Préparer le printemps européen contre l'automne des dictateurs

Face à une Europe désunie et affaiblie, et une rive sud de la Méditerranée de plus en plus instable, sur fond d'élections américaines, deux dictateurs avancent tranquillement leurs pions. Il est urgent que l'Europe sorte de sa torpeur et réagisse, et autrement qu'avec des recettes qui n'ont pour l'instant absolument rien donné d'autre que de la désespérance supplémentaire, dedans comme dehors.

 

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Tandis que tous les regards sont braqués sur les Etats-unis pour savoir si Donald Trump va réellement succéder à Barack Obama à la Maison Blanche !!!, en Turquie, Recep Tayip Erdogan fait basculer son pays dans la plus crasse des dictatures sans aucun obstacle devant lui. Et malheureusement Bruxelles, malgré les « inquiétudes » exprimées par sa Haute Représentante pour les affaires étrangères Federica Mogherini, ne peut que constater une nouvelle fois son impuissance face aux dérives autoritaires de plus en plus prononcées de son grand voisin.

En effet, depuis le coup d'état manqué du 15 juillet dernier, plus de 33 000 personnes ont été arrêtées et incarcérées, et 150.000 fonctionnaires qualifiés de « sympathisants des putschistes » ont été limogés, privant environ un million de personnes de moyens de subsistance et entraînant la désorganisation de l'Etat. Tout s'est accéléré ensuite la semaine dernière avec l'arrestation de neuf journalistes du quotidien Cumhuriyet (classé à gauche et plutôt opposé à l'AKP d'Erdogan), suivis peu après par celle de sept parlementaires, dont les deux co-présidents du HDP, le Parti démocratique des peuples, pro-kurdes. Leur « crime »? Etre considérés par le régime d'Ankara comme des «soutiens au terrorisme » parce qu'ils sont proches de la minorité kurde.

Au prétexte de la nécessaire « lutte contre le terrorisme », Recep Tayip Erdogan semble bien profiter de la situation géopolitique internationale instable - opération en cours contre Daesh en Irak et en Syrie, élections américaines accaparant l'Oncle Sam, impuissance d'une Union européenne sans tête, qui plus est considérablement affaiblie depuis le Brexit – pour avancer ses pions et museler de l'intérieur toute éventuelle opposition politique. Et nous Européens le regardons faire, sans avoir autre chose à lui opposer au mieux qu'une indignation discrète. Parce que nous avons trop besoin d'Erdogan et du régime d'Ankara, à qui nous avons sous-traité lamentablement au printemps dernier la gestion des milliers de réfugiés, notamment syriens, qui tentent de rejoindre l'UE. Et le pouvoir turc ne le sait que trop bien. Erdogan se permet même désormais un certain nombre de « délires » impérialistes, ayant évoqué lors de plusieurs déclarations ces dernières semaines les « frontières du coeur » de la Turquie, grosso modo celles de feu l'empire Ottoman (remettant en cause au passage le Traité de Lausanne de 1923).

Plus au Nord, c'est le président russe Vladimir Poutine qui profite du contexte géopolitique actuel - Etats-Unis occupés, Europe de plus en plus désunie et affaiblie - pour faire avancer lui aussi ses pions, se servant notamment largement du conflit syrien pour montrer ses muscles à une communauté internationale de plus en plus désarçonnée. Après avoir construit et renforcé son pouvoir grâce au sang des civils tchétchènes au début des années 2000 (eux aussi étaient à l'époque tous opportunément qualifiés de « terroristes »), il fait verser aujourd'hui à coup de bombes le sang de civils syriens, kurdes ou sunnites, pour protéger la minorité alaouïte du clan Assad encore au pouvoir - pour ce qu'il en reste - à Damas. Après s'être « servi » territorialement en Ukraine en récupérant la Crimée en 2014 sans beaucoup de difficultés, Poutine soutient également envers et contre tous le dictateur de Damas, au nom des liens anciens entre Damas et Moscou, au nom de la base de Tartous, seule base navale russe en Méditerranée, mais aussi et de façon adroite au nom des Chrétiens d'Orient. Poutine surfe en effet sur la peur de l'Islamisme pour se vendre en meilleur « défenseur » des minorités chrétiennes du Moyen Orient, souvent il est vrai prises en étau et servant de boucs émisssaires faciles dans certains conflits confessionnels en cours, notamment entre Sunnites et Chiites. Tant et si bien que jusqu'en France, certains soutiennent Poutine malgré tout pour son rôle de protecteur des minorités chrétiennes d'Orient, comme bien évidemment Marine Le Pen et le Front National, mais également des personnalités de la droite républicaine comme François Fillon. Des Chrétiens d'Orient mal soutenus par des « crétins d'occident »? Jean-Luc Mélenchon lui, ce ne doit pas être ça, c'est sans doute plus le côté muscle et anti-américaniste primaire de Poutine qu'il admire.

