Benjamin Joyeux
Journaliste indépendant et conseiller régional écolo, écologiste libertaire, altermondialiste et animaliste à tendance gandhienne.
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Billet de blog 26 juil. 2022

Retenue collinaire d’Hirmentaz : en Haute-Savoie, la guerre de l’eau continue

Sur fond de sécheresse historique et de polémique autour des usages de l’eau en Haute-Savoie, les travaux d’agrandissement de la retenue collinaire de la petite station d’Hirmentaz continuent dans une relative discrétion estivale. C’était sans compter sur la visite inopinée de ce dimanche.

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* Article à lire également sur Librinfo74 et sur L'écolo des montagnes

Les randonneurs au milieu des travaux, dimanche 24 juillet 2022 © Benjamin Joyeux

Des travaux dantesques

Ce dimanche 24 juillet 2022 dans l’après-midi, une quinzaine de personnes se sont rendues sur les hauteurs de la petite station de ski Hirmentaz-Bellevaux, au cœur du massif du Chablais, pour une visite toute particulière. Leur objectif, découvrir les travaux d’agrandissement de la retenue collinaire actuelle, devant passer de 22 000 m3 à 75 000 m3 d’eau, travaux prévus depuis 2017 et lancés au printemps dernier. La justification de ces travaux ? « La sécurisation de l’enneigement artificiel du domaine skiable dès le début de la saison », comme énoncée noir sur blanc dans l’avis de la commission locale de l’eau du Sage de l’Arve[1]. Il s’agit donc, face à l’aggravation du réchauffement climatique qui rend de plus en plus aléatoire, voire illusoire, l’enneigement dans les petites stations de basse et moyenne altitude comme Hirmentaz, de pouvoir maintenir quand même coûte que coûte l’activité ski avec la fabrication de neige artificielle. Le coût des travaux a été estimé à 2,5 millions d’euros, subventionné pour moitié par le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes et le conseil départemental de Haute-Savoie.

Chantier d’agrandissement de la retenue, dimanche 24 juillet 2022 © Benjamin Joyeux

Une fois sur place au milieu du chantier, les randonneurs dominicaux ont été particulièrement frappés par l’ampleur des travaux et les destructions qu’ils ont d’ores et déjà engendrées. Ce sur un site naturel pourtant relativement préservé du tourisme de masse, abritant encore des espèces d’oiseaux comme la pie-grièche écorcheur ou le moineau domestique, classés espèces protégées remarquables, ou encore des marmottes, très présentes aux environs du site. Désormais, sur une surface de plus d’un hectare, à quelques encablures des remontées mécaniques délaissées en cette saison estivale et des vaches qui paissent dans une relative torpeur caniculaire, seuls les énormes véhicules de chantiers en repos dominical trônent piteusement au milieu d’un désert caillouteux. Triste à en pleurer. Difficile d‘imaginer en ces lieux dantesques qu’il s’agit de travaux d’intérêt général nécessaires à la sauvegarde des lieux, voir même d’après les édiles locaux à la préservation de la ressource en eau. Et pourtant …

Enfant au milieu du chantier, dimanche 24 juillet 2022 © Benjamin Joyeux
Nouveau paysage de désolation au cœur du chantier, dimanche 24 juillet 2022 © Benjamin Joyeux

Un chantier présenté comme vital

Le maire de Bellevaux, Jean-Louis Vuagnoux, a été réélu en 2020 avec dans son programme ce projet d’extension de la retenue collinaire. Ainsi, malgré l’opposition d’habitants et d’association de protection de la nature[2], l’édile, appuyé par Claude Bernaz, hôtelier dans la station et responsable du domaine skiable d’Hirmentaz, n’en démord pas : ces travaux d’agrandissement sont nécessaires non seulement pour maintenir l’activité ski l’hiver et les 320 emplois qu’elle induit (entre la station d’Hirmentaz et celle du Roc d’Enfer) mais également selon lui pour sécuriser à moyen terme l’approvisionnement en eau potable de la station[3]. En effet, face à la contestation qui gronde devant ce type de projet, comme à La Clusaz où l’opposition au projet de 5e retenue collinaire a été au centre de l’attention politico-médiatique depuis plusieurs mois[4], la justification du ski à tout prix ne suffit plus. Il faut développer en parallèle d’autres arguments, comme celui de la préservation de la ressource en eau. Pourtant, faire plus que tripler le capacités d’une retenue collinaire et accumuler 75 000 m3 d’eau pour de la neige artificielle paraît, sans même avoir à se plonger dans une quelconque étude d’impact, assez contradictoire avec la préservation de la ressource en eau. Un argument qui n’a en tous cas absolument pas convaincu certains professionnels, comme la Fédération de Haute-Savoie pour la pêche et la protection du milieu aquatique (FDPPMA 74) qui a émis le 31 mars 2021 un avis négatif sur l’extension de la retenue collinaire, jugeant le projet beaucoup trop coûteux à la fois d’un point de vue financier mais également pour le milieu naturel, ne permettant pas « la pérennité du cours d’eau du Risse et de ses écosystèmes »[5]. Mais rien n’y fait. Comme à La Clusaz et dans nombre de stations des Alpes et d’ailleurs, face au changement climatique en cours, beaucoup d’élus, locaux comme nationaux, ne peuvent se faire à l’idée d’abandonner l’incommensurable manne financière du ski.

