Remède à l’égologie

Européennes dans un mois, et pour qui voter ? Si, au-delà de l'inaction des politiques et des discours creux de Macron, des activités polluantes des multinationales et des divisions de l'écologie politique, le principal obstacle au changement nécessaire et urgent à notre temps était l'égo, tapi en chacun de nous. Diantre...

Un mois. Dans tout juste un mois, le dimanche 26 mai 2019, auront lieu les prochaines élections européennes. Et à ce jour, je ne suis pas certain non seulement de savoir pour qui je vais voter, mais même si je vais me déplacer pour voter. Pourtant, ancien collaborateur au Parlement européen pour les Verts pendant 5 ans, militant écologiste depuis plus de 15 ans, je pense avoir une conscience politique suffisante pour jauger assez objectivement de l’importance de la participation électorale à ces élections. Faisant notamment bien la différence entre des eurodéputés dotés d’une conscience écolo et européenne, qui auront à cœur de défendre la planète et l’intérêt général durant leur mandat, et des recalés du suffrage universel français se servant des fonds de Bruxelles et Strasbourg pour se refaire la cerise et relancer leur « carrière » nationale.


Parlement européen de Strasbourg Parlement européen de Strasbourg

Qui plus est, face à l’urgence climatique planétaire et la destruction programmée du vivant causées par la folie des hommes, nous avons plus que jamais besoin de représentants dans les institutions, du local au global, afin de relayer les combats sociaux et environnementaux de la société civile. Sinon, qui demain pour défendre les jeunes qui marchent pour le climat, les Gilets Jaunes, celles et ceux qui « veulent des coquelicots », les militants de la cause animale, les lanceurs d’alerte… et porter leurs combats dans l’enceinte du Parlement européen ?

Tout cela, j’en ai pleinement conscience. Simplement, face à l’effondrement civilisationnel en cours, le système représentatif ne me convainc plus. Il n’est simplement plus suffisant, étant en inadéquation temporelle avec la situation d’urgence à laquelle nous faisons face. Là-dessus, je suis parfaitement d’accord avec ce que dit l’ami Vincent Verzat dans la vidéo On s’est planté.

On S'est Planté... © Partager C'est Sympa

Alors quoi ? Si la démocratie représentative ne suffit plus, que nous reste-t’il ? La révolution ? Venant de finir Crépuscule de Juan Branco, je suis bien d’accord sur son constat d’un système politique français corrompu par l’oligarchie, avec une presse globalement de plus en plus aux ordres, et des représentants politiques, dont en premier chef Emmanuel Macron, majoritairement bien plus au service des lobbies économiques que de l’intérêt général. Mais je plussoie également ce qu’en écrit le journaliste de Médiapart Joseph Confavreux : 

« Enfin, la prose de Juan Branco prospère sur la situation de gauches éclatées, effondrées ou inaudibles en confisquant une nécessaire radicalité, mais en suivant un agenda strictement personnel, dont le principal carburant est le mépris pour à peu près tout ce qui n’est pas lui. À ce titre, alors qu’il fait de Gabriel Attal l’emblème des dérives de la Macronie, Juan Branco s’avère à maints égards son exact miroir. Là où Attal est passé du tourainisme au macronisme avec un détour par le strauss-kahnisme, Branco est passé du socialisme à l’insurrection en faisant un détour par Mélenchon. (…) Individualiste forcené et prenant de haut autant les structures socio-économiques qui déterminent les inégalités que les forces collectives qui pourraient affronter les puissants, il pense, à chaque instant, être le meilleur, y compris dans la catégorie « radicalité ». »

A lire ici.

Finalement, à quoi bon une révolution qui renverserait le système actuel, si elle est menée par des gens ayant la même façon de penser ou d’être au monde ?!

Comme le disait Einstein : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Et plus que jamais, le mode de pensée qui me semble aujourd’hui le principal obstacle à la possibilité d’avènement d’une société écologique apte à sauvegarder le vivant, c’est l’individualisme forcené qui régit l’ensemble de nos rapports sociaux. Un individualisme caractérisé par la tyrannie de l’égo. 

