Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et juriste en droit de l'environnement, écologiste libertaire, altermondialiste à tendance gandhienne.
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Billet de blog 15 juil. 2021

Pour une écologie de rupture avec le ridicule institutionnel français

Alors que les élections régionales et départementales ont connu des taux d’abstention énormes, rien ne change à la Cour de l’Elysée. Sa Majesté décide seule et la course quinquennale puérile à la présidentielle est lancée pour 2022. Et si on arrêtait d’être ridicule ?

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66,7 % au premier tour et 65,7% au second tour des régionales et départementales de juin dernier, tel était le score de l’abstention, faisant de cette dernière, et de très loin, le premier parti de France. 2 électeurs sur 3 ont boudé les urnes et plus de 4 jeunes sur 5 chez les 18-24 ans, avec un taux d’abstention de 87%. Dans n’importe quelle autre démocratie européenne, un tel niveau aurait provoqué un séisme politique d’ampleur. Mais pas en France, où nous nous sommes habitués depuis des siècles à regarder le Roi et sa Cour agir à leur guise, l’instauration du suffrage universel pour le « Président » de la République en 1962 n’ayant finalement rien changé aux mauvaises habitudes du pouvoir, ni l’accession de la « gauche »[1] à la fonction suprême en 1981, 1988 et 2012.

Le Roi a dit  

Rien que cette semaine, lundi 12 juillet, le Roi Macron a parlé dans le poste et le bon peuple a écouté d’une oreille. Le Roi a parlé de généralisation progressive du « pass sanitaire » et de vaccination obligatoire pour les personnels soignants qui à défaut ne pourront plus travailler à partir du 15 septembre prochain. Drôle de régime où un homme seul nous annonce en direct à la télévision la fin d’un certain nombre de libertés fondamentales, socle juridique de notre démocratie de plus en plus vacillante. Il ne m’appartient pas de juger correctement de l’urgence sanitaire actuelle qui nécessite sans doute de prendre un certain nombre de nouvelles mesures contraignantes. Par contre, en tant que citoyen, juriste et élu écologiste, je m’accorde le droit de juger de l’état démocratique actuel de mon pays, et là le constat me semble implacable : la France est très malade de ses institutions, et il ne semble pas qu’un vaccin efficace soit disponible actuellement pour y remédier. 

Autre exemple dès le lendemain, mardi 13 juillet, lorsque le Roi décide de la fin de l’opération Barkhane au Sahel pour le premier trimestre 2022 et l’annonce aux militaires français avant leur défilé du 14 juillet. Là encore, Sa Majesté décide seule, l’armée exécute, et le bon peuple regarde, ou plutôt ne regarde plus, tellement il ne sent plus concerné dans son immense majorité. Drôle de régime encore où les guerres menées par la France à l’extérieur de ses frontières (les fameuses « OPEX ») ne sont décidées que par le locataire de l’Elysée et son Etat-major, avec un contrôle à minima, à posteriori et sans réel moyen du Parlement.

Ces décisions de la part de sa Majesté Macron peuvent parfaitement se justifier politiquement. La vraie question est plutôt : quand va-t-on enfin cesser d’infantiliser en permanence les citoyennes et citoyens français pour vivre dans un système démocratique digne du 21e siècle et de ses enjeux, un système dans lequel les décisions prises seraient l’aboutissement d’un réel débat démocratique ?

Si nous avions des corps intermédiaires qui fonctionnent, un parlement qui débat réellement plutôt que de faire tapisserie, des syndicats représentatifs de l’ensemble des corps de métiers écoutés et respectés, des collectivités locales aux moyens réels et renforcés, des référendums réguliers sur toutes les grandes questions de société… les décisions prises à l’Elysée pourraient être partagées. Mais là, nous assistons à un séparatisme entre une classe politique engoncée dans un système totalement anachronique et le reste de la population qui ne fait même plus semblant de s’y intéresser, tant tout ceci semble loin de ses galères quotidiennes.

Il suffit de lire ici comment nos voisins suisses nous regardent concernant les dernières décisions sanitaires annoncées lundi dernier depuis l’Elysée, entre pitié et consternation.

Le virus pyramidal

Et le problème de ce régime hyper concentré et personnalisé, c’est qu’il agit tel un virus et contamine l’ensemble des organisations collectives à la Française : dans les grandes entreprises, dans les associations, dans les préfectures, dans les collectivités locales, partout on retrouve des systèmes de hiérarchie pyramidale avec une culture du débat démocratique très pauvre comparée à beaucoup d’autres Etats plus matures démocratiquement, comme justement la Suisse, ou encore les pays scandinaves et anglo-saxons. 

