Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et juriste en droit de l'environnement, écologiste libertaire, altermondialiste à tendance gandhienne.
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Billet de blog 26 avr. 2022

Être soi-même le changement pour réussir les législatives

Malgré le désarroi face aux résultats prévisibles de cette calamiteuse présidentielle, il s'agit de préparer tout de suite la possible victoire des législatives en suivant 2 chemins limpides : celui de l'union préalable de tout l’arc humaniste sur un projet de justice écologique, sociale et démocratique radicale, et celui de la mise en veilleuse des égos de chacun, en premier lieu le mien :

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© Benjamin Joyeux

Dépasser sa colère et son atterrement

Comme des millions de mes compatriotes ayant à cœur tant la justice sociale que la lutte contre la destruction planétaire en cours, j’ai assisté ces derniers mois, à la fois atterré et médusé, à cette campagne présidentielle française qui vient de s’achever avec la reconduction du Président sortant. Emmanuel Macron, pourtant détesté par au moins une bonne moitié de la population, a été réélu contre la candidate de l’extrême droite à l’issue de mois de « débats » calamiteux et d’hystérie identitaire, sur fond de pandémie mondiale toujours présente et de guerre aux portes de l’Europe de plus en plus menaçante. Quand on a en tête les derniers rapports du GIEC, ceux de l’IPBES (son équivalent pour la biodiversité), les courbes des températures mondiales, la carte des méga feux qui ne cessent de s’étendre, les inégalités qui explosent partout, les animaux non humains massacrés par milliards sur l’autel de notre petit confort alimentaire… et qu’on compare ces défis phénoménaux à l’inanité du débat politique, on ne peut qu’alterner entre colère et atterrement. Or en politique, comme dans la vie, la colère n’est jamais bonne conseillère. Comme le dit si bien le militant altermondialiste gandhien Rajagopal : « La colère est logique et nécessaire face aux injustices du monde. Mais pour se transformer en énergie utile et renouvelable, elle doit être transformée par la non-violence en action. » 

Car la colère actuelle engendrée par les multiples frustrations et humiliations quotidiennes de toute une partie de notre population est le meilleur moteur de l’extrême droite, de sa stratégie nauséabonde du bouc émissaire et de ses fausses promesses sociales. Marine Le Pen a une fois de plus échoué, et c’est la seule véritable bonne nouvelle de cette campagne calamiteuse. Mais la bête immonde est bien loin d’être terrassée. Elle n’a au contraire peut-être jamais été aussi menaçante depuis la Libération, alors que la guerre atroce en Ukraine menée par le dictateur russe Poutine, le tsar star de l’extrême droite, aurait dû définitivement la décrédibiliser. Comme l’écrivait Rudyard Kipling : « La première victime d’une guerre, c’est toujours la vérité. »

En attendant, nous sommes des millions aujourd’hui à devoir nous faire à l’idée que le changement urgent et nécessaire (le dernier volet du 6e rapport du GIEC publié début avril démontre qu’il ne nous reste que trois ans pour agir avant de sombrer dans l’apocalypse climatique) ne viendra guère du locataire de l’Elysée et de sa majorité, qui ont pourtant entre les mains les leviers économiques et budgétaires nécessaires pour commencer à agir à la hauteur des enjeux.

Préparer les législatives malgré la 5e république

Restent les élections législatives des 12 et 19 juin prochains pour tenter de changer la donne et envoyer à l’Assemblée nationale un maximum de député.e.s ayant bien en tête tous ces défis colossaux. Mais il va falloir d’abord pour cela dépasser à la fois toute cette colère et la logique infernale de nos institutions : cette 5e république, mise en place il y a presque 64 ans par un vieux général mythifié en libérateur éternel, est aujourd’hui plus qu’à bout de souffle. Instituée au départ pour mater la « chienlit » des partis politiques et des changements permanents de majorité de la 4e république et permettre une centralité et une stabilité promptes à gérer la guerre d’Algérie, cette monarchie républicaine est aujourd’hui une « précieuse ridicule ». De 44 millions d’habitant.e.s en 1958, nous en sommes aujourd’hui à 68 millions. D’un pays encore agraire, conservateur et patriarcal à l’époque, la population française a profondément évolué, habitant aujourd’hui majoritairement en ville, travaillant dans les services, ayant depuis les années 80 plus de 90% des différentes tranches d’âge disposant au moins du baccalauréat, ayant vu les femmes et les minorités ethniques et sexuelles s’émanciper et arracher progressivement leur part d’égalité, même si le chemin est encore long… Sans parler de tous les changements sociaux, voire anthropologiques, entraînés par la révolution numérique en cours. Tous ces bouleversements ne peuvent que provoquer de l’anxiété chez celles et ceux qui se sentent dépassés, nostalgiques pour une partie d’entre eux d’une France mythifiée des 30 Glorieuses dont Eric Zemmour en constitue la métastase politique la plus caricaturale.