S'ajoutent à tout cela dans la région élargie: des émirats du Golfe jouant chacun leur partition, bons clients des armes françaises notamment, qui servent par exemple à l'Arabie Saoudite pour écraser le Yémen sous les bombes, mais également pourvoyeurs plus ou moins officieux de groupes armés plus ou moins terroristes; une Libye à feux et à sang, en déshérence totale depuis l'intervention occidentale de 2011 et qui n'a plus d'état que le nom ; une Egypte qui après avoir tenté une courte expérience démocratique, a redécouvert très vite les « charmes » d'un nouveau Raïs, Abdel Fattah al-Sissi, n'ayant rien à envier à Moubarak en termes d'efficacité autoritaire, mais lui aussi bon client des armes françaises, alors bel ami de Paris... Seuls surnagent quelque peu dans ce marasme l'Iran qui, malgré la dureté continue du régime des Mollahs, persévère sur le chemin de la normalisation avec l'Occident (à mettre pour l'Histoire au crédit de la diplomatie américaine d'Obama et – un peu- de la France), et la petite Tunisie qui, vaille que vaille, tente de sauver les meubles de sa « révolution du jasmin ».

Donc pour résumer et simplifier un peu cette situation géopolitique à première vue complexe, et si nous cherchons à regarder au-delà de l'écume de l'actualité, nous avons aux portes de l'Europe deux dictateurs impérialistes de plus en plus excités, en Turquie comme en Russie, qui en plus de vouloir en sauver coûte que coûte un troisième en Syrie, rêvent de restaurer la grandeur passée de leur contrée, l'un de l'empire Ottoman, l'autre de l'empire russe (tsariste pour l'histoire, soviétique pour la puissance des services secrets). Face à leur folie des grandeurs, nous avons une Amérique bien lointaine et une Europe éparpillée « façon puzzle », gangrénée par le cancer des populismes et du tout sécuritaire, puissance économique stagnante et nain politique en voie possible de désintégration accélérée depuis le Brexit. Puis tout autour de la Méditerranée, nous avons des Etats aux frontières de plus en plus poreuses et contestées, en guerre plus ou moins larvée et où règne l'instabilité. Les flux de réfugiés ne sont donc sans doute pas prêts de se tarir, au grand dam des nombreux xénophobes chez nous.

Après la vague des « printemps arabes », il semble bien que nous assistions aujourd'hui à un véritable « automne des dictateurs ». Et ce sont comme toujours les populations civiles qui trinquent.

Alors « que faire » comme dirait l'autre, quand on est européen, démocrate, et, encore plus dingue, écologiste?

