Benjamin Joyeux
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Billet de blog 13 janv. 2017

Le monde libre ou l'implacable bilan de la 2e « gauche »

C'est un livre qui se lit d'une seule traite, avec un réel plaisir, tant la forme est stylistiquement impeccable, et tant le fond nous éclaire avec brio sur cette « gauche » politico-médiatique, notamment au pouvoir depuis cinq ans et qui ne cesse de nous entraîner collectivement vers l'abîme.

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Aude Lancelin, journaliste de talent et à la culture encyclopédique, baignée des humanités que l'on sent tout au long de ses phrases ciselées, nous entraîne avec elle dans les coulisses d'un grand hebdomadaire français, étiqueté « social-démocrate », « l'Obsolète ». Pas besoin de préciser de quel journal il s'agit, ni de qui elle parle lorsqu'elle dresse les portraits de Jean Joël, de Laurent Môquet ou encore de Mathieu Lunedeau. Ceux-ci sont implacables et sans concession et le constat sans appel: les dérives du grand hebdomadaire social-démocrate, censé faire la pluie et le beau temps dans le débat d'idées français depuis les années 70, sont symptomatiques ce cette gauche au pouvoir depuis cinq ans et qui, à force de reniements et de renoncements, et surtout par manque cruel d'imagination, prépare l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite.

Aude Lancelin, qui a travaillé à l'Obs de 2000 à 2011, avant d'y revenir comme directrice adjointe en 2014, s'est faite brutalement licenciée en mai dernier, soi-disant pour des raisons « managériales », mais bien plutôt pour des raisons politiques, depuis l'Elysée comme on va l'apprendre. Beaucoup ont surtout vu dans la sortie de son livre un simple règlement de compte avec son employeur. Or il faut rendre justice à la journaliste qui, bien loin de se contenter de traiter de son cas personnel, se sert au contraire de celui-ci pour nous alerter collectivement sur l'état déplorable des principaux médias français et de l'indépendance malmenée des journalistes face aux forces de l'argent. Le petit théâtre médiatique parisien, sous la coupe réglée de quelques tycoons sans scrupule, dont l'ogre des télécoms Xavier Niel, ne supporte pas le journalisme réellement indépendant, et préfère laisser se distribuer les rôles entre éditorialistes de pacotille, s'opposant soi-disant entre centre gauche et centre droit, mais s'entendant sur l'essentiel: le consensus néolibéral, sans autre horizon idéologique que le marché et le démantèlement de l'Etat providence. Ainsi on fabrique de toute pièce un faux débat d'idée pour faire croire au débat démocratique français tandis que l'on se partage entre classe politique officielle (« socialistes » et « républicains ») et principaux acteurs économiques du CAC 40 les derniers restes de l'Etat sur le dos de la majorité des Français. Et l'on fait mine après de s'étonner que ceux-ci n'aient plus confiance ni dans les politiques, ni dans les journalistes. Sans parler de la décrépitude intellectuelle que tout cela entraîne.

Le licenciement d'Aude Lancelin, à l'image du sort des journalistes d'I-Télé, doit nous alerter d'urgence sur la nécessité de remettre sur la table, comme au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la question de l'indépendance des médias, plus que jamais menacée par un big business de plus en plus arrogant face à une classe politique renonçante.

En tous cas, et malheureusement une fois de plus, on s'aperçoit à travers ce livre de la dérive idéologique et morale de cette 2e gauche au pouvoir pour encore quelques mois, ayant renoncé à toute volonté de changement pour se contenter d'accompagner avec quelques zestes de soi-disant progressisme le capitalisme le plus hargneux. Manuel Valls en est la caricature la plus pitoyable, et à l'heure des primaires organisées par cette « gauche potemkine », la perspective de le voir se faire humilier par les urnes, comme en 2011, est peut-être la seule raison de participer encore à ces « primaires de la gauche ».

Merci à Aude Lancelin pour ce livre (qui a bien mérité le prix Renaudot essai) et pour ne pas avoir abandonné l'idée qu'elle se fait du journalisme, exigeant éthiquement et intellectuellement, et bonjour à Frédéric Lordon, qui lui défend une exigence politique et intellectuelle inspirante, non seulement pour Nuit Debout mais bien au-delà pour toutes celles et ceux qui, contrairement à cette 2e gauche agonisante, n'ont pas abandonné l'idée que la politique et le journalisme peuvent changer le monde en mieux.

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