Le vivant ne vote pas : quelques leçons politiques de ce naufrage démocratique

Les élections des 20 et 27 juin resteront dans les annales comme un signal fort du « séparatisme » démocratique en cours dans notre pays. Un séparatisme des politiques du reste de la population que l’on avait déjà pu observer tout au long de la révolte des Gilets Jaunes en 2019, mais marquant une nouvelle étape, passant du rejet de la politique à un désintérêt total extrêmement préoccupant.

urne

66,7 % au premier tour et 65,7% au second tour, tels sont les taux de l’abstention lors de ces élections. Deux électeurs sur trois ne se seront donc pas déplacés aux urnes les deux dimanches qui viennent de s’écouler. Chez les jeunes de 18-24 ans, on dépasse allégrement les 80%. Donc on peut tourner cela dans tous les sens, analyser les rapports de force entre les différents partis politiques en présence, se lancer dans des conjonctures toujours plus abscondes pour la présidentielle de l’année prochaine, ou encore se gargariser de victoire pour les uns et s’attrister de défaite pour les autres… Mais la véritable leçon de cette séquence, c’est qu’au sortir d’un an de pandémie inédite (et alors que la troisième vague au nom militaro-exotique de « Delta indien » pointe le bout de son nez), la démocratie représentative française, tout le monde s’en fout, ou presque.

Alors face à ce naufrage démocratique, on peut faire comme Marine Le Pen, en enfant gâtée n’ayant toujours vécu que de la politique, et infantiliser voire « engueuler » les électeurs. Ou on peut plutôt essayer de comprendre ce qui se passe, en humaniste et démocrate, ayant bien en tête que dans le cadre de notre démocratie représentative, ce sont les électrices et électeurs qui ont le dernier mot, et que lorsqu’ils refusent de se rendre aux urnes, c’est que la classe politique censée les représenter n’a pas su le faire correctement.

Une logique institutionnelle dévitalisante

D’abord il y a un premier fait incontestable, celui de la déliquescence progressive de notre système politique due à sa logique institutionnelle de 5e république hyper concentrée et hyper personnalisée. A force de dévitaliser le Parlement, les corps intermédiaires et l’ensemble de nos institutions représentatives pour ne plus parler que du « roi président » qui se présente devant les Français tous les 5 ans, nous avons vidé collectivement notre corps démocratique de sa substance. Les grands médias mainstream et une majeure partie de la classe politique portent une grande responsabilité dans cet état de fait. Lorsque les amortisseurs institutionnels essentiels que sont les élections de nos collectivités locales ne sont plus présentées que comme des rendez-vous « intermédiaires » entre deux échéances présidentielles, il ne faut pas s’étonner de l’« à quoi bon » de nos concitoyens.

Et il y a une autre évolution institutionnelle à l’intérieur de celle-ci qui n’a pas suffisamment été abordée durant cette campagne, celle de la réforme des régions avec les lois successives Maptam de 2014 sur les pôles métropolitains et NOTRe de 2015 sur les « grandes régions », lors du catastrophique mandat Hollande. Comment ne pas être d’accord avec cette récente tribune de l’écrivain Fabien Granier qui se demandait pourquoi aller voter pour ces nouvelles grandes régions, institutions devenues « inaccessibles », en particulier pour les habitant.e.s éloigné.e.s des grands centres urbains  ? Alors que la logique de déficit démocratique devrait inciter les politiques à rapprocher les institutions de leurs électeurs, réformes après réformes, on éloigne, complexifie et professionnalise des institutions qui se détachent du commun des mortels pour entrer dans une logique de « compétitivité » et d’« attractivité »  territoriales, selon le dogme néolibéral qui continue d’être l’horizon idéologique indépassable de bon nombre de nos dirigeants.

Une logique économique destructrice

C’est une autre leçon incontournable de ce naufrage démocratique : le rouleau compresseur de la logique néolibérale qui, depuis presque 40 ans en France (tournant de la rigueur de 1983), réclame ses lots réguliers de privatisations et de ventes à la découpe de nos services publics sur l’autel de l’argent, entraîne un désintérêt croissant de la population pour la chose publique. Puisqu’on ne cesse par ailleurs de présenter celle-ci comme un frein à l’« innovation » et autres « réformes » (la prochaine qui pointe déjà le bout de son nez est celle des retraites), il ne faut pas s’étonner de voir de plus en plus de gens ne plus se préoccuper que de leur sphère privée. L’absurdité de cette logique est flagrante quand on voit ce qui vient de se passer avec la distribution de la propagande électorale lors de ces élections. Des millions de foyers français, dont le mien, n’ont pas reçu les professions de foi et listes de candidat.e.s habituelle.s lors d’échéances électorales dans leur boîte aux lettres. Ce parce que le pouvoir actuel a cru bon de sous-traiter à une entreprise privée, en l’occurrence Adrexo, une grande partie de la distribution des plis électoraux. Résultat, un fiasco lamentable qui entraînerait dans une démocratie saine et digne de ce nom une révocation immédiate du Ministre de l’Intérieur. La privatisation et « clochardisation » assumée de tout un tas de services publics à la française, éducation nationale, hôpitaux publics (sans parler de la psychiatrie, branche sinistrée de la médecine et scandale absolu), collectivités, avec des fonctionnaires (hauts fonctionnaires mis à part) aux salaires plafonnés depuis des décennies, participe pleinement de l’éloignement démocratique de nos concitoyens.