Et le décalage avec les institutions du Général De Gaulle est total. La centralité présidentielle, caricaturée à l’extrême par Jupiter Macron, n’est absolument plus à même de répondre à la pluralité et à la complexité tant des enjeux actuels que des envies de participation de toute une partie de la population. Le Parlement, censé être un rouage essentiel de l’équilibre démocratique des pouvoirs, n’est plus qu’une triste chambre d’enregistrement des desiderata élyséens. Quant aux collectivités locales et aux corps intermédiaires, ils ont été dévitalisés progressivement par l’hystérie politico-médiatique entourant tous les 5 ans la course à la présidentielle et délaissant ces pans entiers pourtant nécessaires à notre vitalité démocratique. Quand on pense aux Suisses qui votent en moyenne tous les trois mois !

Pourtant il faut bien y aller à l’Assemblée en juin prochain, pour faire contrepoids au locataire de l’Elysée, voire mieux, lui imposer une cohabitation forcée avec une majorité portant au cœur la justice écologique, sociale et démocratique. Mais il va falloir pour cela être beaucoup plus intelligent que ces derniers mois.

L’écologie plutôt que l’égologie

Militant écologiste altermondialiste depuis le début de années 2000, j’ai cru il y a un an qu’il y avait la possibilité d’une victoire écologiste à l’élection présidentielle française. Une victoire très difficile certes, mais envisageable. A condition de rassembler dès le départ l’ensemble de ce qu’Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, qualifiait à juste titre d’arc humaniste, des Insoumis aux écologistes en passant par les communistes, les socialistes, et surtout le mouvement social en action, dans les associations, les syndicats, les ONG, les entreprises, etc. Le maire de Grenoble ayant échoué à gagner les primaires écologistes, j’ai ensuite soutenu Yannick Jadot tout en suivant avec attention la Primaire Populaire, espérant que les égos, les logiques de chapelles et les querelles picrocholines s’effaceraient face à la menace existentielle non seulement de l’extrême droite, mais surtout au-delà de notre nombril hexagonal de la destruction planétaire actuelle, à l’heure de l’anthropocène et même du pyrocène[1]. Mais rien y a fait ! L’égologie a une fois de plus vaincu l’écologie. Vous savez ? « La planète c’est bien, mais moi, c’est mieux ! » Certes il y a des divergences importantes, notamment sur l’Europe et l’international, entre Insoumis et écologistes. Mais ce qui nous unit est tellement plus essentiel que ce qui nous divise, notamment ce slogan choisi par l’Union populaire : Un autre monde et possible ! que nous crions dans toutes les langues depuis plus de 20 ans lors des forums sociaux mondiaux.  

Et c’est bien le principal message que nous a envoyé l’électorat humaniste lors du premier tour de cette présidentielle. Malgré l’échec de toutes les tentatives d’union faites depuis des mois, avec plus ou moins, plutôt moins, de bonne volonté de la part des états-majors politiques, les électrices et électeurs de gauche et écologistes, en pleine conscience, ont imposé l’union dans les urnes en choisissant Jean-Luc Mélenchon, le candidat le mieux placé pour être au second tour face à Macron. L’électorat s’est ainsi montré plus stratège et intelligent que les partis politiques censés le représenter. Mais cela n’a pas suffi, et une fois de plus nous nous sommes retrouvés orphelins de représentation au second tour, qui plus est enjoints à jouer à nouveau les castors en faisant barrage à l’extrême droite.

