« Hold up » sur la liberté d’expression et d’information

Ce que je constate dans toute cette histoire autour de ce film Hold Up, c’est que tout cela en dit bien plus long sur l’état de la liberté d’expression dans notre pays que sur une soi-disant menace d’un tsunami complotiste contre lequel il faudrait que l’on s’immunise collectivement en décrédibilisant et censurant toute voix contradictoire.

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Oui en effet, on peut considérer que "le film Hold Up surfe sur le désarroi et l'inquiétude, en évitant tout débat contradictoire". Pour avoir regardé ce documentaire en entier, je suis assez d’accord avec ce constat d’Alain Trautmann, immunologiste et chercheur au CNRS. Mais ne peut-on pas dire cela de beaucoup d’émissions et de reportages qui remplissent chaque jour nos chaînes de télévision, en particulier d’info continue, lorsqu’ils concernent d’autres sujets, comme au hasard l’Islam ?

Ce que je constate dans toute cette histoire autour de ce film, surtout en tant que futur JRI suivant actuellement une formation à l’école de journalisme de Genève, c’est que tout cela en dit bien plus long sur l’état de la liberté d’expression dans notre pays que sur une soi-disant menace d’un tsunami complotiste contre lequel il faudrait que l’on s’immunise collectivement en décrédibilisant et censurant toute voix contradictoire.

Pour commencer, Pierre Barnérias est journaliste : il a travaillé pour la presse écrite (Ouest-France), la radio (France Info / RTL 2) et la télévision (Envoyé Spécial, Faut pas rêver, Thalassa, Des racines et des ailes, Zone Interdite…). Il a réalisé plus de quarante magazines et documentaires. Donc c’est un professionnel de l’information. Une des premières choses que l’on apprend dans le journalisme, c’est de vérifier une source, et en particulier sa crédibilité. J’ai donc choisi de regarder ce documentaire en entier après avoir regardé qui était ce Pierre Barnérias. Mais également parce qu’un ami journaliste m’a conseillé de le regarder.

C’est pourquoi j’ai été assez choqué ensuite d’entendre Claude Askolovitch qualifier « Hold Up » dans sa revue de presse de France Inter, le jeudi 12 novembre au matin, à une heure de très grande écoute, de tissu d’ «élucubrations » complotistes sans autre forme de procès, sans préciser qu’il n’émanait pas d’une obscure officine mais d’un confrère tout autant journaliste que lui. Et c’est pourquoi mon premier réflexe a été de défendre ce film, quoi que je puisse en penser par ailleurs.

Quelle ne fut pas alors ma surprise quant à la violence des réactions sur les réseaux sociaux, notamment de la part de journalistes, d’intellectuels ou encore d’amis écolos vis-à-vis de ce film et de celles et ceux qui le regardaient. Pour faire court, si on regarde Hold up et qu’on s’interroge sur un certain nombre de questions qu’il pose, on est d’emblée considéré comme contaminé par le « complotisme », comme on peut l’être du Covid 19, et on se retrouve rangé dans la case au mieux de naïf ou crétin, au pire dans la case extrême droite, influencé par QAnon et favorisant l’arrivée du Trumpisme en France.

Pardon mais il me semble nécessaire à ce stade de rappeler un certain nombre de principes fondamentaux du métier de journaliste, de la liberté d’expression et de la liberté d’information, comme Alain Trautmann l’a fait avec brio sur ce qui concerne SON domaine, la science médicale :

L’objectivité journalistique n’existe pas ! C’est la multiplicité des points de vue et des supports pour les exprimer, en particulier quand ils sont contradictoires, qui garantit la liberté de l’information et le droit à la liberté d’expression. C’est ce que rappelle souvent un expert et grand professionnel comme Dominique von Burg, président du Conseil suisse de la presse.

L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 est on ne peut plus clair : 

« Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit ».

Quant à la liberté de la presse, elle est toujours régie en France par la grande loi du 29 juillet 1981. Les limites à cette liberté sont posées dans le texte par les « délits de presse » que sont la provocation, la diffamation et le racisme.

D’autres grands principes fondateurs de la profession de journaliste sont de toujours veiller à séparer le plus clairement possible l’information du commentaire, de toujours chercher à donner la parole aux différents points de vue, de savoir prendre de la distance et de se méfier de toute parole officielle.

