Postface de l’ouvrage « Le grand repli », Ed La Découverte, 2015

 

Au-delà des fractures

Par Benjamin STORA

Après des périodes de grandes tensions– soulèvements, révolutions, guerres, massacres, génocides – les sociétés accumulent les silences pour que tous les citoyens puissent poursuivre leur vie ensemble. Mais lorsque les blessures mémorielles sont trop nombreuses, trop profondes, alors le passé fait retour dans le présent et les mémoires douloureuses remontent à la surface. En ce qui concerne l’histoire coloniale, il aura fallu attendre un demi-siècle. Désormais, nous sommes dans l’œil du cyclone. Représenter le passé peut être un acte anodin quand il s’agit de souvenirs personnels. Mais, dès que ces représentations touchent plus profondément l’individu et le groupe auquel il appartient, dès qu’elles entrent en contradiction avec les discours officiels, les fondements du droit ou les souvenirs d’autres groupes ayant vécu les mêmes événements, la réminiscence est plus douloureuse. Le Grand Repli des différentes communautés en France est ainsi lié à un « passé qui ne passe pas ». Depuis plusieurs années, les chercheurs se sont interrogés sur l’instrumentalisation et la confiscation des mémoires, sur les rythmes de l’effervescence mémorielle ou les divers moments de remémoration, sur l’« art d’oublier » comme le disait Paul Ricoeur, dans une société « éternellement en colère contre elle-même ».

 

Le poids du passé

Dans le même temps, la question de « l’intégration des immigrés » est devenue récurrente depuis trois décennies. Une partie importante de la jeunesse issue des immigrations postcoloniales ne trouve pas vraiment sa place, sur le plan social, ou sur le plan politique. Loin de prendre la mesure de cette marginalisation, la société française semble s’abîmer dans le repli de l’entre-soi. L’islam est souvent invoqué pour expliquer cette situation nouvelle. Pourtant, la France a déjà été confrontée à l’histoire musulmane. À partir de 1830, le monde occidental est entré par effraction, de manière violente, dans cette dernière, élaborant alors tout un imaginaire sur « l’Orient » et l’islam, un univers de phantasmes, de stéréotypes. Face à cette situation, certains musulmans se sont réfugiés dans une pratique de l’altérité radicale, retardant ainsi l’existence des notions de diversités, de pluralisme démocratique. La méconnaissance de cette partie de l’histoire de France, ajoutée à l’existence de l’islamisme politique, de l’intégrisme religieux ont brouillé notre compréhension du monde musulman. La frontière entre islam et islamisme, entre religion et politique, s’est considérablement fragilisée depuis 2001. Cette confusion produit, du point de vue de la France et de l’Europe, une représentation de l’islam essentiellement comme refuge identitaire vis-à-vis d’une modernité occidentale désormais menacée. Le discours différentialiste ambiant, qui s’abrite curieusement sous un masque républicain et à travers une laïcité revisitée, insiste sans cesse sur des différences considérées comme insurmontables, et renvoie constamment les «communautés » à leurs pratiques culturelles et religieuses, sans poser la question des droits et devoirs qu’impliquerait une citoyenneté égalitaire. Or réussir l’intégration passe nécessairement par l’accès du plus grand nombre à une histoire plurielle ; la démocratisation des chances de réussite sociale ; la valorisation de l’image d’une France qui reste la patrie des droits de l’homme. Les immigrations postcoloniales ont un lien à l’histoire différent des autres immigrations dites « européennes ». Pour les premières, la France représente la patrie des droits de l’homme mais également le pays qui a occupé celui de leurs ancêtres. Notons aussi qu’hier comme aujourd’hui les populations originaires des pays du Sud ne viennent pas seulement pour des raisons économiques, mais fuient des régimes politiques non démocratiques et autoritaires afin de recouvrer leur liberté. La France représente alors une terre d’asile. Une terre d’histoire. Une terre d’espoir. Le rapport à la France est donc particulier, divers. Cette histoire est problématique, elle est complexe, et les blessures mémorielles des parents et grands-parents se transmettent de génération en génération. Cet héritage colonial traverse le présent. Il redouble l’exclusion sociale (dans les quartiers populaires ou outre-mer) d’une exclusion mémorielle. Ces exclusions éclairent en partie un entre-soi communautarisé qui se développe dangereusement.

 

