Manuel de confiance

Mon cher Premier Ministre,

Je vous écris une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps... Bref, je n'ai nullement la prétention de pouvoir égaler Boris Vian1, ni celle de croire que vous lirez ces lignes, mais je souhaite tout de même poser sur le papier, ou plutôt l'écran, une partie de ce que j'ai sur le cœur. Ca me servira de catharsis.

Mardi prochain, le 16 septembre, vous passerez donc votre second grand oral de Premier Ministre devant l'Assemblée nationale. Vous nous parlerez, je n'en doute pas, de la nécessité de crédibiliser la France devant Bruxelles, de redresser les comptes de la Nation, de permettre aux entreprises de se montrer plus compétitives à l'international, et de faire tout cela « dans la justice ». Vous nous rappellerez sans doute votre « amour » de la France et de la « gauche », et de la nécessité pour celle-ci de se confronter au réel, car sinon le Front National vaincra, etc. Bref vous nous expliquerez que vous avez le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Grand bien vous fasse. Le problème reste néanmoins votre focalisation, partagée par votre Président et votre gouvernement, sur le portefeuille et non sur le cœur. Le problème est que votre Président n'a pas été élu uniquement pour cela, mais sur l'idée d'un « changement », devenu sans doute aujourd'hui, avec la précédente « rupture », un des mots les plus détestés de la langue française. Le problème est qu'à proposer uniquement aux Français comme horizon politique le sacro-saint chiffre de 3 % du PIB, déficit budgétaire à ne surtout pas dépasser, sous soi-disant injonction de Bruxelles, vous désespérez Paris bien au delà de Billancourt, et vous contribuez à faire détester l'Europe.

On attend la croissance comme on attend Godot, elle aussi sacro-sainte, alors que tous les enfants de 5 ans comprennent qu'une croissance infinie dans un monde aux ressources finies, ce n'est pas possible. De Gaulle disait « l'Europe, l'Europe, l'Europe » en en critiquant cette pourtant si belle aventure humaine, dont on en détruit malheureusement aujourd'hui l'essence même à coups de normes comptables comme ces foutus 3 %. J'ai envie moi de crier « croissance, croissance, croissance », comme si c'était ça le problème principal alors que la planète se meurt. Finalement, je préfère vraiment mille fois plus être un cabri écologiste européen qu'un mouton socialiste français2.

Puisque je sais que vous et vos amis adorez les chiffres, sauf parfois quand certains souffrent de « phobie administrative », en voici trois, qui devraient constituer bien davantage que ceux de la croissance ou des déficits publics, les objectifs prioritaires à changer. Surtout lorsque l'on se prétend « de gauche » en 2014, c'est à dire normalement pour l'émancipation de tous et non l'enrichissement de quelques-uns : 400, 9, 30 et 1000:

400, c'est la concentration en PPM (parties par million) de C02 dans l'atmopshère mesurée en mai 2014. En 250 ans, cette concentration a augmenté de 142 %. Ce seuil est une première depuis l’apparition de l’homme sur Terre, et même depuis plus de 2,5 millions d’années. Question toute simple: avec un pareil chiffre qui ne cesse d'augmenter, quel climat va-t'on laisser à nos enfants ?

9, c'est en millions à peu de choses près le nombre de personnes vivant en France sous le seuil de pauvreté, c'est à dire avec moins de 989 euros par mois. Parmi elles, de plus en plus vivent avec moins de 784 euros par mois. C'est à dire que si le chiffre global se stabilise, le degré de pauvreté lui s'intensifie. Voilà un chiffre qui devrait obséder un homme « de gauche » jour et nuit, bien plus que celui de la croissance ou des déficits publics. Si au moins vous en parliez un peu...

30, c'est en comparaison avec le chiffre précédent, en milliards d'euros, les bénéfices des entreprises du CAC 40 pour le premier semestre 2014. Celles-ci vous disent merci monsieur Valls, et cela doit vous faire plaisir, puisque je sais que vous les aimez.

1000 enfin, c'est en milliards d'euros la somme qu'a trouvé la BCE pour renflouer les banques après le déclenchement de la crise en 2008. 1000 milliards d'euros, c'est amusant comme coïncidence, c'est également le coût constaté de l'évasion fiscale dans toute l'Union européenne. En voilà un beau chiffre, bien rond, que l'on aimerait plus souvent vous entendre invoquer pour vous montrer combatif sur le sujet, vous et votre Président de la République. On a trouvé 1000 milliards pour sauver les banques, combien trouvera-t'on pour sauver le climat ? La prochaine conférence internationale sur le climat aura lieu pour rappel à Paris l'année prochaine, et ce serait bien qu'à cette occasion la France et l'Europe montrent vraiment l'exemple.

Ainsi, moi, pour avoir confiance, c'est sur ces quatre chiffres incontournables que j'aimerais vous entendre monsieur le Premier Ministre. Se fixer comme objectif de les baisser tous les quatre, cela permettrait peut-être davantage de remettre la société en mouvement autour d'objectifs de progrès, de sauvegarde de l'humanité et de préservation des générations futures.

La course à la crédibilité économique vous a, vous, votre Président et votre gouvernement, fait perdre la course à la légitimité démocratique. Vous avez détruit notre espoir et notre imagination politique sous des normes comptables, alors qu'un vrai désir de changement existait en 2012.