Depuis notre plus tendre enfance, dès nos premiers pas au sein d’un établissement scolaire, on nous pousse à être en compétition les un.e.s avec les autres. A l’école, au collège, au Lycée, à la fac, par le biais des concours des « Grandes écoles », dans un club sportif, qu’il soit amateur ou professionnel, au travail, dans les entreprise, les associations, et bien entendu au sein d’un parti politique, alors que l’on s’engage à priori pour défendre une certaine idée de l’intérêt général. Cette tyrannie de l’égo, à laquelle toutes les structures sociales nous incitent, de façon plus ou moins assumée, est de plus grandement accentuée par l’avènement des réseaux sociaux, ayant pris la suite de la télévision dans l’avènement d’une société balkanisée. Une société dans laquelle chaque individu isolé est un consommateur bien plus aisément captif pour toute organisation ayant quelque chose à lui vendre, un objet, une activité ou une idée. Comportement vendu comme naturel alors que la science nous apprend désormais que dans la nature la coopération prime sur la compétition

Ainsi, ce ne sont peut-être pas, ou pas seulement, les multinationales, l’agro-industrie, les industries des énergies fossiles ou encore les Etats qui sont responsables de la destruction planétaire actuelle, mais avant toute chose l’égo, l’égo de chacun d’entre nous. Toutes ces organisations sont composées d’êtres humains, de chair et d’os, qui ne sont pas le mal incarné, simplement des individus guidés par la volonté de puissance à laquelle nous sommes toutes et tous biberonnés dès notre plus tendre enfance.

Attention, entendons-nous bien. Il ne s’agit pas non plus d’être naïf et de reprendre le discours de responsabilisation individuelle des grands groupes, trop heureux de rejeter sur chaque individu leur immense responsabilité en termes de crise environnementale. Si face au dérèglement climatique par exemple, chaque citoyen-consommateur est responsable, le PDG de Total lui est coupable. Même une personnalité aussi consensuelle que Nicolas Hulot l’a compris depuis longtemps. Donc il ne s’agit pas de reprendre le discours benêt, désormais relayé activement par le patronat, de l’écologie individualiste consistant à sauver la planète « en fermant le robinet quand je me brosse les dents ». Il s’agit plutôt de regarder sans concession comment la maladie de l’égo a tout contaminé, dont les militants de l’écologie pourtant porteurs de solutions, afin de tenter d’y trouver un remède. Comment soigner l’égologie et en finir avec cette idée du « la planète c’est bien, mais moi c’est mieux ».  

Comment expliquer aujourd’hui que la France Insoumise, Europe Ecologie Les Verts, GénérationS, le Parti communiste, Place Publique ou encore Urgence Ecologie ne fassent pas liste commune pour les européennes ? Surtout face à la menace néo-fasciste qui perce partout en Europe et face au chantage macroniste qui en France nous enferme dans deux impasses violentes et mortifères : néolibéralisme contre nationalisme, qui se nourrissent l’une de l’autre bien plus qu’elles ne se combattent. Cela s’explique par les logiques d’appareil contre l’intérêt général, et donc par la victoire des égos contre le bien commun. C’est personnellement ce qui a fini par me faire fuir les organisations politiques.

Il y a tout juste dix ans, j’étais engagé à fond dans la campagne d’Europe Ecologie, croyant réellement que l’heure du changement de modèle était venue. Nous avions créé notamment Sauvons les Riches avec des potes et l’une d’entre nous finirait même par être élue au Parlement européen. J’étais porté par une immense foi en la justesse de notre combat, foi renforcée par le fait d’avoir tout juste survécu à un cancer, mu par l’immense énergie du survivant. Une fois la campagne passée, arrivé dans les couloirs de Bruxelles et Strasbourg, j’allais pourtant bien vite déchanter. La concurrence entre eurodéputés entre eux et au sein de leur propre famille politique, contaminant également les collaborateurs, n’épargnait pas le groupe des Verts. Et chaque jour qui passait, cette phrase de Gandhi à l’origine de mon engagement « sois toi-même le changement que tu veux voir dans le monde », s’éloignait de mon horizon idéologique. Il n’y avait pas de coupables particuliers de cet état de fait, non, c’était bien plus diffus et insidieux. Je n’étais pas moins responsable que les autres, tentant de jouer le jeu de la compétition, alors que je n’ai jamais été formaté pour cela.

Karima Delli à son arrivée à Strasbourg (et moi à droite) © Laurent Hazgui Karima Delli à son arrivée à Strasbourg (et moi à droite) © Laurent Hazgui

A partir de 2010, j’ai observé de près comment, au Sénat, à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, au siège du parti, Europe Ecologie, devenu Europe Ecologie Les Verts, les petites batailles d’égos de tous contre tous ont tout gangréné de l’intérieur et comment l’égologie a tué l’écologie. Une personnalité comme Jean-Vincent Placé n’en était qu’un des archétypes les plus caricaturaux, ayant au moins la franchise d’intituler son livre Pourquoi pas moi ?

Et prenant au mot Henri Laborit, je finirais par choisir « l’éloge de la fuite » plutôt que de tenter de jouer le jeu de la compétition électorale, l’impasse étant pour moi l’impossibilité d’y mettre en cohérence les valeurs portées et la façon de se comporter.