Un décalage abyssal

Enfin, ce qui frappe également l’esprit lors de cette séquence électorale, et qui peut, sans doute concernant un nombre plus bas mais plus conscientisé d’électeurs, expliquer ce naufrage démocratique, c’est le décalage flagrant entre les discours politiques dominants (hystériques autour de la sécurité, de l’immigration et de l’islam) et la réalité des enjeux auxquels l’humanité doit désormais faire face : entre les deux tours de ces élections, le contenu apocalyptique du dernier rapport du GIEC a été révélé. Actuellement, il fait plus de 46 degrés en territoire arctique canadien, record absolu. La forêt amazonienne brûle pour satisfaire notre insatiable demande en soja, afin de nourrir du bétail sacrifié sur l’autel de notre délirante consommation carnée. Partout le climat se détraque et le vivant se meurt, non par fatalité mais par l’inconscience et l’inconséquence de la seule espèce humaine, sacrifiant toutes les autres. De plus en plus de personnes, notamment parmi les jeunes générations qui marchent pour le climat, prennent conscience de cette réalité et pensent du coup que face à cet horizon existentiel bouché, le système démocratique représentatif actuel ne sert à rien. On peut parfaitement comprendre ce raisonnement. Néanmoins, l’engagement associatif et mouvementiste dans des structures comme Extinction Rebellion pour répondre à l’urgence n’est pas suffisant. Il faut au sein des institutions des représentant.e.s ayant pleinement conscience de l’urgence et de la gravité des enjeux planétaires actuels afin d’influer sur les politiques publiques et de tout tenter pour réconcilier les activités humaines avec les limites planétaires. Tout comme on ne réalisera pas la transition sans les entreprises, on n’y arrivera pas non plus sans les institutions. Et on n’a moins de dix ans pour y arriver. Personnellement c’est exactement pour cela que j’ai choisi l’écologie politique et que je me suis engagé aux côtés de Fabienne Grébert et du Pôle écologiste aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes. Le vivant ne vote pas, mais il doit avoir des représentant.e.s qui le défendent sans faillir au sein des institutions. 

 © Getty images © Getty images

Quelques raisons de se réjouir

Toutes les autres analyses sur le rapport de force politique actuel, sur « la droite qui emporte sept régions et la gauche qui en sauvent cinq », sur la dynamique à gauche entre écologie autonome et gauches rassemblées, etc. me paraissent superficielles à l’aune de ce fait politique majeur que constitue cette abstention record. Celle-ci devrait rendre tous les politiciens humbles, inquiets pour la suite et déterminés à rapprocher les institutions des citoyennes et citoyens afin de les mettre à leur service. Au vu des déclarations de certains hier soir, comme Laurent Wauquiez ou Xavier Bertrand qui se voient déjà à l’Elysée, il semble bien que l’on en soit très loin. « Le vieux monde bouge encore et le nouveau tarde à apparaître » comme disait l’autre, mais dans cet entre-deux, il y a quelques raisons tout de même de se réjouir : le fait que malgré tout ce que nous promettait les instituts de sondage et la propagande permanente et nauséabonde des médias Bolloré, le Rassemblement National de la fille Le Pen et de son clan n’a pas gagné une seule région. Le fait également que partout, bien qu’encore trop lentement face à l’urgence de la situation, l’écologie progresse sur les territoires et s’ancre comme imaginaire et principale force d’opposition et de proposition aux partis politiques de la réaction. En cela, la situation française s’aligne sur ce qui se passe un peu partout ailleurs en Europe. Le fait enfin que la Macronie triomphante, drapée dans son arrogance institutionnelle et son aveuglement idéologique, se soit prise une véritable baffe électorale, prête à sourire. La République en Marche n’a eu de cesse depuis des mois de stigmatiser les écologistes et de faire monter à dessein les idées du Rassemblement National, meilleur épouvantail de leur maintien artificiel au pouvoir. Ce retour de karma vient les placer devant leur responsabilité historique face à leurs impérities éthiques. Dont acte.

En ce qui me concerne, je n’éprouve aucun ressentiment ni mépris pour toutes celles et ceux qui ne sont pas déplacés vers les urnes lors de ces élections. Nos dirigeants actuels ne peuvent pas tout faire d’un côté pour dégoûter les gens de la chose publique pour se plaindre ensuite de leur désintérêt en la matière. Désormais conseiller régional écologiste d’opposition en Auvergne-Rhône-Alpes, j’éprouve une immense gratitude et fierté pour ces centaines de militant.e.s écolos qui ont fait campagne pendant des mois en pleine pandémie et dans l’indifférence générale, et beaucoup d’humilité, tant face à l’ampleur et à l’urgence des enjeux vis-à-vis du vivant que face à ce naufrage démocratique de l’abstention. Tout reste à construire et nous n’avons que très peu de temps. Le vivant et le climat ne votent pas, mais ils ont des représentant.e.s.

Benjamin Joyeux 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.