Un changement institutionnel tout d'abord, pour en finir avec le président omni-impotent de la 5e république. Il suffisait de redonner du souffle démocratique par l'instauration d'une dose de proportionnelle et le droit de vote des étrangers, par davantage de pouvoirs et de responsabilités au Parlement, par la multiplication d'outils de participation des citoyens aux décisions de leurs dirigeants, rendus aisés à mettre en place à l'heure d'Internet dans tous les foyers. Il suffisait de reonner de l'espoir européen, par la réaffirmation d'une véritable ambition pour l'UE, qui n'est pas responsable de tous les maux de la France puisqu'elle même en fait partie intégrante mais préfère dissimuler ses propres impérities derrière un « Bruxelles » fantasmé à dessein3. Qu'un référendum puisse se faire en Ecosse dans le calme, sans pouvoir imaginer le moins du monde la possibilité du bruit des canons par exemple, c'est aussi ça l'Europe. Alors sachons parfois nous réjouir d'être ensemble, et pas que pour l'économie.

Un changement social ensuite, en refusant notamment, et quel qu'en soit le prix, qu'en France aujourd'hui, qui que ce soit puisse dormir et même mourir dans la rue4. En traitant correctement les personnes précarisées plutôt qu'en les chassant, chômeurs, bénéficiaires du RSA, jeunes étudiants de familles modestes, mères célibataires, sans papiers, intermittents du spectacle, etc. C'est à la façon dont une société traite les plus vulnérables que l'on mesure son degré de civilisation paraît-il. Et bien la France « de gauche » en 2014, on ne peut pas dire qu'elle soit très civilisée.

Un changement de paradigme économique enfin, en comprenant que le vieux monde et ses chimères de croissance infinie du PIB se meurent et qu'il est temps de se tourner ves les dynamiques et les nouvelles idées qui ne cessent d'émerger dans tous nos territoires, grâce à l'initiative de gens courageux et novateurs. L'économie sociale et solidaire, l'économie du partage, la relocalisation des consommations du quotidien, pour la nourriture, pour l'énergie, pour se vêtir, et même par d'autres monnaies, locales, pour sortir de la machine infernale du néolibéralisme qui détruit tout sur son passage, dont surtout notre aptitude à rêver encore un peu avant la fin du monde... C'est tout cela qu'il faut soutenir, qu'il faut encourager, qu'il faut mettre en mouvement, quand on se prétend « de gauche » monsieur le Premier Ministre, plutôt qu'en proposant des partenariats publics privés, des grands projets inutiles comme de nouveaux aéroports, des tunnels, des lignes à grande vitesse, des barrages et plein d'autres projets imbéciles qui continuent d'artificialiser des terres dont nous avons et aurons de plus en plus besoin pour nous nourrir. Encore une chose que comprennent bien les enfants, mais pas les économistes ni les ministres visiblement.

Plus facile à écrire qu'à faire, monsieur le Premier Ministre me direz-vous. Mais si seulement on vous avait un peu plus ne serait-ce qu'entendu là-dessus, vous ou le Président de la République, peut-être qu'un peu plus de confiance serait au rendez-vous. Pas celle de députés le doigt sur la coutûre du pantalon inquiets pour leur situation élective, celle de toute une partie des Français qui après l'horrible ère Sarkozy, avait envie de rêver un peu. Là, nous en sommes réduits à cauchemarder en pensant au Front National aux portes du pouvoir.

Voilà, j'ai tant d'autres choses à écrire, monsieur Valls, et j'aimerais tellement, en tant que citoyen, avoir un peu plus confiance. Mais je dois vous laisser, j'ai l'humanité à fêter, pendant qu'il en est encore temps. J'en suis rendu au stade où désormais je m'en moque de toute cette comédie française du pouvoir, préférant consacrer mes journées à me battre pour une Europe plus sociale et plus écologique (oui je sais c'est pas gagné) et mes nuits à rêver encore d'un autre monde possible, avec des millions de citoyens qui y croient encore. Si vous cherchez quelques idées, vous avez l'embarras du choix : Edgar Morin, Tim Jackson, Bénédicte Manier, Nicolas Métro, Vandana Shiva, Pepe Mujica et tant d'autres. Et vous verrez que la politique, c'est également et avant tout du rêve, pas des normes comptables. Pour rendre possible demain les utopies d'aujourd'hui.

Je vous souhaite donc bien du courage pour la suite monsieur le Premier Ministre, et vous propose comme phrase de référence, plutôt que la tarte à la crème renécharrienne utilisée encore récemment par Fleur Pellerin5, la citation d'Oscar Wilde : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d'échec, on atterrit dans les étoiles ». Il ne faut pas se contenter de viser les 3 %, car en cas d'échec, on finit dans le Front. Politique sans confiance n'est que ruine de l'âme.

Sans confiance donc, mais avec bienveillance,

Amitiés écologistes et de gauche,

Benjamin Joyeux 

 

1 Qui j'en suis sûr ira cracher sur nos tombes. Pas Amélie, soyons clairs.

2 Car je travaille au Parlement européen à Bruxelles, qui plus est pour des députés écologistes. Mon dieu, techno-écolo-bobo, triple tare.

3 Comme si les technocrates bruxellois avaient quelque chose à envier aux énarques de Bercy en termes de néolibéralisme.

4 453, un autre chiffre, le nombre de personnes mortes dans la rue en 2013, dans l'indifférence de la classe politique.

5 « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » de René Char, utilisée par Fleur Pellerin après notamment Jean-Marie Messier, pas très « de gauche ».     

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