Allo Charlie bobo !

Depuis hier, j'ai beau faire défiler ces noms dans ma tête, je n'arrive toujours pas à m'y faire : Cabu, Charb, Oncle Bernard, Wolinski, Tignous... Ils sont morts, assassinés par balle en plein Paris, en pleine journée, et en conférence de rédaction, à l'heure où, échangeant leurs idées et taillant leur craillon, ils n'avaient aucune, mais absolument aucune raison de mourir par les armes, ayant comme dernière image de ce monde une scène de guerre et des bruits de rafales de Kalachnikov, au lieu de mourir tranquillement dans leur lit de leur belle mort. Avec la disparition de ces auteurs dessinateurs libres et sans aucune concession, c'est toute une partie de mon enfance, de mon adolescence et de mon engagement de jeune adulte qui s'évanouit dans le brouhaha des chaînes d'information en continu, alors que la chasse aux fauves sanguinaires visiblement responsables de ce massacre bat son plein. Si je ne connaissais pas personnellement les défuntes stars de la rédaction de Charlie Hebdo, j'ai tout de même l'impression d'avoir perdu mes tontons, des oncles râleurs qui vous font rire et réfléchir pendant les repas de famille, ne respectant rien d'autre que votre intelligence. Encore pire que si l'on avait tué les auteurs des Guignols, ou de Groland, ces caricaturistes qui dénoncent par l'humour et par l'absurde les injustices et hypocrisies de notre époque.

Charb, Charb qui ne respectait rien, aucun ordre établi, aucune institution, aucun parti politique, aucune cause, considérant que toutes les hypocrisies étaient bonnes à dénoncer, même lorsqu'elles se cachaient dans les plus nobles causes, comme la lutte contre le racisme, le handicap ou la pauvreté. C'est parce qu'il ne respectait rien que je le respectais tant. Qui va maintenant les dessiner, toutes ces BD féroces et ces personnages improbables (vous savez le type au gros nez jaune, souvent le cul à l'air) qui me bousculaient autant le sens esthétique que les idées politiques ?

Cabu, Cabu qui n'avait de cesse de dénoncer toutes les conneries des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » comme disait Brassens : les militaires bornés, les religieux hystériques, les politiques hypocrites, les anciens et nouveaux beaufs enfouis dans tout un chacun, les amateurs des grosses bagnoles, des femmes superficielles et des idées en boîte. Cabu et son sourire enfantin, Cabu qui n'aurait pas fait de mal à une mouche... une sorte de Gandhi du crayon dont la seule arme était de mettre, par quelques esquisses bien senties, les bigots de toutes les chapelles face à leur imbécillité, leur hypocrisie et leur intolérance. J'ai le dernier numéro du Canard Enchaîné sous les yeux, seul journal que j'achète tous les mercredi sans discontinuer depuis bientôt vingt ans, et en me disant qu'il contient les tous derniers dessins de Cabu, les larmes me viennent aux yeux.

Wolinski, que leur avait-il fait à ces terroristes Wolinski ? Dessiner des femmes à poil ? Leur font-elles si peur à ces malades toutes ces femmes, femmes qu'ils ne veulent croiser du coup que vierges, soumises et dans un paradis qui n'existe que dans leur délire paranoïaque ?

Bernard Marris, Oncle Bernard?!!! Le seul économiste compréhensible par le commun des mortels, qui plus est de gauche, qui avait compris lui, comme les enfants de cinq ans mais pas comme les économistes et énarques doxosophes de salon qui peuplent nos journaux et nos institutions, qu'une croissance infinie sur une planète aux ressources finies, et bah, c'est juste complètement con comme idée.

Sans oublier Tignous, et toutes les autres victimes de la folie meurtière du 7 janvier 2015. Fabrice Nicolino, compagnon de route des écologistes, insatiable dénonciateur des errements de notre époque, des abus scandaleux des entreprises de la chimie au totalitarisme de l'industrie de la viande, est à l'heure qu'il est à l'hôpital, gravement touché aux jambes. Son crime ? Avoir élevé le degré de conscience de ses lecteurs en dénonçant l'inacceptable. C'est vrai que pour tous les promoteurs de l'obscurantisme il était donc coupable. Ils étaient tous coupables, coupables du crime de décrire, par les mots ou les croquis, la vérité. Ca méritait bien des rafales de Kalach.

