La leçon que François Hollande ferait mieux de tirer de son séjour en Inde

François Hollande est actuellement en visite d'état en Inde. Le but essentiel de son voyage? Vendre de vulgaires avions de chasse. Et si le Président profitait plutôt de son voyage au pays de Gandhi pour en revenir à l'essentiel? On peut toujours rêver, ou plutôt d'ores et déjà s'excuser...

hollande-et-modi-sipa-0 © L'Opinion hollande-et-modi-sipa-0 © L'Opinion

Depuis dimanche matin, et pour trois jours, François Hollande est en visite d'état en Inde. Le but essentiel de son voyage? Les conseillers en com' de l'Elysée, relayés par la presse, n'en font pas secret: arriver à finaliser le contrat annoncé en avril dernier portant sur la vente de 36 avions Rafale au Sous Continent. D'après le Président français: « parce que l’Inde en a besoin et parce que la France a fait la démonstration que c’étaient les meilleurs avions du monde ». Cocorico! La France a beau avoir une économie en berne, un taux de chômage à deux chiffres, en particulier chez les plus jeunes, et une extrême droite aux portes du pouvoir, au moins en matière de fabrication et d'exportation d'armes, elle sait y faire. Bon, même si les autorités indiennes semblent encore chipoter sur le prix de nos Rafales, visiblement un peu trop élevé, c'est comme si c'était fait. Et François Hollande n'a pas lésiné sur les moyens pour convaincre ses hôtes: Michel Sapin, Laurent Fabius, Ségolène Royal, Fleur Pellerin, et bien sûr le ministre de la défense et Président de la Bretagne à mi-temps Jean-Yves Le Drian sont de la partie. Une équipe de choc qui, soyons-en certain, maîtrise parfaitement la complexité de la réalité indienne et les grands enjeux auxquels est confronté actuellement le deuxième pays le plus peuplé de la planète, la « plus grande démocratie du monde », comme aime souvent se présenter Mother India. Et l'enjeu principal, évidemment, c'est la sécurité. Plus exactement, la lutte contre le terrorisme. Oui, vous savez bien, le meilleur argument toujours invoqué par les chefs d'Etat et de gouvernement, les militaires et les industriels de la mort légale, pour faire tourner leurs usines, signer des contrats et tenter de gagner des parts de marché et des points de PIB. Parce que l'Inde, comme la France, est confrontée à une très grave et permanente menace de terrorisme, parce que l'Inde, comme la France, a été frappée sur son sol et vu des dizaines de civils innocents abattus aveuglément au hasard des rues, parce que Bombay en 2008 comme Paris en 2015 ont souffert de la barbarie djihadiste. Une bonne raison donc de renforcer leurs appareils militaires, et la France de François Hollande veut faire profiter l'Inde de Narendra Modi de son savoir faire en matière sécuritaire et militaire contre monnaie sonnante et trébuchante. On assiste ainsi, en ce mois de janvier 2016, à la danse du ventre d'un Président français soi-disant de gauche auprès d'un Premier Ministre indien de droite (les mauvaises langues diront même d'extrême droite) pour lui refourguer des milliards d'euros de matériel de guerre. Et ça n'étonne plus personne. Alors juste quelques chiffres, parce que quand je vois les images de Mou Président observant goguenard sur le tarmac de l'aéroport militaire de Chandigarh, des danseuses traditionnelles et des géants montés sur échasses, en pensant à tous les contrats militaires qu'il veut finaliser, je pense à mes amis indiens d'Ekta Parishad et j'ai honte. Je pense à Rajagopal P.V et à tous ces militants extraordinaires, à toutes les ONG et associations qui œuvrent en Inde (plus de trois millions au bas mot), à tous les héros du quotidien qui luttent jour après jour contre le dénuement et l'extrême pauvreté, dans un pays où les inégalités sont encore bien au-delà du stade de l'obscénité, et je me dis que tous ces milliards devraient avoir une toute autre utilité. Mais que voulez-vous, « business is business », comme dirait Warren Buffet ou un socialiste français. Parce que l'Inde, c'est