Tout en restant très modeste face à l'ampleur des difficultés en cours, le premier rôle de l'Union européenne devrait être d'accueillir dignement l'ensemble des réfugiés fuyant la guerre plutôt que de les laisser mourir en Méditerranée. En dehors des questions éthiques et juridiques et de la honte que nous éprouverons face à l'Histoire en ayant laissé mourir sans raison valable des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, d'un point de vue pragmatique, l'image que l'on donne à voir à l'étranger sur la question des réfugiés affaiblit considérablement l'UE pour l'avenir. En effet, si l'Europe n'est toujours pas doté d'un hard power suffisant, son soft power basé sur une stabilité juridique indéniable, dont le respect premier des droits individuels, humains comme sociaux, contrairement à beaucoup d'autres espaces de la planète, en faisait et en fait encore un pôle d'attraction expliquant justement ces afflux de réfugiés. Si l'Europe n'est plus qu'un agrégat de petits états nations refermés sur leurs frontières et tétanisés par les réfugiés, une Europe Orban ou une Europe Le Pen en fait, nous serons balayés par les vents mauvais de la mondialisation, en crise politique et économique constante, et n'aurons plus qu'à émigrer à notre tour. Ainsi peut être que dans quelques décennies, des réfugiés français viendront frapper aux portes de l'Inde ou de la Chine après avoir suivi à leurs risques et périls l'ancienne route de la soie, qui sait? Quant à la question du terrorisme, elle n'a rien à voir avec celle des réfugiés, et c'est bien au contraire en donnant l'image d'une Europe généreuse plutôt qu'en guerre contre l'Islam et les étrangers, qu'un certain nombre d'arguments d'hystériques salafistes utilisés pour attirer de nouvelles recrues n'auront plus aucun impact. Il ne s'agit pas d'avoir des frontières passoires, mais des frontières qui respectent les droits, donc celui de l'asile, intrinsèque des démocraties.

La deuxième chose à faire sans attendre, qui plus est étant donnée la signature de la COP 21 et l'ouverture ces jours-ci de la COP 22 à Marrakech, est la transition énergétique à l'échelle européenne pour en finir avec le gaz (russe) et le pétrole (arabe), ce afin diversifier notre mixte énergétique et tendre vers le 100% renouvelables. C'est plus que souhaitable, tant pour le climat que pour la paix (intimement liés), c'est faisable, comme le montre de plus en plus d'études, et c'est urgent, pour contrecarrer la déflagration géopolitique en cours. Il est dommage que ces questions restent cantonnées dans la « niche » environnement alors qu'elles conditionnent en fait quasiment toute notre politique étrangère et que personne à part les écologistes ne fasse le lien. Sans parler du potentiel d'emplois nouveaux que cette transition énergétique va créer.

La troisième chose urgente à faire, et à faire tout de suite, c'est d'arrêter, à l'image de la Suède, de rajouter du mal au mal en vendant des armes dans la région, comme la France le fait honteusement avec l'Arabie Saoudite malgré la guerre en cours au Yémen. Que les Etats membres de l'UE cessent de jouer leur partition individuelle de vendeurs d'armes en dotant l'Union d'une structure communautaire d'autorisation à l'exportation, pour qu'aucun matériel militaire ou de sécurité ne puisse sortir de nos frontières sans garantie exigeante de respect des droits individuels dans les pays importateurs.

La quatrième chose à faire bien entendu, est de tirer enfin toutes les leçons des printemps arabes, en cessant, au prétexte fallacieux de stabilité, ou encore de lutte contre l'islamisme, d'offrir des blancs seings à tous les apprentis dictateurs de la rive sud de la Méditerranée, notamment en commerçant avec eux là-bas au nom de l'emploi ici. Il faut enfin faire primer les droits de l'homme sur les droits de l'homme d'affaires, et parler d'une seule voix en la matière à l'échelle européenne. Soutenir les sociétés civiles au nom des droits humains plutôt que la stabilité au nom du commerce libre et non faussé redonnerait enfin à une Europe de plus en plus terne un beau projet et ses lettres de noblesse.

La cinquième chose à faire évidemment, c'est de relancer ce serpent de mer d'une défense européenne, toujours remise aux calendes grecques alors que la situation géopolitique l'impose de plus en plus. Avec la Grande Bretagne dehors, c'est moins de moyens matériels, mais sans doute plus d'opportunités politiques sur la question pour le coup.

En tous cas, face à cet automne des dictateurs, et même si nous ne semblons pas en prendre le chemin, c'est bien d'un printemps européen dont nous avons besoin, pour préparer demain, plutôt que de se recroqueviller sur aujourd'hui, en regardant hier avec nostalgie.

Certains rétorqueront que c'est bien naîf de rêver, mais étant donné ce que nous promettent les futures élections sur ce sujet, en France notamment, c'est à dire rien, il est nettement plus motivant pour le moment, et réaliste finalement, de rêver plutôt que de vouloir tout de suite aller voter.

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