Jai Jagat : converger au temps du Corona

Malgré la menace de la pandémie, des dizaines de gens, principalement en France et en Suisse, ont décidé de rester mobilisés et de marcher quand même sous la bannière Jai Jagat direction Genève pour y arriver à la date initialement prévue, le 26 septembre 2020 et oeuvrer à la convergence des acteurs de la transition :

Rajagopal et les marcheurs, Inde nov. 2019 © Benjamin Joyeux Rajagopal et les marcheurs, Inde nov. 2019 © Benjamin Joyeux
 

Il y a presque un an, le 2 octobre 2019, jour du 150e anniversaire de Gandhi, la marche Jai Jagat (la « victoire du monde » en Hindi) démarrait depuis le Raj Ghat à Delhi (à l’endroit précis où le Mahatma avait été incinéré le 31 janvier 1948). Sa destination, Genève, à environ 10 000 km, qu’elle devait atteindre un peu moins d’un an plus tard, le 26 septembre 2020. Son objectif, marcher pour la justice, la paix et la planète et récolter tout au long de son parcours les témoignages et les bonnes pratiques des communautés et des acteurs locaux de la transition qui œuvrent à d’autres modèles de développement favorables à tous, des modèles répondant à l’Agenda 2030 des Nations Unies et à ses 17 ODD (Objectifs de développement durable).

50 personnes de diverses nationalités, menées par les militants du mouvement indien de défense des sans terres Ekta Parishad et leur leader Rajagopal, partaient ainsi sur les routes du monde dans l’optique de se changer eux-mêmes afin d’être plus aptes à changer le monde, selon les principes promus par Gandhi et ses héritiers.

Mais la géopolitique mondiale allait en décider autrement, la marche voyant les obstacles se multiplier au fur et à mesure de son avancée : ce fut d’abord les relations entre l’Inde et le Pakistan qui s’envenimèrent tellement fin 2019 que les marcheurs, en particulier indiens, furent dans l’impossibilité de traverser le territoire pakistanais. Une délégation Jai Jagat de marcheurs népalais put néanmoins y marcher durant une dizaine de jours. Ce fut ensuite les relations entre les Etats-Unis et l’Iran qui tournèrent au conflit larvé au tout début de janvier 2020, lorsque le général iranien Qasem Soleimani fut abattu par un raid américain à Bagdad. Résultat pour les 50 marcheurs, seule une petite délégation d’entre eux menée par Rajagopal put se rendre en Iran en février 2020. Puis quand tout le monde fut réuni en Arménie et marcha sur les routes enneigées avant d’arriver à Erevan, la pandémie de Covid 19 s’en mêla. La marche Jai Jagat fut alors contrainte de s’arrêter et chacun de rejoindre son pays d’origine avant la fermeture totale des frontières durant la 2e quinzaine de mars.

Or si la grande marche s’est arrêtée, au grand dam de ses participants, son message de l’urgence d’un monde pour tout le monde, où « personne ne reste au bord du chemin », est plus que jamais d’actualité en temps de Covid19, alors que les mesures de confinement risquent de faire sombrer dans l’extrême pauvreté des millions de personnes supplémentaires.

Ainsi, malgré la menace de la pandémie, des dizaines de gens, principalement en France et en Suisse, ont décidé de rester mobilisés et de marcher quand même direction Genève pour y arriver à la date initialement prévue, le 26 septembre 2020. Une marche de 5 personnes rejointes par d’autres tout au long du parcours est partie depuis Guérande, dans l’ouest de la France, le 30 juillet dernier et est d’ores et déjà arrivée dans le département de l’Ain, à quelques dizaines de km de Genève. Une autre, rassemblant une quarantaine de personnes de divers associations et mouvements sociaux, est partie de Lyon le 12 septembre dernier. Une 3e réunissant 35 marcheurs est partie de Lons-le-Saunier pour traverser le Jura et arriver à Genève le 26 septembre. Un groupe d’Annecy marchera également depuis la frontière jusqu’au centre de Genève, de même qu’une dizaine en provenance de Saint Antoine l’Abbaye (Isère) tandis qu’un petit groupe de chômeurs suisses en provenance de La Chaux de Fonds arriveront en même temps. Tout ce petit monde se retrouvera à la même date, le samedi 26 septembre, accueilli par le groupe Jai Jagat de Genève et ses différents partenaires, pour marcher, partager le repas solidaire The Meal et participer à la dernière journée du festival d’Alternatiba Léman au Parc des Bastions. 

En ces temps de pandémie, où toutes nos priorités sont remises en question, des actions comme ces marches Jai Jagat peuvent apparaître bien dérisoires face aux menaces qui planent sur chacun d’entre nous. Elles sont pourtant essentielles afin d’œuvrer à la convergence des solutions. Ce que le Covid 19 nous a notamment montré, c’est que l’empreinte néfaste des activités humaines sur la biodiversité, en particulier la faune sauvage, était un facteur aggravant. Et que face à ce type de menaces, nous sommes tous interdépendants. Les appels à changer nos modes de vie n’ont cessé de se multiplier de toute part, pendant et après le confinement. Et n’en déplaise à nos dirigeants, le constat sur l’impasse de notre modèle économique destructeur est aujourd’hui très largement partagé. Partout aux quatre coins du Globe (de la Biélorussie au Liban, de Hong-Kong aux Etats-Unis, de la France des Gilets Jaunes à l’Algérie du Hirak…) des femmes, des minorités opprimées, des populations entières, se lèvent pour réclamer plus de justice et de démocratie, de respect pour les êtres humains et au-delà pour l’ensemble du vivant, à l’instar d’Extinction Rebellion ou des jeunes qui marchent partout pour le climat. Ici et là-bas, des milliers de solutions émergent également, au service de la transition, pour un monde plus juste sur une planète enfin respectée. Des solutions en adéquation avec les limites planétaires, à l’heure où de nombreux gouvernements aveugles tentent de relancer l’économie traditionnelle à coup de milliards d’euros sans aucune contrepartie sociale et environnementale.

Ne manque plus que ce que nous sommes des millions à espérer, la convergence. Convergence des luttes, marronnier incontournable du militant, mais surtout convergence des solutions. Et là, Jai Jagat a quelque chose à dire : par la marche, action concrète pour rassembler et dépasser toutes les frontières, géographiques comme mentales, et par la non-violence, ou plutôt l’ahimsa, le respect pour l’ensemble du vivant, qui nécessite un saut quantique du niveau de conscience susceptible de dépasser le principal obstacle à la réussite de la transition : l’égo. Nos égos individuels comme nos égos de chapelle, qui nous empêchent encore trop souvent de nous rassembler sur l’essentiel. Jai Jagat venant en plus d’un pays du Sud, l’Inde étant confrontée à tous les défis inhérents à notre temps, la symbolique est primordiale : les solutions viendront peut-être des populations les plus pauvres et les plus exclues de la mondialisation, comme les adivasis indiens. C’est tout cela que raconte Jai Jagat.

Alors si vous aussi vous souhaitez participer à la convergence pour la transition, bien qu’affublés d’un masque et d’un gel hydro-alcoolique, rendez-vous à Genève ce samedi 26 septembre dès 9h30 Place des Nations et à 11h30 sur la plaine de Plainpalais. 

Benjamin Joyeux, coordinateur Jai Jagat à Genève

  • Plus d’infos:

https://www.jaijagat2020.org/

https://jaijagatgeneve.ch/

http://the-meal.net/

https://www.alternatibaleman.org/

 

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