Exposition «Frontières» au musée de l'immigration : thème sensible, polysémique et complexe

Benjamin Stora, président du Conseil d'Orientation de l’Etablissement public du palais de la Porte Dorée, nous décrypte la préface du catalogue de l'exposition « Frontières » qui se tient en novembre au musée national de l’histoire de l’histoire de l’immigration et qui a l’ambition, comme pour chaque exposition temporaire, de proposer tout à la fois une présentation des œuvres exposées et aussi un état des lieux des réflexions autour du thème des frontières.

Benjamin Stora, président du Conseil d'Orientation de l’Etablissement public du palais de la Porte Dorée, nous décrypte la préface du catalogue de l'exposition « Frontières » qui se tient en novembre au musée national de l’histoire de l’histoire de l’immigration et qui a l’ambition, comme pour chaque exposition temporaire, de proposer tout à la fois une présentation des œuvres exposées et aussi un état des lieux des réflexions autour du thème des frontières.

Franchir les frontières pour échapper à la misère et à la guerre ; établir des frontières pour dessiner les contours de l’Etat-nation ; fermer les frontières pour se protéger d’envahisseurs ; rêver sur la frontière, à un monde plus ouvert de libre circulation….. En ce début de XXI ècle, jamais la « frontière » n’a été à ce point un lieu de controverse, d’espoir, de critiques. Une ligne qu’il faut atteindre, renforcer ou détruire. 

L’exposition « Frontières » arrive à son heure, dans un monde en effervescence, au palais de la Porte Dorée, au Musée national de l’histoire de l’histoire de l’immigration.

Ce Musée d’histoire si particulier, inauguré par le Président de la République François Hollande en décembre 2014, se doit plus que jamais d’apporter au public des clés pour comprendre les enjeux migratoires du monde contemporain.

Certains hommes politiques ont souvent présenté l’immigration comme un processus temporaire et limité dans le temps. N’a t’on pas, dès la fin des trente glorieuses, annoncé la fin de l’immigration de main d’œuvre ? L’histoire de ces deux derniers siècles montre pourtant qu’à l’évidence, des vagues d’immigration ont succédé les unes aux autres et que, les flux ne se sont jamais taris. L’actualité des derniers mois ne fait que confirmer ce simple constat.

Les images des réfugiés arrivant par centaines aux frontières orientales de l’Europe ; les statistiques funestes des disparus en mer méditerranée imposent cependant de porter une attention particulière à ces flux et aux contradictions qui traversent les sociétés européennes à leur propos. A cet égard, le flux croissant de réfugiés dans le monde est sans précédent dans l’histoire récente. Il y a plusieurs millions de personnes déplacées au Moyen-Orient et en Afrique. La désagrégation des pouvoirs nationaux et les conflits poussent chaque jour davantage d’individus isolés et de familles à tenter de rejoindre par tous les moyens une Europe imaginée comme un refuge.

Mais en Europe pourtant, la tentation du repli opère. Dans tous les pays de l’Union, on observe une montée des thèses protectionnistes, xénophobes, et identitaires. Alors, faut-il, comme le propose certains, fermer purement et simplement les frontières au mépris de la tradition d’hospitalité à l’égard de ceux qui fuient les persécutions ? Faut-il au contraire les ouvrir ? Bref, quel ont joué et quel rôle jouent aujourd’hui des frontières, nationales, européennes ? C’est tout l’enjeu de l’exposition proposée pour la saison 2015-2016 par le Musée national de l'histoire de l'immigration.

Sans prétendre répondre de manière caricaturale à ces questions complexes, l’ambition de cette exposition est de présenter au public quelques-unes des clés les plus pertinentes pour comprendre, comment, historiquement et géographiquement, les frontières se sont construites, ont évolué et ont fixé la réalité des nations et du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Au cœur de l’exposition, sont aussi retracés les destins des êtres humains qui tentent de passer les frontières, les mers et les murs. Les frontières de l’Europe, ce sont aussi les zones de rétention, les zones d’attente, les clandestins, et pour beaucoup, la mort en méditerranée.

En présentant cette exposition, le Musée national de l'histoire de l'immigration est au cœur de sa mission : il traite d’une histoire en train de s’écrire et ce faisant, il contribue à changer le regard du public sur les faits migratoires.

Le catalogue de l’exposition a l’ambition, comme pour chaque exposition temporaire, de proposer tout à la fois une présentation des œuvres exposées et aussi un état des lieux des réflexions autour du thème des frontières. Comme dans l’exposition, le catalogue a privilégié une approche essentiellement géopolitique et chronologique depuis l’échelle territoriale la plus large possible jusqu’à l’échelle nationale. En partant des situations internationales des murs-frontières inscrites dans un contexte global – la cartographie des mobilités et de leur régulation sous l’effet de la mondialisation, puis en détaillant les différentes étapes de la construction européenne confrontée aux enjeux des migrations internes et aux nouvelles formes de mobilités, le présent ouvrage aborde aussi l’histoire des frontières hexagonales, et des territoires d’outremer. Ces limites de la France se sont considérablement déplacées au cours des deux derniers siècles et ont fait de ce plus ancien pays d’immigration d’Europe, à la fois un espace de passage et un point de destination pour des millions de personnes.

Cette exposition traite d’un thème sensible, polysémique et complexe. Sans vouloir simplifier le propos, « Frontières »  est une invitation à pouvoir l’aborder de manière dynamique, à travers une narration scientifique et artistique. Il s’agit de mieux comprendre les logiques qui sous-tendent les relations entre les institutions et les politiques gouvernementales en charge de gouverner les frontières et ceux qui les traversent, les franchissent ou les contournent. Elle est construite avec une diversité de ressources qui sont complémentaires. Comme dans chaque exposition produite par le Musée National de l'histoire de l'immigration, une part importante est donnée à l’expérience humaine et le lecteur trouvera dans ce catalogue de nombreux témoignages qui font échos aux réflexions plus théoriques des nombreux universitaires et spécialistes qui ont contribué à cet ouvrage. Je voudrais bien sûr remercier tous ces contributeurs et saluer le travail réalisé par les équipes du Musée et les deux commissaires scientifiques de l’exposition Catherine Wihtol de Wenden et Yvan Gastaut.

Benjamin Stora

 

 

 

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