tout de même le deuxième Etat de la planète (1,3 milliards d’habitants), avec un taux de croissance qui se maintient presque sans faille à plus de 7 % depuis le début des années 2000, et un demi-milliard d’individus dotés d’un réel pouvoir d’achat. Une classe moyenne indienne très dynamique a vu le jour ces dernières années (quelques 10,7 millions de foyers disposent aujourd’hui d’un revenu annuel situé entre 5000 et 20 000 dollars) et ce pays sera bientôt le deuxième marché de consommation mondiale. Par exemple, environ un million d’ingénieurs indiens ont un revenu égal ou supérieur à 25 000 dollars annuels. Ca c'est pour le côté « positif », la fiche néolibérale à distribuer à tous les marchands de tapis qui, à l'instar de notre Président, posent le pied sur le sol indien pour vendre leurs babioles. C'est « l'Inde qui brille », « Shining India », le slogan qui avait justement permis aux nationalistes hindous du BJP, des rangs desquels provient l'actuel Premier Ministre Narendra Modi, d'arriver au pouvoir. Mais la médaille a un revers nettement moins reluisant. Tandis que le nombre de millionnaires en dollars augmente dans les grandes villes, à Bombay, Delhi, Bangalore, Calcutta ou Madras, des milliers de paysans, étranglés par les dettes, sont acculés au suicide. Depuis 2002, un paysan indien se suicide toutes les trente minutes dans le pays et nous en sommes à plus de 270 000 agriculteurs qui se sont suicidés. Selon les statistiques officielles, il y a toujours en Inde 260 à 290 millions de pauvres. Ces chiffres atteignent 390 millions environ, si l'on mesure la pauvreté en fonction de la norme internationale qui prend en compte les personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour. Et évidemment si on s'exonère de la norme pour compter de façon réaliste toutes les personnes qui vivent avec une poignée de dollars, ou plutôt de roupies, par mois, il s'agit de l'immense majorité de la population indienne. Et si les experts économiques tablent sur le fameux Trickle down effect (une théorie économique libérale et surtout stupide qui prétend que l’enrichissement de l’élite irrigue, grâce à ses investissements et à sa consommation en découlant, l’ensemble de la pyramide sociale jusqu’aux plus pauvres) pour lutter contre la pauvreté, l’écart semble pourtant se creuser sans cesse entre les gagnants et les exclus de l’ouverture indienne à la globalisation. Narendra Modi affiche la lutte contre la pauvreté comme un de ses grands défis. Bien lui en fasse. En attendant, comme le soulignent justement des mouvements comme Ekta Parishad, les milliards destinés à l'achat de matériel militaire comme ces avions Rafale bien français sont autant de moins pour des millions d'hommes, de femmes et d'enfants qui doivent se contenter d'un maigre repas par jour, entassés dans les bidonvilles insalubres des mégapoles indiennes ou abandonnés dans les campagnes. Heureusement, des millions d'Indiennes et d'Indiens se révoltent et luttent quotidiennement sur le terrain contre cet état de fait, et il n'y a pas de leçon de solidarité à leur donner. Pour ne citer que les plus connus d'entre eux, l'Inde a tout de même offert au monde des personnalités comme Gandhi, Amartya Sen ou encore Vandana Shiva. Il y a tant de choses à apprendre de cet extraordinaire pays. François Hollande devrait donc profiter de son périple pour réfléchir à ce qui devrait être à la racine de l'engagement politique pour un homme soi-disant « de gauche »: la lutte contre l'injustice et les inégalités. Et pour tenter d'exporter, plutôt que de tristes avions de chasse, ce que la France sait faire de mieux, le vin, le fromage, la culture et le débat d'idées. En attendant, au nom de la France et en toute modestie, à tous mes amis indiens, sincèrement désolé pour cette débauche d'obscénités militaro-cocardières. Nous sommes en démocratie et avons finalement les dirigeants que nous méritons, à Delhi comme à Paris.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.