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Billet de blog 6 oct. 2013

Une rencontre avec Giap

Le général Giap vient de décéder à l’âge de 102 ans. Je l’avais rencontré longuement à son domicile personnel à Hanoï en présence de son épouse. C’était le 1er mai 2004 en marge d’un colloque sur le cinquantième anniversaire de la victoire vietnamienne à Diên Biên Phu. J’étais l’un des deux historiens français (avec Alain Ruscio) à avoir été invité à cette rencontre

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Le général Giap vient de décéder à l’âge de 102 ans. Je l’avais rencontré longuement à son domicile personnel à Hanoï en présence de son épouse. C’était le 1er mai 2004 en marge d’un colloque sur le cinquantième anniversaire de la victoire vietnamienne à Diên Biên Phu. J’étais l’un des deux historiens français (avec Alain Ruscio) à avoir été invité à cette rencontre, dédiée à un débat croisé sur la bataille de Diên Biên Phu et ses résonances régionales et internationales. Je n’avais pas pu le rencontrer au moment de mon long séjour au Vietnam, quelques années auparavant (sur ce séjour au Vietnam en 1995-1996, je renvoie à mon ouvrage, Voyages en postcolonies, paru en 2012 aux éditions Stock).

Giap était à trois mois de souffler sa 93e bougie et faisait preuve d’une lucidité, d’une vivacité remarquables. Nous avons discuté pendant plus de deux heures. Chaleureusement accueillant, il s’est avancé vers moi pour me souhaiter la bienvenue.  Petit de taille, il paraissait très frêle, très mince et  étonnement assuré dans sa façon de discuter, d’argumenter, de poser les questions. Alerte, il avait de l’intérêt pour beaucoup de choses. Nous n’avons pas eu recours à un interprète. Parfaitement francophone – à l’image de son épouse –, le général Giap s’est laissé aller à un long voyage dans le passé. Je croyais qu’il allait aborder la question de la défaite militaire française à Diên Biên Phu dont c’était, à ce moment précis, le cinquantième anniversaire.

Mai 2004, au domicile du général Giap à Hanoï © 

Mais lorsque le vieux guerrier prestigieux et l’historien se rencontrent, c’est un manuel d’histoire qui s’ouvre, le temps d’une visite de courtoisie. Nous avons parlé de l’histoire de France et de ses personnages emblématiques, de la Révolution française qu’il admirait, de Mirabeau à Robespierre, de celle du Vietnam, de la résistance contre les Japonais et la construction du Parti communiste dans la clandestinité, et bien sûr de la bataille de Diên Biên Phu, de la décolonisation. Un demi-siècle après les faits, la bataille de Diên Biên Phu, lui tenait beaucoup à cœur. Malgré le poids des ans, sa mémoire se rappelait du film des opérations. Lors de notre échange, il s’est livré à une critique de l’historiographie chinoise. Il a réfuté le récit des historiens chinois selon lequel la défaite de l’armée française à Diên Biên Phu a été moins un mérite vietnamien qu’un précieux coup de pouce de l’armée chinoise. Séquence controversée de Diên Biên Phu, cette page est peu connue en Occident. Les Chinois ont longtemps affirmé qu’ils avaient joué un rôle décisif dans la chute de Diên Biên Phu. « Diên Biên Phu, c’est l’armée vietnamienne qui l’avait fait, c’est une victoire vietnamienne », me disait-il. Et ça lui tenait à cœur de le rappeler « en tant qu’acteur et en tant que professeur d’histoire », comme il le disait.

Pour l’historien de la décolonisation, je me trouvais face à un des acteurs les plus importants, à mes yeux, de cette période de basculement dans l’histoire du XXe siècle. Il a été critiqué pour avoir durement réprimé ses oppositions politiques internes ou pour avoir sous-estimé la capacité d’action des troupes françaises en Indochine dans le début de cette guerre. Mais son principal mérite reste d’avoir réussi à transformer les maquis vietnamiens et d’en faire une armée régulière. Une armée qu’il a réussi à mettre en ordre de marche en la dotant également d’un plan (de bataille) politique. En cela, il a été plus qu’un tacticien militaire. Il s’est montré comme un stratège à la fois militaire et politique, salué par ses adversaires de l’époque comme le général Raoul Salan qui dirigeait l’armée française (et qui s’opposera ensuite au général de Gaulle sur la question algérienne en participant à un putsch militaire contre lui en avril 1961).

Puis, notre échange a pris des accents algériens. En présence d’un historien de la guerre d’Algérie et de la décolonisation, il n’a pas résisté à l’envie de revisiter cette séquence avec la grille de lecture qui était la sienne. A plusieurs reprises, il m’a cité les Algériens en exemple et fait valoir l’exemplarité de leur combat. Les Algériens, a-t-il fait remarquer, étaient courageux. A Diên Biên Phu, l’armée française était à pied d’œuvre au moyen d’un corps expéditionnaire et le Vietnam paraissait comme une contrée bien lointaine. En Algérie, l’ALN faisait face à une puissance militaire inégalée. Pour avoir rencontré des dirigeants du FLN/ALN en visite au Vietnam, il se souviendra de nombre d’entre eux. Il m’a demandé des nouvelles des dirigeants comme si je les connaissais personnellement. Il m’a notamment demandé des nouvelles sur Benyoucef Benkhedda (décédé en février 2003, quinze mois avant ma rencontre avec Giap) et sur Ahmed Ben Bella.

En le quittant, j’avais le sentiment que  le général Giap était appelé à figurer au rang des figures importantes qui ont marqué l’histoire. Bien avant sa disparition. C’est un homme qui a traversé quasiment tout le XXe siècle, du 25 août 1911 au 4 octobre 2013. Chef militaire, il a participé à plusieurs guerres et remporté des batailles. Il a combattu, et participé aux victoires contre les armées japonaise, française et américaine : trois puissances militaires majeures du XXe siècle ! Et Giap, pourtant à la retraite, n’était pas loin aussi des décisions militaires au moment des combats contre les Chinois lors de l’envahissement du Vietnam par l’armée chinoise en 1978. De très durs combats avaient mis aux prises les Vietnamiens et les Chinois lors de l’assaut de ces derniers contre la grotte où s’était réfugié Hồ Chí Minh pendant la guerre contre les Japonais et les Français, un lieu très symbolique. L’addition de ses opérations dans tous ces théâtres de guerre et sur tous ces champs de batailles dessine le portrait de ce qu’a été le général Giap : une sorte de stratège militaire du XXe siècle.

Il restera – dans l’histoire des grandes batailles militaires – comme un homme qui a fait montre d’une préparation très méthodique au niveau des artilleries. Prendre position dans les collines de Diên Biên Phu, y acheminer des centaines et des centaines de canons à dos d’homme, nécessite du courage et de la patience. La bataille de Diên Biên Phu raisonne comme un haut fait d’armes. Un des plus épisodes les plus célèbres de l’histoire militaire. Elle constitue – pour l’histoire – la première défaite militaire d’un Empire colonial. Elle a eu un impact immense dans tous les pays colonisés et les pays du tiers-monde. Avec son sens de la formule, l’Algérien Ferhat Abbas avait parlé, à propos de cette séquence décisive, de « Valmy des peuples colonisés ».

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