Si l’on en croit les fumées plus ou moins grises qui sortent actuellement des différents conclaves politiques, la leçon semble porter enfin ses fruits, et après le désastre, l’espoir d’un rassemblement sur l’essentiel renaît. Néanmoins l’Union Populaire, qui détient désormais les clefs d’une possible victoire aux législatives, doit pour cela éviter le péché d’orgueil et d’arrogance, qui a souvent frappé par le passé les socialistes, mais également les écologistes. Toute volonté hégémonique de la part d’un groupement qui prône le changement est voué à l’échec permanent. Car non seulement la fin ne justifie pas les moyens, mais bien au contraire, « la fin est dans les moyens tout comme l’arbre est dans la graine », comme ne cessait de le répéter Gandhi.

L’échec de 2017 est encore dans toutes les têtes, et l’électorat n’appartient à personne. Si nous ne voulons pas voir le Jupiter élyséen s’accaparer à nouveau tous les pouvoirs, si nous souhaitons changer enfin nos institutions, si nous comprenons que les trois années qui viennent sont décisives pour la planète et nos enfants, nous devons nous rassembler, en toute humilité et transparence, sans ralliements, renoncements de circonstance et faux semblants. Car si l’électorat de ce 3e bloc écologiste et social décrit par les politologues souhaite certes la victoire et le rassemblement, il semble également surtout vouloir une autre façon de faire de la politique, plus radicale, pragmatique et exemplaire. Sinon il ne serait pas si volatil et de plus en plus abstentionniste.

Alors personnellement, plutôt que de faire la leçon à mes camarades et alliés politiques, je vais commencer par m’appliquer à moi-même tous ces beaux principes et essayer de ranger mon égo de côté. Désigné par Europe Ecologie Les Verts pour être candidat aux législatives dans la 4e circonscription de Haute-Savoie, un territoire frontalier avec la Suisse, aux enjeux tant sociaux qu’environnementaux immenses (inégalités abyssales avec la Suisse voisine et les travailleur frontaliers, multiples pollutions, bétonisation des sols, coût exorbitant des logements…), j’ai lancé la campagne à Annemasse le 7 avril dernier[2]. Néanmoins je ne souhaite continuer celle-ci que dans le cadre d’un rassemblement clair de l’arc humaniste, de toutes les gauches et les écologistes, portant une écologie radicale tant dans les idées que surtout dans les pratiques. Ce territoire est difficilement gagnable, mais il peut l’être puisque les scores additionnés de Mélenchon, Jadot, Roussel et Hidalgo dépassent ceux de Macron et de Le Pen[3]. A la condition sine qua non tant du rassemblement que de l’impulsion d’une dynamique citoyenne dépassant largement la simple addition de chapelles politiques. Donc je ne ferai pas du maintien de ma petite personne un obstacle insurmontable susceptible d’empêcher une union nécessaire. Si nous réussissons toutes et tous à mettre de côtés nos égos respectifs pour élaborer un vrai projet sur le territoire, destiné avant toute chose à ses 158 000 habitant.e.s, pour se loger dignement, se déplacer facilement, se nourrir autrement, participer plus activement, bref pour vivre mieux, peut-être arriverons-nous enfin à surmonter la colère populaire et la logique mortifère de nos institutions.

Ainsi je vais mettre toute mon énergie dans les jours qui viennent à la construction de cette dynamique d’union populaire sur cette circonscription et ferai la campagne en ce sens, et avec la même énergie, que je sois finalement désigné comme titulaire ou non. Ma pomme n’a aucune importance face à l’extrême urgence de la situation et je ne rajouterai certainement pas mon nom (surtout quand on s’appelle Joyeux) à la longue liste des divisions de clochers pour des histoires de financement d’appareils politiques. De toute façon, quelle que soit la décision, elle doit être prise collectivement. Comme l’écrit très justement mon collègue au Conseil régional Reynald Giacalone : « L’intérêt collectif doit primer sur les ambitions personnelles et le mode de scrutin nous oblige à des accords dans toutes les circonscriptions. » 

Parce que plus que jamais, moi c’est bien, mais la planète c’est mieux !

[1] Lire notamment mon interview de Joëlle Zask : https://www.greeneuropeanjournal.eu/face-aux-mega-feux-la-foret-un-commun-a-preserver/

[2] Lire https://c.ledauphine.com/politique/2022/04/07/benjamin-joyeux-candidat-europe-ecologie-les-verts-de-la-4e-circonscription

[3] Voir la carte sur https://indivisibles.fr/

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