Hirmentaz et ses vaches hors travaux, dimanche 24 juillet 2022 © Benjamin Joyeux

Une ruée vers l’or bleu sur fond d’apocalypse climatique

La France, forte de ses 250 stations de ski, possède un des domaines skiables les plus importants au monde derrière les Etats-Unis, un marché estimé à 10 milliards d’euros, dont dépendent plus de 120 000 emplois[6]. Une activité pourtant réservée à une minorité puisque seuls environ 8% des Français partent skier en montagne l’hiver[7]. Mais une activité tellement rentable qu’il est encore difficile pour beaucoup de faire un trait sur un tel magot. Tous les moyens sont donc bons pour pérenniser l’activité ski coûte que coûte, et les collectivités l’y incitent. Ainsi de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui, sous la présidence de Laurent Wauquiez, a lancé en 2021 un 2e plan montagne de 100 millions d’euros, dont 30 millions, soit près d’un tiers du budget, sont consacrés au financement de canons à neige[8]. L’exemple vient donc d’en haut, et la ruée vers l’or bleu ne risque pas de se tarir.

Panneau de la région au pied de la station © Benjamin Joyeux

Pourtant la France vient de connaître deux épisodes caniculaires historiques, et en cette fin juillet 2022, l’ensemble du département de Haute-Savoie (sauf le secteur de l’Arve amont) est placé en alerte sécheresse depuis plusieurs semaines. La consommation d’eau a été restreinte par la préfecture et les conflits d’usage autour de l’eau se multiplient[9]. D’ailleurs le fait de pouvoir arroser les golfs la nuit mais pas les potagers a été assez mal perçu, obligeant le préfet à revoir sa copie. Malheureusement, tous les scénarios climatiques actuels nous annoncent la raréfaction des ressources en eau, y compris dans des territoires comme les nôtres que l’on pensait plutôt préservés. Devenant une denrée rare, il va falloir apprendre à économiser l’eau et à en garantir et privilégier les usages vitaux, au profit de l’intérêt général de l’ensemble de la population et non de l’intérêt privé de quelques particuliers. Pas certain que la « sécurisation de l’enneigement artificiel » comme à Hirmentaz répond bien à ces critères, sachant même que d’après les scientifiques, les retenues d’eau auraient tendance à aggraver les sécheresses[10].

Benjamin Joyeux

[1] Lire http://www.sage-arve.fr/wp-content/uploads/2019/04/Avis-final-sign%C3%A9-CLE-retenue-Hirmentaz.pdf

[2] Lire l’article du Dauphiné Libéré du 13 mai 2021 : https://c.ledauphine.com/environnement/2021/05/13/vent-debout-contre-l-extension-de-la-retenue-d-altitude

[3] Lire l’interview dans Le Messager de juin 2021 : https://www.lemessager.fr/26031/article/2021-06-03/station-de-bellevaux-agrandir-la-retenue-collinaire-pour-conserver-les-emplois

[4] Lire par exemple https://www.nouvelobs.com/societe/20220428.OBS57774/un-projet-de-retenue-d-eau-dechire-la-clusaz-c-est-l-exemple-de-tout-ce-qu-on-ne-doit-plus-faire.html

[5] Lire l’avis de la FDPPMA 74 ici : https://www.pechehautesavoie.com/wp-content/uploads/2021/09/Avis-extension-retenue-collinaire-Hirmentaz.pdf

[6] Voir notamment https://skidata.io/ski-chiffres/

[7] lire https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/23/sports-d-hiver-sports-de-riches-moins-d-un-francais-sur-dix-part-en-vacances-au-ski_5261604_4355770.html

[8] Lire https://c.ledauphine.com/politique/2021/10/14/plan-montagne-2-de-la-region-les-canons-a-neige-de-la-discorde

[9] Voir https://radiomontblanc.fr/article/haute-savoie-les-restrictions-dusage-de-leau-font-polemique-51414

[10] Lire notamment https://reporterre.net/Les-retenues-d-eau-aggravent-la-secheresse-et-la-vulnerabilite-de-l-agriculture?gclid=Cj0KCQjw_viWBhD8ARIsAH1mCd7CQCL2-3jjmYu5fv9WmmTgKgwRDnPaLuaVRpk2692smeyZip8k4j4aArsxEALw_wcB

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