Revenir à l’histoire

La question coloniale ne met pas seulement en jeu les rapports classiques, très anciens, de conflictualité entre les religions, mais également un autre élément qui complique un peu plus la situation : la contradiction entre les idéaux universalistes d’égalité qui constituent le socle éthique sur lequel repose la République, et l’action de celle-ci aux colonies. Il est donc temps de passer à une écriture « désidéologisée» de l’histoire coloniale, pour enfin partager ce passé commun. Mais il faut aussi veiller à ne pas confondre « mémoire » et « histoire », car il y a un « effet pervers » dans cette profusion mémorielle : le risque que les acteurs dénient aux historiens le droit de tout travail critique sur ce matériel et qu’ils déterminent eux-mêmes un «régime de vérité », indépendamment de l’analyse des chercheurs. Il faut reprendre le pouvoir sur ce passé et ne pas laisser la mémoire aux mains des politiques et des idéologues. Nous-mêmes, intellectuels français, sommes surpris par le processus de revendications mémorielles qui touche la société française, et avons quelques difficultés à répondre à ces nouvelles interrogations civiles assorties d’exigences de réparation de la part de ceux qui se sentent les héritiers de la domination coloniale. Je ne crois pas que l’État français ait suffisamment regardé en face cette histoire sur tous les grands thèmes de cette longue séquence, notamment son rôle dans la guerre d’Algérie ou son action coloniale[1]. Or nous ne pouvons pas faire l’économie de comprendre ces moments. Par exemple, en France, pas moins de quatre lois d’amnistie interdisent toutes poursuites contre les auteurs d’exactions commises pendant la guerre d’Algérie. L’oubli organisé par l’État est de plus en plus mal supporté par les jeunes générations. Renouveler notre manière de « vivre ensemble » exige de lever l’amnésie sur le passé colonial. En France, les enfants de harkis comme les enfants d’autres immigrés exigent désormais la vérité. Certes, on peut déplorer le morcellement de ces discours et considérer que ces revendications risquent de miner un discours unitaire, voire l’« idéal républicain », de fissurer cette légitimité républicaine, mais l’amnésie volontaire brise lentement, mais profondément, le consensus national. On doit comprendre tous ces mouvements, issus des profondeurs de la société et porteurs de témoignages particuliers, pour les intégrer dans une nouvelle représentation de la nation, plus conforme à la réalité. Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah, prévenait : « Gardons-nous de l’activisme mémoriel qui semble, à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est su depuis longtemps, et, incapable de regarder en face l’immensité de la perte, s’ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l’oubli plus que la mémoire. »[2] À un demi-siècle de distance, loin de s’apaiser, les passions autour de la guerre d’Algérie sont toujours aussi vives. Oui, il faut reconstruire nos mémoires nationales, comme nous l’avons fait dans d’autres registres, sur l’esclavage et la période vichyste, sinon nous serons piégés et incapables de bâtir une société commune, écartelée entre des histoires et des mémoires opposées.

 

Quel chemin allons-nous prendre ?

Désormais, certains jeunes des banlieues et descendants de l’émigration postcoloniale portent cette mémoire et se réfèrent à cette guerre d’indépendance certes souvent fantasmée et déformée, tant en raison du traumatisme qu’elle représente que de l’invisibilité des discours universitaires et des carences des médias. Nous sommes bien trop peu d’historiens ou de sociologues aptes à transmettre sur un plan critique et scientifique cette histoire. Trop peu à oser encore prendre la plume pour se risquer à décrire ce passé et ce présent qui s’entrecroisent. Trop peu nombreux à répondre à des idéologues médiatiques prompts à pointer le danger d’un démembrement du récit national, là où il n’y a qu’un questionnement du passé. Pas assez nombreux à refuser de croire que la France n’est pas capable de transcender ces peurs, qu’elle est condamnée un irréversible déclin. Pour avancer, nous sommes bien obligés de constater que les mémoires issues de moments coloniaux continuent de saigner. En France, les difficultés de transmission viennent surtout de la manière dont l’histoire est enseignée ou racontée dans nos films ou musées. C’est à ce niveau-là que la non-inscription des histoires des immigrations coloniales et postcoloniales a pu peser sur le long terme, sur la production d’identités personnelles et collectives.

Pour autant, nous ne vivons pas dans une situation coloniale comme celle qu’ont connue nos aînés. En revanche, des mémoires, des comportements, des réflexes issus de cette histoire ancienne perdurent dans la société française actuelle. C’est-à-dire qu’il y a des problèmes non réglés, de transmission d’histoire, d’exactions, de violences commises dans le temps colonial et qui ne sont pas assumés dans l’histoire intérieure française. Par conséquent, dans beaucoup d’esprits, des contiguïtés sont établies entre le passé et le présent, vécues en termes de racisme et de discrimination. Les processus mémoriels en France sont à mettre en relation avec la crise des idéologies transnationales ou internationalistes. Le trop-plein mémoriel apparaît alors comme un symptôme : confronté à une panne de projet politique, on se tourne vers le passé de son propre groupe. Le voyage perpétuel vers un passé personnel signale la difficulté à se penser un horizon, à dégager les lignes du futur. Quand l’avenir est fermé, quand l’espérance s’épuise, alors l’interprétation de ce qui n’est plus occupe une place centrale, décisive. Le risque est grand alors que la mémoire enferme dans le passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois. Il faut désormais trouver la voie d’une reconnaissance des histoires multiples qui ont construit la France, et des récits complexes qui trament les mémoires du passé. Sur cette juste voie, se trouve sans doute l’un des moyens de nous extirper du Grand Repli.

 

 


[1] Voir mon ouvrage paru il y a vingt cinq ans, La gangrène et l’oubli. Paris, Ed La Découverte, 1991.

[2] 1 Claude LANZMANN, « Le mort saisit le vif », Le Monde, 18 février 2008.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.