Dialogue de consciences pour un monde plus juste

Interview croisée de Pierre Rabhi et Rajagopal P.V, tous deux partisans d'une insurrection des consciences pour un monde plus juste et plus cohérent, réalisée à Lablachère le 19 novembre dernier.

L’un est indien, fondateur du mouvement de défense des sans terres Ekta Parishad, à l’origine de grandes marches non-violentes pour les droits des plus démunis, dans la droite ligne du Mahatma Gandhi.

L’autre est français, né en Algérie, paysan installé en Ardèche depuis 1960, mais également essayiste à succès, fondateur du mouvement des Colibris et insatiable promoteur de l’agroécologie, prônant un autre modèle de développement pour sauver la planète et un rapport plus sacré à la nature pour sauver l’humanité.  

Tous les deux sont souvent considérés comme des « nouveaux Gandhi », étant donnée leur approche autant politique que spirituelle du nécessaire changement individuel comme préalable obligatoire à tout changement collectif. Deux personnalités dont l’engagement implique une très forte dimension d’exemplarité et de spiritualité, deux consciences n’ayant pas renoncé à leur insurrection tout au long des années, bien au contraire.

Ces deux-là étaient vraiment faits pour dialoguer. Ce fut chose faite le 13 novembre dernier, quand Rajagopal P.V, en pleine tournée européenne pour sa campagne Jai Jagat, fit un détour par le village de Lablachère et la ferme ardéchoise que Pierre Rabhi occupe toujours avec son épouse depuis près de 60 ans.

Propos recueillis par Benjamin Joyeux le 13 novembre 2018

Pierre Rabhi et Rajagopal P.V © Liliane de Tolédo Pierre Rabhi et Rajagopal P.V © Liliane de Tolédo

Rajagopal P.V : « Merci beaucoup Pierre d’avoir accepté de nous recevoir chez toi. Je ne suis pas venu les mains vides mais avec des nouvelles qui devraient te faire plaisir : grâce aux actions menées ces dernières années en Inde par notre mouvement Ekta Parishad(« Forum de l’Unité » en Hindi), beaucoup d’Adivasis, les populations tribales indiennes, ont pu rester sur leurs terres. Souvent expulsés par les autorités locales ou nationales, au prétexte qu’ils n’ont pas de droits de propriété dûment enregistrés, les Adivasis viennent grossir les bidonvilles des métropoles indiennes, tandis que leurs terres sont offertes aux plus offrants, industries minières ou agroalimentaires, multinationales, etc. Ce sont des millions de gens qui se retrouvent d’emblée exclus du développement indien.

Grâce aux grandes marches non-violentes de centaines de milliers de petits paysans sans terres et opprimés que nous avons organisées avec Ekta Parishad, beaucoup d’entre eux ont pu récupérer des terres. Par exemple, suite à la grande marche de 2012 Jan Satyagraha(la « résistance non-violente du peuple »), la législation foncière indienne, datant de l’empire britannique, a enfin pu changer en faveur des petits paysans. La loi de 1804 disposait que l’ensemble des terres en Inde appartenaient au gouvernement. Or suite à notre action, une réforme foncière en cinq points a été mise en place à l’échelle nationale : 1. Le gouvernement ne peut plus prendre de terres sans l’accord d’à minima 70% de la population y résidant. 2. Seules les terres arides peuvent être saisies et non les terres cultivables. 3. Toute saisie foncière est désormais soumise obligatoirement à une étude d’impact préalable, qui, si elle se révèle négative pour la population locale, doit être abandonnée. 4. Des compensations financières pour les terres saisies sont désormais versées à l’ensemble des paysans vivant de ces terres, et non uniquement aux propriétaires fonciers. 5. Enfin, si les terres saisies ne sont pas utilisées dans un délai de cinq ans, celles-ci reviennent obligatoirement aux paysans qui les cultivaient.

Grâce à cette réforme foncière, les paysans vivent désormais avec moins d’anxiété, le vol de leurs terres au profit d’industries ou de multinationales étant rendu plus difficile.

Pierre Rabhi : C’est vrai que c’est un très beau cadeau que d’apprendre ces bonnes nouvelles. Merci beaucoup. Le hold-up généralisé sur les terres qui a lieu aujourd’hui à l’échelle de la planète est totalement scandaleux et moralement inadmissible. Face à cet enjeu fondamental, la question est de savoir ce que l’on peut faire individuellement et sur qui on peut s’appuyer.

