et depuis deux ans nous avons eu Cahuzac, Aquilino Morelle, et une liste de reniements et renoncements trop élevée pour ne pas masquer complètement quelques réformes institutionnelles et juridiques bienvenues, comme le mariage pour tous.
Mais ce dimanche 25 mai 2014, ce n'était pas le sujet ! Le sujet, c'était comment dans la tempête de la crise globale que nous connaissons, économique, écologique et démocratique, nous dôter d'une Europe plus unie, plus solide, plus solidaire, plus régulatrice, plus efficace, non pas pour les banques et les grandes entreprises, mais pour l'ensemble des peuples européens et la planète? Et ce sujet, bien peu s'en sont préoccupés, et certainement pas vous, les abstentionnistes du dimanche.
Est-ce vraiment par dégoût de la politique ou bien plutôt par fainéantise civique que vous ne vous êtes pas déplacés ? Parce que vraiment, « tout ça ne sert à rien » ? Ou parce que, dans ce monde ne proposant plus que d'être un surconsommateur hystérique spectateur de l'histoire et même de sa propre vie, tout ce qui est autre que la préoccupation de sa petite personne et de ses petites angoisses n'a plus vraiment voix au chapitre ? Vraiment, « tous pourris », « UMPS », « tout ça c'est la même chose » ? Vous y croyez vous-même quand vous énoncez ces banales brèves de comptoir, jeunes électrices et électeurs par ailleurs plutôt progressistes, s'affirmant « de gauche », un peu écolo et voulant vivre mieux ? José Bové l'écologiste ou Bruno Gollnisch le frontiste au Parlement européen, c'est vraiment la même chose ?
Alors qu'a réellement provoqué votre abstention ? Un résultat clair, net et sans bavure : 24 eurodéputés français du Front national. Oui 24 élus, et donc le triple de collaborateurs, se réclamant des « valeurs » du Front national et pénétrant aujourd'hui le Parlement européen. La plus grande délégation française, avec l'image que cela renvoie de notre pays vis-à-vis de l'ensemble de nos partenaires européens. Le travail parlementaire pour une autre Europe lors de cette nouvelle législature s'annonce d'ores et déjà très construtif avec eux. Soyons sûrs que maintenant on va mieux réussir à faire avancer vaille que vaille le « schmilblick » européen.
On en rirait bien volontiers s'il s'agissait d'une nouvelle série téléchargeable en deux clics sur le Net, style « l'Europe et les fachos ». Mais malheureusement c'est la triste réalité et y'a vraiment pas de quoi rire ! La nouvelle partition française en Europe est passée de l'Ode à la joie à l'Ode à Le Pen. Et nous en sommes tous collectivement responsables. Néanmoins, chers abstentionnistes du dimanche, ayez bien cela en tête pour la prochaine fois. Le vote, bien qu'insuffisant pour faire vivre la démocratie, n'est pas une action comme les autres, c'est un acte civique essentiel. Alors s'il vous plaît, votez ! Blanc si vous voulez, noir évitez s'il vous plaît, mais allez voter. Parce que l'Europe que nous voulons ne peut pas exister sans l'ensemble des peuples qui la composent et leur participation, par leur vote comme par leurs petits gestes du quotidien en faveur du collectif, parce que l'Europe c'est nous !
Gardez bien en mémoire le poème du pasteur Martin Niemöller :
« Lorsque les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Lorsqu’ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Lorsqu’ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »
Benjamin Joyeux, co-auteur avec Edouard Gaudot de l'Europe c'est nous, éd. Les Petits Matins, avril 2014.
A voté !