Une semaine de FSM à Salvador de Bahia, carnaval mondial des alternatives

Mort et enterré le Forum Social Mondial? En tous cas, pour les militants, activistes et citoyens du monde entier présents à Salvador de Bahia au Brésil du 13 au 17 mars 2018, il n'en était rien. Plus de 50 000 personnes originaires de 125 pays ont pu échanger plusieurs jours sur les alternatives en cours, avec un accent mis sur la lutte contre le racisme et les combats des femmes dans le monde:

Salvador de Bahia, état de Bahia, Brésil, mardi 13 mars 2018. Il est 15h et les gens commencent à converger progressivement sur la Praça Dois de Julho afin de participer à la grande marche d'ouverture du Forum Social Mondial. L'enjeu est de taille : cette marche se doit d'être une réussite pour les organisateurs de ce treizième Forum Social Mondial (le dernier ayant eu lieu à Montréal en août 2016). Salvador de Bahia est en effet symbolique à plus d'un titre: première capitale du Brésil au patrimoine historique important, surnommée la « Rome Noire », elle est une des villes où la population noire d'origine africaine reste majoritaire, dans un contexte politique brésilien où les inégalités et les discriminations repartent à la hausse. C'est aussi une ville dans laquelle le PT, Parti des Travailleurs dont sont issus les deux précédents président-e-s, Dilma Rousseff et bien sûr Luiz Inácio Lula da Silva dit « Lula », reste solidement implanté. Ce qui n'est pas anodin à quelques mois de la prochaine élection présidentielle brésilienne (prévu en octobre 2018) sur fond de corruption généralisée et de rejet de plus en plus marqué de l'actuel Président Michel Temer. Salvador de Bahia, c'est enfin une ville où les mouvements sociaux sont particulièrement actifs, en particulier les mouvements noirs et féministes.

Pendant la marche d'ouverture © Benjamin Joyeux Pendant la marche d'ouverture © Benjamin Joyeux

La place du 2 juillet se remplit peu à peu: étudiants brésiliens, Indiens d'Amazonie, militantes féministes, soutiens de Lula, associatifs internationaux, etc., tout le monde se regroupe autour de la statue centrale. Puis les manifestants partent progressivement pour une grande marche à travers le centre historique de la ville. Musique, chants, danses, le cortège se pare de mille et unes couleurs dans une ambiance festive et bigarrée, sous le mot d'ordre assez poétique de ce FSM: « Résister c'est créer, résister c'est transformer ».

L'arrivée internationale place du 2 juillet © Benjamin Joyeux L'arrivée internationale place du 2 juillet © Benjamin Joyeux

Devant la statue de la place du 2 juillet © Benjamin Joyeux Devant la statue de la place du 2 juillet © Benjamin Joyeux

Danses et chant sur la place du 2 juillet © Benjamin Joyeux Danses et chant sur la place du 2 juillet © Benjamin Joyeux

Une énergie folle semble porter la foule tout au long de cette première manifestation, parfaitement résumée en vidéo par les Youtubeurs activistes français de Partager c'est sympa ci-dessous:

EPISODE 1 | Un Autre Monde Est Possible ? © Partager C'est Sympa

Cette première marche est incontestablement une réussite et semble bien augurer la suite. 

Marche d'ouverture du FSM © Benjamin Joyeux Marche d'ouverture du FSM © Benjamin Joyeux

Malheureusement dès le lendemain soir, le FSM et le Brésil entier se retrouvent subitement endeuillés: nous apprenons que Marielle Franco, élue municipale de Rio de Janeiro, militante noire et lesbienne issue de la favela de Maré, l'une des plus violentes de Rio, vient d'être abattue avec son chauffeur par balle dans sa voiture alors qu'elle sortait d'une réunion publique sur la promotion des femmes noires. Charismatique, figure montante de la politique brésilienne, Marielle Franco venait d'être nommée rapporteure d’une commission spéciale créée par le Conseil municipal de Rio afin de garantir un suivi de l’intervention actuelle de la police militaire dans les favelas de la ville. Plus qu'un symbole, c'est une véritable icône que l'on assassine, et dès le lendemain des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues des grandes villes brésiliennes, Rio, Sao Paulo, Belo Horizonte... Sur le campus à Salvador, le FSM marque une pause ce jeudi 15 mars en fin de matinée pour que toutes les personnes présentes puissent rendre hommage à Marielle. Une marche silencieuse, à la tristesse et au sentiment d'injustice tout aussi palpables que ne l'étaient la joie et l'optimisme lors de la marche d'ouverture.

Marche pour Marielle le 15 mars au FSM © Benjamin Joyeux Marche pour Marielle le 15 mars au FSM © Benjamin Joyeux

Hommage à Marielle © Benjamin Joyeux Hommage à Marielle © Benjamin Joyeux

Tout au long de la journée et des jours qui suivent, des informations tombent sur les circonstances de son assassinat, mettant de plus en plus en cause la responsabilité de la police militaire. On apprend ainsi que les cartouches retrouvées sur place provenaient d'un lot vendu à la police fédérale de Brasilia en 2006. L'assassinat de Marielle Franco vient en tous cas démontrer tragiquement la justesse et l'importance de la lutte contre les violences policières et les discriminations perpétrées au Brésil à l'encontre des populations noires. 