Mais l’égologie est finalement une maladie qui contamine à peu près toutes les organisations, d’un parti politique national à une petite association locale, qui plus est au sein de groupes persuadés d’être du bon côté de l’Histoire en défendant les plus pauvres ou la planète.   

Alors que faire, comme disait l’autre ? Il n’y a pas de remède clef en main face à l’égologie, maladie insidieuse qui peut frapper à n’importe quel moment chacun d’entre nous. Les premiers symptômes apparaissent souvent dès les premières dizaines de like sur un post, ou pire, lors d’une première interview en presse écrite, radio ou télé. L’humour, comprenant le refus de se prendre au sérieux, est au départ un remède assez efficace, mais insuffisant à moyen et long terme. D’autres méthodes sont ensuite nécessaires. Les Anonymous, les Zadistes et quelques théoriciens doués de la modernité comme le génial Comité invisible ont exploré des pistes intéressantes sur l’anonymat, en se masquant ou en s’appelant tous Camille par exemple. D’Occupy Wall Street aux Indignés et à Nuit debout, en passant par les Gilets Jaunes, ces méthodes ont fait des émules. Mais elles se sont heurtées jusqu’à aujourd’hui à l’impossibilité de la représentation, et donc aux limites du système démocratique actuel. Alors le tirage au sort ? Oui, il fait partie des solutions porteuses d’égalité et d’humilité.

Mais avant toute chose, c’est d’un changement de niveau de conscience dont nous avons besoin, d’une certaine dose de spiritualité, au sens noble et laïc du terme. Redécouvrir ce que les anciens livres et sages disent depuis toujours : oublier ses propres désirs plutôt que de chercher à les satisfaire, répondre au mal par le bien, à la violence par la non-violence, et comprendre enfin que nous n’existons pas sans les autres, autres humains et autres espèces, animales et végétales. Sortir de l’anthropocentrisme et rechercher l’harmonie avec la nature que certains peuples avaient su trouver, avant de se faire massacrer par la colonisation, des Indiens d’Amérique aux aborigènes d’Australie en passant par les pygmées d’Afrique.  

Il est nécessaire de faire ce lien permanent entre rehaussement de conscience individuelle et résonance ensuite dans l’action collective. Décroître sa consommation, cultiver son jardin, arrêter de manger de la viande, éviter de prendre l’avion, aider plus démuni que soi… et surtout ne pas faire tout cela selon un schéma compétitif du plus vertueux, qui n’est qu’une manifestation supplémentaire de l’égo. Le faire plutôt selon une logique méditative désintéressée, pour réapprendre à écouter soi-même, les autres et la nature autour de soi, dont nous ne sommes qu’une infime partie, sur une petite sphère en mouvement dans un univers infini. Et surtout comprendre que la non-violence, ou plutôt l’ahimsa, la bienveillance et l’altruisme permanents à l’égard de toute chose, est la seule méthode permettant de parvenir à la mise en œuvre du changement nécessaire. Ce n’est pas de la passivité ou de l’inaction, mais bien au contraire le choix de la voie la plus difficile et la plus urgente qui soit par les temps qui courent.

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2019 est l’année de la non-violence, car le 2 octobre prochain nous fêterons le 150e anniversaire de Gandhi. A cette occasion, des marcheuses et marcheurs héritiers du Mahatma partiront de Delhi à pied direction Genève pour porter leur voix et leurs solutions jusqu’aux Nations Unies avec la campagne Jai Jagat. Désormais, c’est au service de cette action que je mets l’essentiel de mon engagement, persuadé que son exemplarité résonnera jusque dans la sphère politique locale et internationale.

De toute façon, sur une planète malade, à bientôt 8 milliards d’êtres humains, il n’y a pas d’autres solutions que celle du dépassement de l’égo pour un rehaussement du niveau de conscience à la recherche d’une vraie harmonie avec le vivant. L’explosion de la méditation au sein de nos sociétés malades est le signe que le remède est en marche. Car heureusement, comme l’écrivait le poète Hölderlin « là où croît le péril croît aussi ce qui le sauve ».

Ainsi le 21e siècle sera celui de la fin de l’égologie pour le choix de la non-violence, de la cohérence et de l’altruisme, ou tout simplement ne sera pas.

Certes ça ne me dit pas si et pour qui voter dans un mois, mais promis, celui ou celle qui posera sérieusement cette question dans le débat, et dont l’organisation politique tentera sérieusement de mettre en œuvre cette cohérence entre éthique et pratique, aura ma voix et mon engagement.  « Ce que tu dis, tu dois le faire » comme disait tout simplement Gandhi. 

A bon entendeur…

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