Rajagopal : Je me souviens m’être rendu en 2014 sur le plateau de Saclayen Ile de France, aux côtés des écologistes Eva Joly et Pascal Durand, en pleine campagne des européennes, pour y dénoncer le fait que des terres agricoles allaient être bétonnées dans le cadre du Grand Paris. L’accaparement des terres est un problème global, qui nous concerne toutes et tous. Comment stopper ce phénomène ? Comment protéger notre Terre Mère ? Car l’accaparement des terres constitue le terreau fertile de beaucoup de violences. L’ensemble des représentants des grandes religions devraient par exemple appeler à préserver les terres.

Pierre Rabhi : On a évalué l’autonomie alimentaire de Paris, si tout d’un coup il n’y avait plus de transports, à sept jours ! Notre dépendance à la machine et à tout notre système techno-industriel est une problématique fondamentale. C’est pourquoi je persiste à penser qu’aujourd’hui faire son jardin est un acte de résistance. C’est l’acte politique par excellence.

De plus en plus de gens prennent conscience de l’importance de notre souveraineté alimentaire. La perte de la biodiversité due à la diminution drastique des espèces de semences est une véritable catastrophe. Il faut inciter les gens à conserver des semences partout où c’est possible.

Il faut également cesser de droguer et d’empoisonner la terre, parce que les substances soi-disant fertilisantes que l’on y met détruisent la faune et la flore du sol et forcent les plantes. Tout ceci donne une nourriture toxique qui rend les gens malades. Je le dis souvent, de nos jours, lorsque l’on passe à table, mieux vaut se souhaiter « bonne chance » que « bon appétit » ! Je pense que l’on doit employer des expressions de ce genre et des images simples pour faire comprendre au plus grand nombre cette problématique essentielle. Par exemple il y a peu de temps, j’ai travaillé avec une journaliste américaine pour une enquête sur l’eau. Je lui ai dit qu’elle travaillait sur elle-même, puisque nous sommes tous composés d’au moins 60 % d’eau. Or on a tendance à complètement oublier ce lien physiologique, biologique, qui nous unit à la nature dont nous faisons partie. Il faut donc souvent utiliser des images simples et parlantes pour rappeler ce fait essentiel.

Rajagopal : Récemment en Inde, Shri GD Argawal, professeur et activiste écologiste, est décédé après avoir jeûné pendant 130 jours. Il protestait contre l’inaction du gouvernement face à l’extrême pollution du Gange et la politique des grands barrages qui en exploitent et en dénaturent les eaux. Le Gange est le fleuve le plus sacré mais aujourd’hui le plus pollué de la planète. Triste symbole. Pour des centaines de millions d’Indiens, boire une goutte d’eau du Gange est une tradition extrêmement importante, rendue aujourd’hui plus que périlleuse. Cette destruction de la nature dont nous faisons partie engendrée par notre système techno-industriel est totalement mortifère. A son époque, Gandhi incitait les Indiens à fabriquer eux-mêmes leurs propres vêtements pour ne plus avoir besoin de l’industrie britannique du textile et ses millions d’habits en provenance de Manchester. Ce boycott constituait une arme économique et politique fondamentale pour libérer l’Inde. Il faudrait sans doute en faire de même aujourd’hui pour que l’on puisse tous se passer de l’industrie.

Pierre Rabhi : J’ai beaucoup travaillé en Afrique, notamment au Burkina Faso, où les paysans étaient incités à utiliser énormément de pesticides et d’intrants chimiques. Nous y avons alors promu avec mon équipe l’agroécologie pour libérer les petits paysans africains de l’industrie, ce au début des années 80. Nous avons créé un lieu de formation dans la partie aride du Nord du pays, et nous y formions des villageois pour qu’ils puissent former à leur tour, dans une région, Gorom-Gorom, en voie de désertification. Nous y accueillions également des touristes pour les initier à l’agroécologie et les inciter à en revenir à une certaine simplicité alimentaire, comme le fait de ne prendre qu’un repas par jour. Ce n’était pas vraiment le Club Med. L’argent produit par la structure servait à fournir les paysans locaux, et les gens savaient que leur argent était dépensé selon une démarche solidaire. La tradition cosmogonique locale était également respectée et partagée. L’écrit était très peu présent dans la culture locale, essentiellement orale, ce qui développait par ailleurs une incroyable mémoire. Notre structure a finalement formé beaucoup de gens. C’est avec cette expérience que j’ai compris que la principale difficulté du Tiers Monde résidait dans cette promotion d’une agriculture d’exportation par les pays du Nord anciennement colonisateurs au détriment d’une agriculture quotidienne locale et vivrière pour l’alimentation. J’ai écrit à l’époque L’offrande au crépusculepour raconter tout cela, et le livre a été primé par le ministère français de l’agriculture en 1992, ce qui m’a beaucoup étonné. En effet, ce dernier n’est pas vraiment réputé, encore de nos jours, pour être un fervent partisan de l’agroécologie. 