L'esprit libertaire, si nécessaire à notre temps pour toujours remettre en question toutes les vérités établies et nous obliger à réfléchir, à ne pas nous lover dans les pantoufles de la conformité, a perdu une grande partie de ses plus fidèles représentants. La conformité, machine à broyer notre esprit critique pour nous faire nous contenter d'être de bons consommateurs dans un monde pourri par l'argent, peut se frotter les mains. Finalement ces fanatiques imbéciles et criminels, si prompts à dénoncer la modernité, en abattant ses plus grands détracteurs, comme l'équipe de Charlie Hebdo, se sont tirés une balle dans le pied. Bien entendu, en cherchant à diviser les citoyens et à les monter les uns contre les autres, ils pensent, ou du moins leurs inspirateurs ou commanditaires, avoir réussi leur coup. Pourtant, si leur rêve était, comme semble le prétendre des images qui tournent en boucle, de venger le « prophète » et de livrer la guerre à l' « Occident » pour bientôt instaurer un califat immatériel, dans un monde si matérialiste, ils ont totalement foiré leur cible. Pas la peine de s'user les neurones en invectives, le principe des pensées sectaires et totalitaires est d'être inaccessibles à toutes celles et ceux qui ne les partagent pas, c'est à dire le reste du monde. C'est le fameux principe du « eux » et « nous », du « si tu n'es pas avec moi tu es contre moi », ce que j'aime bien appeler la doctrine Bush et qui est partagée par les barbus fanatiques de Daech, Al Qaeda et consorts.

Alors quel que soit notre chagrin aujourd'hui, c'est dans ce piège tendu par ces fanatiques qu'il ne faut absolument pas tomber. Fort heureusement beaucoup de gens ne cessent de le répéter depuis hier, et des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour appeler à l'unité et à la solidarité. Ca au moins, ça a le mérite de réchauffer nos cœurs meurtris. Tous ces pyromanes, ces prophètes de pacotille et politiciens opportunistes qui, de Zemmour au Front National en passant par certains cadres de l'UMP inconséquents, croient voir aujourd'hui leurs thèses être validées (en substance l'Islam est intrinsèquement une religion barbare), ne doivent pas avoir l'occasion de se frotter les mains. Car nos amis défunts de Charlie Hebdo en étaient les plus virulents détracteurs, et ce serait une insulte à leur mémoire que de tomber dans le piège des démagos.

Ayons le même réflexe que Charb qui, comme le disait Patrick Pelloux ce matin sur France Inter, submergé par l'émotion, aurait pu juste avant d'être abattu par ces débiles, leur brandir un doigt d'honneur, magnifique éloge funèbre et hymne à la liberté la plus absolue. Pleurons aujourd'hui, allons manifester silencieusement dimanche dans toutes les rues de France et d'Europe. Mais dès demain, apprêtons-nous à renvoyer chier tous les cons, intégristes de tous bords, islamistes hystériques comme islamophobes de cirsconstances. Ce sera le plus bel hommage que nous pourrons rendre à Charlie Hebdo.

Vive Charlie Hebdo et vive la liberté d'expression qui, comme le dit le Canard, ne s'use que quand l'on ne s'en sert pas. Mais c'est vrai putain, ça n'a jamais semblé aussi dûr que « d'être aimé par des cons » !


PS : au passage, si pour une fois les olibrius que l'on nous présente comme les responsables de cet attentat pouvaient ne pas finir tués d'une balle dans la tête par le RAID et les forces de l'ordre, comme Khelad Kelkal ou Mohammed Merah, nous pourrions peut-être avoir le droit à un vrai procès et au début d'une explication afin de traiter ce drame selon les standards d'une véritable démocratie moderne, comme la Norvège après les actes immondes d'Anders Breivik en juillet 2011. Ca nous permettrait d'éviter l'explosion des idées complotistes qui au final nourrissent toujours les mêmes, les cons. Nous pourrions alors profiter de cette horreur pour éléver notre degré de conscience collective et commencer à soigner enfin notre société française, de plus en plus gangrénée par le racisme.

 

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