Au Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes par exemple, le président est en train de s’octroyer tous les pouvoirs, sur le modèle d’une petite 5e république (pas si petite que cela puisque son PIB équivaut à celui du Danemark). Dans son allocution de Président réélu lors de la plénière du 2 juillet dernier, Laurent Wauquiez n’a même pas abordé la question de l’abstention pour se focaliser sur l’unique problématique de la sécurité, vue par le petit bout de la lorgnette, ou plutôt de l’écran, bien décidé à financer et généraliser des milliers de caméras de surveillance partout, malgré toutes les questions qui se posent sur leur efficacité. Et ici, comme à Paris, comme ailleurs dans l’Hexagone, c’est de nouveau un chef entouré de sa Cour qui décide pour tous les autres, n’écoutant pas ou peu les arguments d’autrui n’allant pas dans son sens.

Et pourtant, pourtant il y a tellement d’instruments et d’innovations qui existent pour faire vivre la démocratie au sein des collectifs humains, et qui sont expérimentés sur le terrain, au sein d’organisation faisant preuve d’imagination plutôt que de discipline. Des systèmes qui s’appuient sur l’intelligence collective plutôt que le prétendu génie individuel du chef, comme la sociocratie.

C’est pourquoi l’écologie politique ne peut pas s’inscrire dans cette course puérile à la présidentielle de 2022 sans une approche radicale réclamant en premier lieu de changer les règles du jeu. Des primaires vont avoir lieu en septembre prochain pour départager les quatre candidats écolos officiellement en liste : Sandrine Rousseau, Delphine Batho, Eric Piolle et Yannick Jadot. Mais à ces quatre personnalités s’ajoutent d’ores déjà en dehors de ces primaires Hélène Thouy du Parti animaliste pour porter haut et fort la lutte contre le massacre animal (lutte fondamentale et on ne peut plus écolo), l’eurodéputé Pierre Larrouturou qui veut taxer la finance pour financer la transition, sans compter Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo, Fabien Roussel et tous les impétrants qui vont venir s’ajouter à cette liste. Si tous jouent le jeu de la compétition et de la personnalisation, on est certain de se taper un second tour Macron-Le Pen, et un quinquennat de plus de perdu pour le climat et la démocratie.

Cette Présidentielle Academy, avec le fonctionnement institutionnel actuel, est la promesse quasi automatique de lendemains qui déchantent et de gilets jaunes toujours plus nombreux sur les ronds-points de France. 

Changer les règles du jeu

Il faut rompre avec cette logique mortifère en commençant par remplacer la compétition qu’elle induit par la coopération démocratique dont nous avons besoin pour une France enfin digne de son héritage historique des Lumières. Toutes les personnalités précédemment citées et qui ont toutes des qualités indéniables ne doivent pas se retrouver en concurrence mais travailler à un socle commun dans lequel la matrice principale serait le changement de régime et surtout de logique institutionnelle : jeter les clefs de l’Elysée dans la Seine et en finir avec cette pompeuse monarchie républicaine ridicule, instituer le référendum d’initiative populaire (RIP) pour inciter l’ensemble des citoyens à participer à la délibération démocratique, redonner un véritable pouvoir au Parlement en commençant par modifier le calendrier électoral afin que les législatives ne suivent pas la présidentielle pour en être une réplique amoindrie, comme ce fut le cas en 2012 et 2017, mettre en œuvre la proportionnelle et reconnaître le vote blanc, donner à la justice les vrais moyens de son indépendance, opérer une véritable décentralisation au profit de collectivités au plus proche des habitant.e.s plutôt que ces hyper grandes régions conçues pour être en compétition territoriale avec leurs homologues européennes selon une vision néolibérale anachronique (et qui expliquent aussi les derniers taux si élevés d’abstention)[2]… 

Bref, il s’agit de démocratiser en urgence notre pays avant de sombrer dans un autoritarisme de plus en plus insoutenable. Et pour ce qui concerne nos impétrants écolos, il s’agit de jouer collectif plutôt que de se faire aspirer par le système politico-médiatique actuel qui n’aura de cesse d’insister sur leurs petites différences. Cela implique de mettre en avant une équipe et un projet plutôt que sa propre personnalité et de réellement se ranger derrière celle ou celui qui sera désigné.e premier… porte-parole du programme de changement radical de régime. Il s’agit enfin une fois les primaires écolos passées[3], de participer avec tous les autres au processus de la Primaire populaire, actuelle petite lueur d’espoir démocratique dans le désastre politique actuel. 

L’écologie plutôt que l’égologie. Le chemin est raide et la piste très étroite, mais en fait nous n’avons guère le choix. Car comme le disait Abraham Lincoln, « L'adhésion populaire est essentielle. Avec l'adhésion populaire, rien ne peut échouer ; sans elle, rien ne peut réussir. »

Benjamin Joyeux

[1] Terme discutable pour désigner le Parti Socialiste et ses affidés à partir du tournant de la rigueur en 1983.

[2] 13 grandes régions décidées en 2015 dans la loi NOTRe dans le dos des citoyens. Cette réforme ne faisait absolument pas partie des promesses du programme de Hollande en 2012. Lire absolument à ce sujet dans le dernier Monde Diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/07/BREVILLE/63297

[3] Les dates de la primaire écologiste ont été fixées du 16 au 19 septembre pour le premier tour et du 25 au 28 septembre pour le second tour. 

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