En tous cas, si l’ensemble des paysans faisaient grève demain, on s’apercevrait très vite de leur rôle fondamental et où sont les vraies richesses. Pendant la guerre, ici tout le monde se souvenait du cousin paysan resté à la campagne, celui qui possédait une ferme permettant de nourrir toute la famille.

Rajagopal : Actuellement en Inde, il y a un très grand mécontentement des paysans, et par ailleurs, malheureusement, beaucoup de situations dramatiques conduisant parfois jusqu’au suicide. Le gouvernement utilise alors cet argument contre les paysans pour refuser des réformes agraires, expliquant que ce travail ne paye plus et préférant alors vendre les terres aux plus offrants. Et s’ajoute à cela les politiques des institutions internationales comme la Banque Mondiale, le FMI où l’OMC qui incitent à la culture d’exportation avec des prix toujours plus bas. Toute la question est alors de retrouver suffisamment de souveraineté pour ne pas être emprisonné par tous ces accords. Cette question concerne les paysans partout sur la planète, parce qu’ici en France, j’ai vu beaucoup de paysans manifester pour les mêmes raisons : surendettement, prix de vente trop bas, etc.

 © Benjamin Joyeux © Benjamin Joyeux

Pierre Rabhi : Je pense que face à tout cela, il faut lancer des initiatives pilotes. Lorsque l’on essaye de diffuser un message général et global, on reste dans les mots, alors que l’exemple par les actes, c’est beaucoup plus convaincant. C’est ce qui a fait notre petit succès au Burkina Faso. Rien ne vaut une démonstration convaincante et concrète à l’échelle locale. C’est ce que l’on cherche également à faire actuellement en Mauritanie, en incitant à la création de villages « d’écologie intégrale », souverains, autonomes, bien gouvernés, avec les enfants éduqués dès leur plus jeune âge à l’écologie et une organisation cohérente de l’ensemble des groupes sociaux. Je préfère l’exemplarité et ce type de démonstration prototype. Notre approche implique dans l’agriculture la gestion de l’eau et la question fondamentale de la lutte contre l’érosion des sols : c’est très important car la pluie dans les zones tropicales a tendance à emmener totalement les sols, et alors la terre est perdue. Or il y a tout un tas de techniques permettant d’empêcher cela. Ce problème de l’érosion est mondial et bon nombre de pratiques de l’agriculture moderne y participent et sont donc totalement erronées.

Dans cette maison, quand nous sommes arrivés, il n’y avait que des cailloux. Les sols ont été faits par épierrement. Pour devenir paysan, j’ai dû faire trois ans de formation comme ouvrier agricole, pour avoir un certificat. Ensuite, quand j’ai demandé à ma banque un prêt pour acheter ce terrain, celle-ci ne voulait pas. Pour mon conseiller de l’époque, acheter ces terres pour les cultiver était une forme de suicide. Or nous ne voulions absolument pas renoncer à ce lieu, et en particulier à sa beauté. Il a fallu l’intervention d’un sénateur pour obtenir le prêt et finalement les terres. La beauté pour la banque n’était pas un argument.

Rajagopal : Tout notre échange m’amène à parler de l’action que nous avons prévue en 2020. Tous les problèmes dont nous avons parlés ne sont pas locaux, à l’échelle d’un village, d’une ville, d’une région ou même d’un pays, mais sont globaux. Il faut donc porter notre message au niveau global. D’où l’idée d’une grande marche internationalepour la justice et la paix partant de Delhi en 2019 pour arriver à Genève en 2020 : Jai Jagat, qui signifie « la victoire du monde », de tout le monde. Cette marche va partir le 2 octobre 2019, 150ièmeanniversaire de la naissance de Gandhi, afin de promouvoir ses messages de justice et de paix, de souveraineté locale et de non-violence. Il s’agit de lier la philosophie de Gandhi aux 17 Objectifs de Développement Durable de l’Agenda 2030 des Nations Unies. C’est une occasion unique d’instaurer un dialogue entre les gens de la base et les dirigeants des grandes institutions internationales durant une semaine à l’arrivée de la marche à Genève. Des milliers de marcheurs convergeraient vers Genève en septembre 2020 avec la même vision du monde pour établir ce dialogue et être des acteurs du changement. Et bien entendu nous aimerions beaucoup avoir ton soutien.