Alors certes Hold up ne respecte pas vraiment tous ces principes, en particulier celui de bien donner la parole aux différents points de vue. Mais que dire également de ses détracteurs, en particulier lorsqu’ils sont eux-mêmes journalistes ? Et que dire du traitement médiatique général fait autour de cette pandémie inédite ? Les gens se sentent-ils suffisamment informés ? La preuve que non vu le succès du film tant décrié.  

Pierre Barnérias et son équipe avaient-ils le droit de faire ce film ? Oui, 1000 fois oui. Y’a-t-il des choses dans ce film qui peuvent être condamnées pénalement ? Peut-être, mais ça c’est à la justice de le dire si des gens exposés ou cités dans ce film portent plainte pour diffamation et gagnent. Le complotisme est-il clairement défini juridiquement et pénalement répréhensible ? Non, cela reste un avis, donc on ne peut plus subjectif. 

Ainsi jusqu’à preuve du contraire, ce film a le droit d’exister et a évidemment le droit de se tromper. Ce qu’il fait d’ailleurs, mais dans l’histoire du journalisme, ce n’est ni le premier ni le dernier. Et Pierre Barnérias a vraiment l’air de bonne foi, si vous l’écoutez notamment dans l’émission les Grandes Gueules (au passage il est dommage que ce soit une émission un peu racoleuse comme celle-ci qui fasse son boulot de journalisme en lui donnant la parole pendant que France Inter reste drapée dans sa suffisance).

Le fait qu’une plateforme comme Viméo se permette de retirer Hold Up constitue donc une censure grave qui devrait inquiéter bien plus l’ensemble de la profession que les propos contenus dans le film.

A toutes celles et ceux qui veulent que ce film soit censuré ou décrédibilisé d’emblée sans même se donner la peine de le regarder, ne venez pas vous plaindre demain si une enquête d’Elise Lucet ou de Marie-Monique Robin sur l’industrie du médicament se retrouve interdite d’antenne ou cataloguer dans la case « complotisme ».

Quant à moi, je suis content que ce film existe puisqu’il a notamment permis d’élargir le débat pour obliger un certain nombre de médias à rétablir des faits peut-être incontestables mais surtout pas suffisamment partagés par le plus grand nombre. Quelques exemples :

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/11/12/covid-19-les-contre-verites-de-hold-up-le-documentaire-a-succes-qui-pretend-devoiler-la-face-cachee-de-l-epidemie_6059526_4355770.html?fbclid=IwAR2JYsnqLPnjMxWyqkzIvSC6uTHRe5nDn9WEgqmsqcWzSKlQ6IQaOVnM-Ag

https://www.liberation.fr/france/2020/11/12/dix-contre-verites-vehiculees-par-hold-up_1805434

https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-hold-mecaniques-du-documentaire-qui-denonce-une-manipulation-mondiale-du-covid-19

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/hold-up-les-intervenants-du-documentaire-complotiste-sur-le-covid-19_149131

Je finirais par les propos de mon ami Daniel Wermus (celui qui m’a conseillé le film), journaliste suisse depuis 40 ans, qui résument parfaitement ma pensée : 

« Cette crise sanitaire est sans précédent, sans repère. Nous avons tous besoin de réfléchir à ce qui nous arrive. Les vérités du pouvoir et de l’establishment médico-pharmaceutique ne sont pas les seules à avoir droit de cité. Les médias ne sont pas là pour les relayer unilatéralement, mais pour éclairer la société sur les aspects complexes et controversés de ce problème, interpeller les décideurs, encourager un débat adulte et ouvert. Sans quoi une partie du public se sent rejetée – surtout quand les opinions divergentes sont systématiquement disqualifiées, même s’il s’agit de grands médecins et de Prix Nobel. Ce déséquilibre informatif risque de renforcer le sentiment de beaucoup de gens que les médias sont inféodés aux pouvoirs, qu’ils encouragent la peur et la pensée unique, etc. »

La liberté d’informer et la liberté d’expression sont des valeurs on ne peut plus fragiles qui ne souffrent pas du double standard. C'est en multipliant les points de vue, les débats et la contradiction, et en les partageant largement sans se draper dans le mépris et les postures d'autorité, que l'on luttera efficacement contre le complotisme et les fake news bien plus qu'en censurant et en jetant des apostats.  

Comme le dit si bien la devise du Canard Enchaîné : « la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas ».

 

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