Marcher avec les exilés pour nos propres libertés

Le ministre de l'Intérieur présentait aujourd'hui en conseil des ministres le nouveau projet de loi asile et immigration. Un texte censé allier «fermeté et "en même temps" "humanité», mais qui semble surtout s'inscrire dans cette tendance que l'on retrouve partout en Europe de criminalisation des migrants faisant le jeu des extrêmes droites. Alors préparons nous plutôt à marcher avec les exilés.

Tentes de migrants à Calais, juin 2015 © Benjamin Joyeux Tentes de migrants à Calais, juin 2015 © Benjamin Joyeux

« N'est-il pas étrange de nous voir défendre plus farouchement nos erreurs que nos valeurs ? » Khalil Gibran

Grâce au GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés) qui avait fait fuiter le texte, nous connaissons déjà depuis quelques semaines les grandes lignes du projet de loi asile et immigration qui est présenté en conseil des ministres aujourd'hui par le gouvernement français. Et ce n'est pas « fermeté » et « en même temps » « humanité » comme ne cesse de le marteler l'actuelle majorité, mais bien plutôt punition collective pour les exilés. Un projet de loi qui plus est jugé totalement inutile par les sages du Conseil d'Etat. Certes ce texte n'est pas encore définitif, mais il s'inscrit néanmoins dans la droite ligne de toutes ces politiques sur l'immigration qui ne cessent d'échouer depuis 30 ans: des politiques qui s'en prennent aux migrants au lieu de traiter sérieusement des causes des migrations et qui non seulement détricotent le droit d'asile et la vocation de solidarité intrinsèque à un pays qui se targue encore d'être « la patrie des Droits de l'Homme », mais qui en plus se montrent impuissantes à tarir le flux des migrations qu'elles cherchent pourtant à endiguer. Toujours selon ce mythe totalement faux de refuser « l'appel d'air » que constituerait une politique moins ferme vis-à-vis des migrants: imaginez en effet un jeune Afghan, Erythréen ou Soudanais en danger de mort dans son pays qui, avant de s'exiler, surveille derrière son ordinateur l'évolution de la législation des différents Etats membres de l'Union européenne pour choisir sa destination. Regarde-t'il en direct Public Sénat? Soyons sérieux. « L'appel d'air » n'existe pas, et ce type de politique comme ce projet de loi sur « une immigration maîtrisée et un asile effectif » ne s'adresse pas aux migrants mais bien à nous-mêmes, à l'opinion publique, pour la flatter dans ce qu'elle a de plus sombre, le rejet et la peur de l'autre, de l'étranger, de cet être fantasmé qui viendrait mettre en danger nos droits et notre pouvoir d'achat. Or le seul résultat concret et chiffrable de ces politiques est le suivant: plus de 22 000 morts en Méditerranée depuis l'an 2000, et plus de 5000 rien que pour l'année 2016. Et derrière ces chiffres insupportables, des femmes, des hommes et des enfants coupables de rien de plus que de n'être pas nés du bon côté des frontières.

Quand allons-nous collectivement comprendre qu'en refusant à tous ces exilés le minimum de solidarité, nous mettons en danger nos propres libertés et le caractère démocratique de nos Etats européens? Car dans toute l'Europe, ces politiques de chasse et de punition des migrants sont en train de détruire progressivement notre socle commun de valeurs démocratiques et l'ensemble de nos libertés publiques: le fantasme du danger migratoire est à l'origine du vote en faveur du Brexit, à l'origine de la percée de l'extrême droite en Allemagne aux dernières élections et de l'entrée de 90 élus néo-nazis de l'AFD au Bundestag, à l'origine de la coalition gouvernementale conservateur/extrême droite du FPÖ désormais au pouvoir en Autriche, à l'origine de la dérive autoritaire et néo-fasciste des Etats du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, république Tchèque et Slovaquie), à l'origine de textes totalement liberticides et de débats surréalistes, comme actuellement en Belgique où un projet de loi du gouvernement Michel autour des « visites domiciliaires » veut permettre aux forces de police d'entrer chez n'importe qui susceptible d'héberger des « personnes en situation irrégulière », etc. A courir derrière l'extrême droite, on finit par confondre droit administratif et droit pénal et par fragiliser grandement un certain nombre de droits fondamentaux et libertés publiques pourtant chèrement acquis. Et c'est toute la construction européenne qui vacille, non pas à cause de la pression migratoire elle-même, mais bien à cause de ces politiques irresponsables de criminalisation migratoire.

Pourtant, toute l'histoire de l'humanité n'est faite que de migrations, depuis les chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire à l'exode rural suivant la première révolution industrielle, en passant par les millions de réfugiés européens après la Seconde Guerre Mondiale. Notre époque n'a rien inventé. De plus, à cause du changement climatique, l'ONU prévoit 250 millions de réfugiés climatiques à l'horizon 2050. Quels murs physiques ou juridiques pourront empêcher 250 millions de personnes de traverser des frontières? Nous sommes tous des réfugiés en sursis, alors ce refus de solidarité vis-à-vis de nos frères et soeurs exilés d'aujourd'hui, nous risquons malheureusement de nous le voir opposer demain.

Il s'agit donc dès à présent de renverser la perspective et de s'adresser à tous les Européens, et non pas à leurs seuls dirigeants qui ne font que surfer sur leur opinion publique majoritaire. Il s'agit de ne plus accepter le moindre mort aux frontières de l'espace Schengen, de ne plus accepter qu'en notre nom, des accords soient passés avec des régimes autoritaires comme la Turquie d'Erdogan pour endiguer des personnes réfugiées, ou avec la Libye pour constater ensuite indignés le retour de l'esclavage, de ne plus accepter que l'humanité soit niée et criminalisée derrière des termes et des chiffres. Et de demander de toute urgence la mise en place effective d'une voie d'accès légale à l'espace européen pour tous les exilés. Il en va tout simplement de l'avenir de nos démocraties et de l'Union européenne.

Et pour défendre ce point de vue, une action est actuellement en préparation en Inde, la Jai Jagat 2020. Signifiant « victoire du monde », il s'agit d'une immense campagne lancée d'abord en Inde par le mouvement de défense des petits paysans Ekta Parishad avant de se traduire entre 2019 et 2020 par une grande marche pacifique et non-violente entre Delhi et Genève, devant s'achever par une grande action devant les locaux des Nations Unies afin de réclamer un autre modèle de développement favorable à tous et mettant réellement en oeuvre les 17 objectifs de développement durable de l'Agenda 2030 des Nations Unies. Une marche qui en Europe suivra la route des exilés et qui pourra servir d'immense instrument de convergence politique pour toutes celles et ceux, ONG, associations, particuliers, qui ne supportent plus cette atteinte permanente faite aux droits des migrants, à l'ensemble des droits humains et donc à nous-mêmes. Alors dès à présent, préparons-nous à marcher aux côtés des exilés pour défendre l'ensemble de nos libertés, et en attendant, demandons à nos députés à l'Assemblée nationale d'inciter le Président de la République française et son ministre de l'Intérieur à revoir leur copie. Dans notre monde fracturé, la solidarité est un devoir, pas un délit.

Benjamin Joyeux, coordinateur européen, secrétariat permanent de la Jai Jagat, SOL 

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