Pierre Rabhi : Ah mais je donne volontiers mon soutien inconditionnel ! Ma solidarité est totalement acquise. Il s’agit surtout de s’occuper en priorité du changement de l’être humain lui-même. On peut parfaitement manger bio tous les jours et exploiter son prochain. Bien sûr qu’il faut promouvoir les alternatives, mais il ne faut jamais oublier le fait que le plus bel idéal échoue quand les gens sont incapables de commencer par se changer eux-mêmes.

Rajagopal : Nous sommes totalement d’accord. Celles et ceux qui croient en la philosophie de Gandhi savent parfaitement que la manière dont on vit doit être en totale harmonie avec les valeurs que l’on défend. Comme le disait Gandhi : « Ma vie est mon message ».

Pierre Rabhi : Pour moi, c’est vraiment l’élément le plus important. J’ai vu par exemple trop d’expériences communautaires échouer au bout de quelques jours à cause de ça, de cette incapacité de sortir de son égo pour se changer soi-même avant de le réclamer chez les autres. Comme le dit le bon sens paysan : « Ça commence par « Dieu soit béni » et ça finit par « le diable t’emporte !». Nietzsche disait également en observant certains chrétiens : « Il faut que vous ayez l’air plus sauvé si vous voulez que l’on croie à votre sauveur ».

Rajagopal : Au sein de notre mouvement Ekta Parishad, nous essayons de faire prendre conscience de toutes ces contradictions qui peuvent nous traverser, notamment concernant la non-violence. Quand nous sommes mis sous pression dans une situation donnée, nous sommes tous soumis à la tentation de la violence. Nous avons donc réalisé des guides pratiques avec des listes de comportements adéquats à adopter. La formation à la non-violence est un long processus et nous avons notamment tout un chapitre concernant notre relation à la nature. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde », disait également Gandhi.

Pierre Rabhi : Attention tout de même concernant la notion de « changement », car certaines personnes violentes peuvent également vouloir voir advenir ce changement qu’elles portent en elles. Personnellement, je reste profondément christique, bien qu’ayant complètement rejeté les structures de l’Eglise, car je crois en l’amour comme message principal, comme énergie extraordinaire capable d’intégrer tous les aspects de la vie. La vie sur terre est en train de disparaître par manque d’amour des humains pour les autres espèces. Et avec la standardisation qui s’impose partout, lorsque l’on produit une erreur, elle s’amplifie aujourd’hui à l’échelle du globe. C’est pourquoi il faut rester extrêmement vigilant sur les valeurs.

Rajagopal : Tout à fait ! La très grande contradiction de l’Inde d’aujourd’hui est que l’on détruit tout ce qu’on glorifie : la Terre mère que l’on massacre, la richesse de moins en moins bien partagée, le Gange sacré devenu le fleuve le plus pollué de la planète, l’éducation glorifiée dans les paroles et malmenée dans les actes, etc.

Il ne me reste plus qu’à te remercier pour ce temps d’échange. J’ai juste une dernière demande : veux-tu être présent lors de l’arrivée de la marche à Genève en septembre 2020 ?

Pierre Rabhi : Avec grand plaisir ! Nous sommes tous des consciences réunies et unies. Il faut davantage s’adresser aux consciences qu’aux individus. Teilhard de Chardin parlait de la « noosphère ». Par exemple un individu peut être un étranger dans sa propre famille par rapport à ce qu’il est réellement, en conscience. Donc plutôt que de perpétuer les familles naturelles de façon automatique, il faut un appel pour transcender l’histoire et faire converger toutes ces consciences éveillées, comprenant les grandes problématiques écologiques de notre temps, un peu partout sur la planète. Cela me fait penser à la campagne présidentielle dans laquelle nous nous étions lancés avec des amis en 2002. Notre slogan était un appel à « l’insurrection des consciences ». Le monde à venir ne pourra pas s’en sortir sans ce halo universel de consciences réunies. »

 © Benjamin Joyeux © Benjamin Joyeux
 

Pour plus d’informations :

Sur la campagne Jai Jagat :

https://www.jaijagat2020.org/

https://jaijagatgeneve.ch/

https://www.sol-asso.fr/jai-jagat-2020/

Sur les initiatives de Pierre Rabhi :

https://www.colibris-lemouvement.org/

https://www.pierrerabhi.org/

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