Tunis pour quelques jours nouvelle Mecque de l'altermondialisme

Introduction : épisode premier, lundi 25 mars 2013, J-1 :

Du 26 au 30 mars, des dizaines de milliers de militants venus du monde entier et s'inscrivant dans la sphère altermondialiste, se retrouvent dans la capitale de la Tunisie, Tunis, pour la douzième édition du Forum Social Mondial. A quelques heures du lancement de la grande marche d'ouverture, quelques impressions d'un militant écologiste en direct du centre mobile d' « un autre monde possible » :

Tente alter sur l'avenue Bourguiba Tente alter sur l'avenue Bourguiba

Lundi 25 mars, Tunis : le temps hésite entre soleil et giboulées de mars. Sur le campus El Manar de Tunis, beaucoup de monde s'active pour dresser les dernières dizaines de tentes nécessaires à l'accueil du public, public que l'on attend nombreux, entre 30 et 60 000 personnes. Beaucoup d'étrangers, Allemands, Français, Espagnols, Brésiliens... errent dans les rues et sur la principale artère de la ville, l'avenue Bourguiba, les Champs Elysées locaux, à la recherche d'informations sur le déroulement du Forum Social Mondial. C'est sur cette avenue que s 'étaient rassemblés un certain 14 janvier 2011 des centaines de milliers de Tunisiens, réclamant le départ du sinistre président-dictateur Ben Ali, contraint ce jour là à s'enfuir piteusement en avion vers l'Arabie Saoudite, après avoir régné sans partage près de 24 années sur le destin de la Tunisie.

Cela fait désormais 26 mois que les Tunisiens se sont débarrassés du dictateur ploutocrate et de sa clique mafieuse familiale, et le pays navigue encore en eaux troubles sur le chemin de la démocratie. Le parti islamiste Ennahdha conserve la part du lion du pouvoir politique depuis les élections du 23 octobre 2011, mais la constitution n'est toujours pas achevée et les prochaines échéances électorales de 2013 risquent de réserver bien des surprises.

Dans ce contexte politique très particulier, sur les terres du berceau des printemps arabes, la tenue du Forum Social Mondial n'en est que plus importante. Un mot d'ordre prédomine, inscrit sur toutes les affiches, celui de « dignité ». C'est le slogan clamé par des milliers de militants dans tout le Maghreb et le Moyen-Orient, qui ont cherché ou cherchent encore à se débarrasser de pouvoirs tyranniques, du Maroc à l'Iran. Ce mot de dignité, tant pour les peuples que pour les individus, entre tout particulièrement en résonance avec le slogan clamé par tous les altermondialistes depuis le premier FSM en 2001, « un autre monde est possible ». Ce mot d'ordre avait été choisi pour répondre au fameux TINA, « There is no alternative », de Margaret Thatcher et de toutes les élites néolibérales de la planète qui, après la chute du Mur de Berlin, considéraient qu'il n'y avait pas de vérité en dehors du libre-échange, de la concurrence « libre et non faussée » et de la domination des marchés financiers.

Pour les « alters » au contraire, il y a bien une, ou plutôt des milliers d'alternatives possibles. Tout comme pour les peuples notamment du monde arabe, il existe d'autres alternatives que le choix entre un pouvoir laïc autoritaire et une dictature islamiste anachronique. La France ne l'avait jusqu'alors pas compris, elle qui aura soutenu Ben Ali jusqu'au bout, quand début 2011, en pleine effervescence révolutionnaire tunisienne, l'alors Ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy Michèle Alliot-Marie proposait le « savoir-faire » français aux forces de police benalistes qui tiraient sur la foule.

Pratiquement tous les partis politiques français, en dehors notamment des Verts qui soutenaient depuis les premières révoltes de 2008 dans le bassin minier de Gafsa, les opposants au régime Ben Ali-Trabelsi (du nom de la famille de sa femme qui s'est allègrement enrichie sur le dos du peuple tunisien), se sont montrés beaucoup trop tolérants avec le précédent régime. Et ils n'ont ensuite pu que constater, totalement dépassés, la « révolution du Jasmin » pour la dignité. La France n'a pas du tout été à la hauteur de l'histoire, et pourtant aujourd'hui encore la majorité des Tunisiens ne semble pas lui en tenir rigueur.

Les débats sur l'évolution du régime tunisien, et au-delà sur les perspectives ouvertes par les printemps arabes, vont bien entendu être au cœur des réflexions de ce Forum Social, même si comme le dit très bien Chico Whitaker, un des pères des Forums sociaux, le FSM n'a pas vocation à s'ingérer dans la politique interne tunisienne.

Le simple fait que ce FSM 2013 puisse se dérouler à Tunis dans de bonnes conditions démontre parfaitement que la Tunisie n'a pas basculé dans l'intégrisme islamique depuis la chute de Ben Ali et l'arrivée au pouvoir du parti Ennahdha, contrairement à ce que racontent parfois certains médias occidentaux en quête de grille de lecture simple et de pensée prémâchée. Ce parti est actuellement parcouru de graves tensions, entre notamment une branche salafiste minoritaire et beaucoup d'autres cherchant à faire le jeu de la démocratie et des institutions afin de se « normaliser », sur un modèle que l'on pourrait comparer à l'AKP turc, islamo-conservateur, comme il existe en Europe des partis chrétiens conservateurs de droite dont personne n'oserait remettre en cause le droit à participer au champ démocratique.

Mais les mots d'ordre du FSM de Tunis restent « un autre monde est possible » et l'aspiration à la « dignité », ce pour tous les peuples de la planète. Il est donc très positif qu'une importante délégation d'écologistes politiques français, dont le Secrétaire national d'Europe Ecologie Les Verts Pascal Durand et pas moins de sept parlementaires EELV, soit présente sur place et participe aux différents débats et ateliers. La participation gouvernementale en France, dans une majorité qui prônait le « changement » et qui jusqu'à présent a surtout beaucoup déçu, ne doit pas entraîner pour les écologistes l'abandon de leurs fondamentaux. Il s'agit toujours d'être à la fois dans les institutions et dans le mouvement social, afin de peser sur la marche du monde et de tenter de mettre en œuvre partout où c'est possible la transition écologique. Car celle-ci est sans doute LA vraie alternative au TINA, afin de réconcilier l'humanité avec sa planète et les autres espèces.

Affiche du FSM 2013 Affiche du FSM 2013

Plein de rencontres s'annoncent d'ores et déjà passionnantes. Cela commence dès aujourd'hui lors d'une rencontre avec la veuve de Chokri Belaïd, grand militant tunisien de gauche et défenseur des droits de l'homme lâchement assassiné au pied de son immeuble le 6 février dernier. Son assassinat avait provoqué une onde de choc au sein de toute la société tunisienne et notamment la démission du gouvernement d'Hamadi Jebali, Premier Ministre issu du parti Ennahdha.

Le FSM s'ouvre officiellement demain après-midi avec une grande manifestation festive. Tout est donc à venir, Inch'Allah. La suite au prochain numéro.

Benjamin Joyeux      

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