A l'UFBA, les militantes et militants altermondialistes présents accusent donc sérieusement le coup. Surtout les Brésiliens, de plus en plus inquiet de la dérive sécuritaire dans laquelle semble sombrer leur pays. Comme le souligne Bia Barbosa, journaliste brésilienne indépendante et coordinatrice d'Intervozes, association qui se bat depuis 2003 pour la liberté d'expression au Brésil:

« L'intervention militaire dans l'état de Rio, c'est un dispositif qui existe dans la constitution brésilienne depuis son entrée en vigeur en 1988 mais qui est utilisé pour la toute première fois. Il s'agit clairement d'un approfondissement du « coup d'état institutionnel» de 2016 ayant destitué Dilma Roussef au profit de Michel Temer. Il suffit qu'en tout une dizaine d'Etats brésiliens demandent à leur tour une intervention de l'armée en raison de l'insécurité pour que le gouvernement ait l'excuse parfaite afin de repousser les élections prévues en octobre prochain. »

 

Bia Barbosa sur le campus du FSM © Benjamin Joyeux Bia Barbosa sur le campus du FSM © Benjamin Joyeux

L'assassinat de Marielle Franco s'inscrit donc dans un contexte très particulier de dérives sécuritaires et de contre-révolution, à quelques mois d'élections de tous les dangers pour lesquelles la gauche et les progressistes brésiliens se cherchent encore un sauveur. Ainsi la candidature de Lula qui revient sur le devant de la scène. Sauf que celle-ci semble des plus compromises. Condamné par la justice brésilienne en 1ère et 2ème instance pour corruption passive et blanchiment d'argent, les chances de Lula de pouvoir être candidat jusqu'au bout sont de plus en plus minces, même s'il a été investi officiellement par son parti le 25 janvier dernier. Lula qui d'ailleurs se rend à Salvador ce jeudi 15 mars au soir pour participer à un grand meeting au stade Arena Fonte Nova. Lula qui se dit présent ce soir là «  pour réveiller la conscience du peuple » et pour « Défendre les programmes sociaux démantelés » par le gouvernement actuel du président conservateur Michel Temer.

C'est donc dans un contexte politique brésilien extrêmement polarisé que le Forum Social Mondial continue ses travaux. Luttes contre la déforestation, luttes contre l'accaparement des terres, résistances à la prédation des multinationales, défense des cultures traditionnelles des peuples autochtones, luttes LGBT, luttes des femmes, échanges de bonnes pratiques entre syndicats, etc., c'est au final 2100 activités qui sont recensées lors de ce forum, regroupées dans un programme exhaustif de 112 pages. Mais ce qui frappe d'emblée le regard, averti ou non, c'est la présence massive des femmes et des jeunes générations. Et ce simple constat est en soi une victoire. « Place aux femmes! », comme l'écrit très justement sur place le journaliste de Politis Patrick Piro. La vitalité des multiples activités organisées tout au long du FSM de Salvador de Bahia est à nouveau très bien résumée par Partager c'est Sympa ci-dessous:

 

EPISODE 2 | Rendre l'Argent ? © Partager C'est Sympa

EPISODE 3 | Amplifier La Révolte © Partager C'est Sympa

EPISODE 4 | La Révolution Sera Féministe © Partager C'est Sympa

Alors essoufflé le mouvement altermondialiste? Vraiment? Comme le résume Gus Massiah, un des pères officiels des Forums Sociaux Mondiaux: 

« Salvador c'était bien un Forum social mondial. Il y avait moins de personnes d'Afrique et d'Asie à cause de problèmes de financements, mais des gens sont venus en petit nombre de beaucoup d'endroits, dont de nombreux mouvements africains: mouvement de lutte des aides ménagères du Burkina Faso, mouvements du Mali et de Côte d'Ivoire contre l'accaparement des terres, etc. Et tous ces mouvements ne se posent pas la question de savoir s'il faut continuer à lutter, ils se posent simplement la question de savoir quelle va être la prochaine étape du mouvement altermondialiste. »

 

Gus Massiah à l'arrivée de la marche d'ouverture © Benjamin Joyeux Gus Massiah à l'arrivée de la marche d'ouverture © Benjamin Joyeux

La forme du Forum Social Mondial comme grande messe globale altermondialiste ayant lieu tous les deux ans, rendez-vous incontournable des politiques se réclamant de la gauche, semble elle bel et bien finie. Mais ce n'est que pour mieux permettre au mouvement altermondialiste de se réinventer et de se renouveler sous d'autres formes. Le reflux conservateur en cours en Amérique latine succédant à l'âge d'or de la gauche latino du début des années 2000 (Lula au Brésil, Chavez au Venezuela, Morales en Bolivie, les Kirchner en Argentine, etc.), permet sans doute au FSM de mieux respirer, de prendre du recul avec le politique pour renouer avec ses racines mouvementistes et multiculturelles, pour redorer son blason de formidable outil de convergence des luttes à l'échelle globale plutôt que d'instrument au service de structures partidaires rêvant encore au grand soir.

En conclusion de ce formidable FSM de Salvador de Bahia, malheureusement endeuillé par l'assassinat de Marielle Franco, la seule question qui vaille est « qu'est-ce qu'on fait maintenant »? Des forums locaux, thématiques, décentralisés, commencent à s'organiser un peu partout. Un grand Forum Social des migrations aura notamment lieu à Mexico en novembre prochain. La campagne Jai Jagat 2020, grande marche de Delhi à Genève pour la paix et la justice sociale organisée par le mouvement indien Ekta Parishad, commence à émerger comme Forum Social itinérant en 2020. Bref les idées ne manquent pas, ni la volonté de continuer à agir pour un « autre monde possible ».

La conclusion en vidéo par les ami-e-s de Partager c'est sympa:

EPISODE 5 | L'Heure Du Bilan © Partager C'est Sympa

 * Pour aller plus loin:

- les ami-e-s du CRID (merci pour tout)

- les ami-e-s de SOL

- les ami-e-s d'Attac

- les ami-e-s de la FAL

Et tous les autres engagés pour un monde plus juste, plus solidaire, plus divers et plus écologique... 

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