Un regard singulier sur l’histoire de la guerre d’Algérie

 

La guerre d’Algérie vue par les Algériens, Tome 2, De la bataille d’Alger à l’Indépendance. Par Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora. Ed Denoël 450 P. 23,50 euros.

Ceux qui ont attendu 2016 pour s’intéresser à l’histoire de la guerre d’Algérie ont de la chance. Ils leur est proposé désormais, avec la parution du deuxième tome de La guerre d’Algérie vue par les Algériens de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora, alors même que sort en Folio le premier tome, un récit permettant de disposer d’un panorama complet pour connaître et comprendre ce que fut cette guerre. Et on se dit que, dans cette veine, il nous manque au fond, écrits avec le recul de l’histoire, une Guerre de 39-45 vue par les Allemands et encore plus une Guerre de 14-18 vue d’outre Rhin. Le livre de Rochebrune et Stora répond simplement et honnêtement à la promesse de son titre avec tout le recul et la documentation que permettent d’obtenir le passage du temps (54 ans se sont écoulés depuis l’indépendance de 1962) et le travail de l’histoire.

Les auteurs évoquent évidemment la cruauté de cette salle guerre que menèrent l’armée et la police française, y compris la torture, les exécutions sommaires, la famine subie par les populations déplacées (et dénoncée dans un rapport par un jeune inspecteur des Finances qui s’appelait Michel Rocard), les bombardements au napalm (un des « secrets » si peu évoqués de cette guerre qui mit si longtemps à avouer son nom), la liquidation de 100 à 200 manifestants algériens pacifiques en 1961 à Paris. Mais ils ne s’y appesantissent pas et leur ton n’est jamais celui du propagandiste ou du polémiste. Ils évoquent aussi certaines des exécutions de prisonniers français par les indépendantistes, d’autant que l’une d’entre elles sera l’élément déclencheur du 13 mai 1958.

Le surplomb historique que permet la vision de ce qui se passe dans les deux camps démontre tout particulièrement son intérêt dans ce deuxième tome de l’ouvrage qui va de la bataille d’Alger à l’Indépendance. Entre assez rapidement en scène De Gaulle qui se saisit des grandes manifestations confuses et en partie manipulées du 13 mai 1958 à Alger pour organiser magistralement son retour au pouvoir à Paris. Négociera ? Négociera-pas ? Comment ? Sur quelles bases ? Avec qui ? Les multiples ébauches de contacts secrets s’enchainent. Le lecteur sait aujourd’hui ce qui se passe alors dans les deux camps. Pas toujours les protagonistes de l’époque. L’armée française et de Gaulle savent-ils à quel point extrême leurs offensives et notamment le plan Challe ont affaibli les combattants algériens de l’intérieur (pas ceux qui campent aux frontières) ? Peuvent-ils imaginer que les énormes manifestations du peuple algérien en faveur de l’indépendance en  décembre 1960 à Alger puis dans toute l’Algérie ont été spontanées et rattrapées en cours de route par les mots d’ordre du FLN ?

Les Français savent que les indépendantistes sont travaillés par des luttes internes et des soupçons de trahison qui peuvent dégénérer en massacre. Ils le savent tellement bien que les services de renseignement français sont arrivés –dans certains cas- à inoculer le soupçon et déclencher des purges terribles de supposés traitres. Mais ils ne savent pas tout des incessants affrontements pour le pouvoir au sein du mouvement indépendantiste que l’on pourrait aussi bien qualifier de machiavéliques que de shakespeariens, qualificatif employé par les deux auteurs à propos de l’élimination physique d’Abane Ramdane fin 1957.  Ils y consacrent leur premier chapitre tant elle est significative. Ramdane était le dirigeant indépendantiste qui avait obtenu du Congrès de la Soummam (août 1956), traité dans le premier tome, l’officialisation de la suprématie des civils sur les militaires et des combattants de l’intérieur sur ceux de l’extérieur. Or la guerre d’indépendance s’achève, d’une certaine manière, deux ans après l’indépendance, par le renversement de Ben Bella et la prise de pouvoir par Houari Boumedienne. C’est l’exact inverse des conclusions du congrès de 1956. Boumedienne représente le pouvoir de l’armée sur les civils et de la « révolution » de l’extérieur (il n’a jamais combattu en Algérie même) sur celle de l’intérieur.

Grâce à ce regard singulier sur le conflit, au recul du temps et à l’énorme documentation réunie par les deux historiens, le récit prend par moment les allures presque théoriques d’un « art de la guerre de libération » vu à travers le « cas » de la guerre d’Algérie. Un exemple : en plus du FLN (le Front de Libération Nationale) et de l’ALN, l’Armée de Libération Nationale, les indépendantistes annoncent le 19 septembre 1958 la création d’un GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne). Une ligne sur laquelle on passe en général, sans s’arrêter, dans les manuels d’histoire. Rochebrune et Stora nous font bien comprendre en quoi l’annonce surprise de ce gouvernement qui donne déjà à l’Algérie comme une allure d’Etat indépendant est aussi importante que la création du Gouvernement Provisoire de la République Française à… Alger par De Gaulle en juin1944. Les débats internes anticipant une décision comme celle-là nous font d’ailleurs prendre conscience de la qualité intellectuelle des dirigeants indépendantistes. Ils n’étaient certes pas sortis de Sciences Po ou de l’ENA, mais un certain nombre d’entre eux s’étaient forgés une vraie culture politique et stratégique.

Le lecteur peu familier de cette période peut être troublé par la multitude de noms d’indépendantistes qu’il aura parfois du mal à mémoriser. Le livre est pourtant conçu pour être lisible même par ceux qui ne saurait rien de cette guerre, pour peu qu’ils soient un peu attentif. S’ils acceptent d’accompagner les deux auteurs, il seront même récompensés par des récits de quelques histoires dans l’histoire qui sont assez étonnantes. Une parmi bien d’autres : on apprend ainsi comment le FLN réussit à constituer une équipe de foot de très bon niveau en faisant « déserter » une dizaine de joueurs confortablement installés dans les meilleures équipes françaises. Elle défendit les couleurs du mouvement de libération dans le monde entier à partir du printemps 1958.

 

Jean-Claude Hazera

Journaliste et historien (notamment co-auteur en 1995 des Patrons français sous l’Occupationavec Renaud de Rochebrune)

 

 

 

 

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